mardi 23 juin - par C’est Nabum

Tourner sa langue sept fois dans sa bouche ...

L’ogre et les élèves

Il était une fois une petite classe composée d’élèves venus d’horizons différents. Ils étaient réunis pour apprendre le français, maîtriser parfaitement la langue du pays où leurs parents avaient posé leurs valises. La tâche était rude tant il leur fallait trouver un terrain d’entente pour parvenir à se concentrer sur un objectif commun, chacun ayant besoin d’oublier les affres de l’exil.

Leur maître avait pris le parti de les emmener en sortie le plus souvent possible et de nommer tout ce qu’ils pouvaient ainsi apercevoir. Monsieur Marin, puisque c’est ainsi qu’il se nomme, les avait déjà conduits plusieurs fois en bord de Loire pour qu’ils apprennent le noms des animaux et des plantes.

Ce jour-là, il avait porté son choix sur la grande et belle forêt d’Orléans. Il y avait tant à découvrir au plus mystérieux des bois qu’il se disait que la journée serait riche en apprentissages et en émotions. Il ne pensait pas si bien dire… La petite troupe, bien chaussée et bien couverte, en dépit d’un temps incertain, se mit en route sous la conduite de son guide…

Monsieur Marin avait scrupuleusement préparé sa séance. Il nommait chaque arbre puis formulait une phrase simple que les enfants reprenaient tour à tour à l’exception du dernier arrivant qui jusqu’alors n’avait pas encore ouvert la bouche. Le maître s’interrogeait à ce propos, ne sachant du reste même pas de quel pays ce gamin venait. Les dossiers scolaires voyagent moins vite que les enfants !

Les élèves appréciaient cette chance qui était la leur tandis que leurs camarades restaient enfermés dans l’école. Eux, la nature était leur classe, ils se réjouissaient de découvrir la diversité d’un environnement qui n’avait aucun rapport avec leurs pays d’origine. Cette initiation était sans aucun doute la plus sûre manière d’aimer cette terre d'accueil.

À un moment donné, dans le bois, il y a eu le passage d’une horde de sangliers. Les enfants au lieu de s’en effrayer coururent à la rencontre des animaux sans que leur responsable ne puisse les en empêcher. En voulant courir à leur suite, Monsieur Marin se prit un pied dans une racine, il chut et s'assomma contre une souche…

Reprenant ses esprits quelques secondes plus tard, il vit au milieu de l’allée forestière un géant, un personnage hirsute, velu, à la face terrifiante et aux beuglements effrayants. Il ne fit aucun doute pour le pauvre instituteur que l’Ogre de Charbonnière avait ressurgi des légendes d’autrefois pour venir avaler ses élèves. Comment allait-il pouvoir annoncer la terrible nouvelle à leurs malheureux parents ?

Publicité

Il se rendit compte bien vite de la sottise de son interrogation. Il devait sauver ses élèves et non les considérer définitivement perdus comme il venait de le faire à l’instant. Il se rendit près du fourré d’où avait surgi le monstre. Tapi dans un fossé, sous un amas de grosses feuilles d’un chêne d’Amérique, il y avait un élève : précisément celui qui ne disait pas un mot et que faute de savoir son prénom, il avait surnommé Victor en référence à un conte étudié en classe.

Le maître prit l’enfant par la main et l’invita en gestes simples à le suivre. Ils marchèrent, suivant les traces profondes qu’avait laissées l’ogre dans la terre humide et meuble des sous-bois. Après un long chemin ils virent au loin l’odieux personnage, allongé tout contre le petit ruisseau du Ruet qui se jette dans la Bionne. Il y avait là un grand étang, un tapis de mousse sur lequel dormait profondément le monstre repu.

S’approchant prudemment du dormeur, le maître entendit dans son ventre, non pas des gargouillis mais les cris de désespoir de ses six élèves que le monstre avait engloutis sans même les mâcher. Ils étaient encore en vie, il fallait agir au plus vite mais comment ? L’adulte n’avait même pas un couteau sur lui, c’est bien là une des conséquences de ce monde sottement sécuritaire que nous imposent les maîtres de la peur.

À deux pas de là, des cyclistes avaient laissé leurs vélos, sans doute pour randonner dans les bois. Monsieur Marin, bien embarrassé de ce Victor silencieux, le laissa sur cette aire de parking et enfourchant une bicyclette non attachée, s’en retourna à l’école. Là, il lui fallait déjouer la vigilance du directeur afin de ne point l’alarmer.

