mercredi 16 novembre - par C’est Nabum

Reconversion durable ...

 

Changement de cap.

 

Il advint qu'un certain Cornille, meunier de son état, se plaignait sans cesse de rhumatismes qui lui gâchaient la vie. Le pauvre homme avait grand mal à se mouvoir alors que son métier le contraignait à en avoir plein le dos, de ces sacs qui pèsent un âne mort. Cette expression du reste le faisait tourner en bourrique et ajoutait à sa colère de devoir toujours serrer les dents.

Il s'interrogeait sur les raisons de ce mal sournois, cherchant dans son activité professionnelle le motif de souffrances qui le tourmentaient nuit et jour. Quand du reste, il entendait des gamins chanter la comptine : « Meunier tu dors ! » il broyait du noir, lui qui passait tant de nuits blanches.

Il avait le sentiment que son paternel lui avait mis le nez dans la farine en lui confiant son moulin, source de tous ses maux. Il eut préféré courir les chemins, devenir colporteur ou bien tailleur de pierre, aventurier ou bien encore soldat du roi plutôt que d'être pieds et poings liés le long de ce maudit pertuis.

La roue de la chance tournera moins souvent que celle de son moulin se disait-il au plus profond de sa dépression. Il passait ses journées à geindre sans trop comprendre d'où venaient ses douleurs qui le tourmentaient. Il finit par se résoudre à consulter Irène, une guérisseuse, femme à la réputation sulfureuse qu'on qualifiait aisément de sorcière.

Irène n'y alla pas par quatre chemins, elle affirma sans ambage que le meunier avait une maladie professionnelle, qu'il souffrait certes mais qu'il lui fallait choisir entre son moulin et sa santé. C'est du moins ainsi qu'elle interprétait les mouvements hiératiques de son pendule qui tournait d'une étrange manière au contact du pauvre homme.

Cornille comprit alors ce qu'il subodorait confusément depuis toujours. Il avait fait fausse route en reprenant le flambeau familial. Pour vivre heureux, il lui fallait rompre avec ce maudit métier qui lui rendait la vie impossible. La roue de son infortune devait s'arrêter pour enfin recouvrer une santé qui le fuyait depuis si longtemps.

Irène n'avait aucun remède à lui proposer. Seul un changement de cap pouvait résoudre son problème. Cornille s'interrogea sur la manière de troquer son fardeau contre un autre qui lui ferait oublier ses tracas. Le moulin lui pesait, certes mais il n'était pas aisé de pratiquer le troc avec ce qui était tout à la fois son lieu de travail et son domicile.

À peu de temps de là, Irène reçut un autre patient se plaignant tout pareillement de maux que son pendule attribua cette fois encore au métier de ce personnage. Alphonse, contrairement à Cornille était un homme discret, taiseux, secret. Il lui avait fallu souffrir le martyr pour se décider enfin à consulter celle que l'on prétendait guérisseuse. Mais en dire plus ce qu'il faisait, lui fut rigoureusement impossible.

Irène se crut cependant en mesure de servir d'intermédiaire entre ces deux curieux personnages. Elle les fit venir tous deux pour leur suggérer d'échanger leurs demeures et leurs métiers. Entrevoyant enfin une issue à leurs tourments, Cornille et Alphonse se tapèrent dans la main, crachèrent par terre pour valider un troc dont ils ignoraient tout.

Quand le jour vint de troquer leurs activités et demeures respectives, quelle ne fut pas leur surprise de découvrir mais un peu tard que tous deux étaient meuniers. Si l'un était en bord de rivière avec son moulin à eau, l'autre se trouvait sur la colline avec son moulin à vent. Il leur sembla avoir été roulés, ce qui pour des meuniers, relevait de l'évidence.

L'un troqua la roue à aube pour les palles du moulin pivot tandis que l'autre s'initia aux subtilités de la régulation des flots. Quant au cœur de métier, les meules n'étaient guère différentes pour s'en trouver perturbés. Ils firent contre mauvaise fortune bon cœur, sans même remarquer qu'ils se portaient mieux.

C'est au fil du temps que Cornille découvrit que vivre loin de la rivière, de la roue et de l'humidité dans sa demeure lui avait fait oublier ses rhumatismes. Alphonse de son côté, cessa dans l'instant d'être inquiété par le vent qui lui déclenchait d'affreuses otites. Ils avaient tous les deux trouvé leur bonheur sans changer ce savoir-faire qui en faisait d'excellents meuniers.

Irène pour sa récompense n'eut jamais plus à acheter de farine. Chaque mois, elle recevait de l'un ou de l'autre une belle quantité de farine de froment, de seigle ou de châtaignes. Elle cessa de passer pour une sorcière dans tout le pays d'autant plus qu'elle devint célèbre et réputée pour ses galettes et ses gâteaux. Au final, c'est elle qui changea véritablement de destin. Les bons conseils peuvent parfois faire tourner le destin.

À contre-temps.

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