C’était la récréation, les adultes buvaient le café dans la salle des maîtres, monsieur Marin put monter dans sa classe et s’empara de 7 gros dictionnaires et d’une paire de ciseaux pointus et très robustes. Il y avait là un sac à dos qu’il utilisait parfois lors de ses sorties pour emporter le pique-nique. Il y glissa les 7 ouvrages, 7 dictionnaires de langue : Français – Mandarin - Espagnol – Arabe – Anglais – Wolof et Swahili. Il se chargea également d’une trousse de couture.

Sans plus attendre, il retourna sur l’arrière du parc de Charbonnière. Victor n’avait pas bougé et par chance, les randonneurs n’étaient pas revenus. L’homme et l’enfant silencieux s’approchèrent du dormeur. Celui-ci ronflait de manière épouvantable, faisant trembler le sol à proximité de lui. Des rides sur l’étang relayaient ainsi l’onde de choc de ce sommeil agité.

Par quelques signes le maître fit comprendre à Victor qu’il devait glisser dans les oreilles de l’Ogre un bouquet d’herbe. L’enfant comprit et s’approchant silencieusement parvint à remplir sa mission. Monsieur Marin en criant très fort demanda aux prisonniers de cet énorme ventre de se pousser le plus possible contre son dos.

Espérant ne blesser personne, l’adulte planta les ciseaux dans le ventre du dormeur à hauteur du nombril et découpa soigneusement la peau et la paroi de l’estomac gigantesque. Un à un les naufragés stomacaux, sortirent de leurs geôles de chair. Ils étaient couverts d’un liquide visqueux et urticant qui les aurait progressivement réduit en bouillie.

À l’air libre, les enfants se précipitèrent dans l’étang pour se libérer de cet affreux acide gastrique. Pendant ce temps, monsieur Marin enfourna les dictionnaires dans l’orifice béant puis voulut refermer le ventre. Hélas, manifestement le pauvre homme n’était pas doué pour les travaux d’aiguilles.

Victor, en dépit du danger que représentait la menace d’un réveil du dormeur, repoussa son instituteur d’un geste décidé. Il prit l’aiguille et fit un travail de suture remarquable de précision et de délicatesse. Puis tous deux s’éloignèrent de l’ogre pour rejoindre les rescapés qui sortaient de l’étang.

Publicité

Le groupe s’éloignait sur la pointe des pieds quand l’arrivée bruyante des randonneurs réveilla le monstre. Il s’étira, se toucha le ventre qu’il avait douloureux. Voyant tous ces humains, il se leva, voulut les effrayer en hurlant puissamment. Mais il avait quelque chose d’étrange qui lui restait sur l’estomac. Il se frotta une nouvelle fois le ventre d’un ample mouvement circulaire.

Ce qui se passa ensuite échappe à toute logique. Dans l’estomac, les dictionnaires subirent un énorme brassage un peu comme dans une machine à laver. Il y eut un mélange, une confusion de tous les sens. L’ogre se vit pousser sept langues qui tournant à toute vitesse dans sa bouche finirent par l’étouffer. Il tomba inerte la tête la première dans l’étang. C’en était fini de lui !

Les randonneurs vinrent aux nouvelles, ils prirent soin des enfants trempés qui grelottaient, les habillèrent de vêtements qu’ils avaient dans leurs sacs à dos et se chargèrent d’eux tandis que monsieur Marin, cette fois appela les secours. Bien vite policiers et pompiers arrivèrent sur les lieux pour constater l’impensable.

L’affaire fit grand bruit. Durant quelques jours, les enfants et leur maître passèrent sur toutes les télévisions du monde entier. On remit une récompense nationale à ce professeur courageux. Le directeur se plaignit de la disparition de dictionnaires sans que quiconque puisse expliquer ce qui s’était passé surtout pas monsieur Marin.

Puis le calme revenu, les enfants racontèrent avec leurs mots à eux le déroulement de la scène. La venue du monstre, leurs cris qui avaient permis à l’ogre de les repérer car il était aveugle. Seul celui qu’on appelait Victor n’avait pas crié. C’est ainsi qu’il avait échappé au sort de ses camarades. Monsieur Marin comprit alors que Victor était muet ce qui l’avait sauvé.

De ce jour et d’un commun accord, tous les élèves de cette classe merveilleuse continuèrent d’apprendre le français tout en complétant cet apprentissage avec la langue des signes pour ne plus jamais laisser Victor sur le bord du chemin. Le premier conte qu’ils étudièrent en le signant fut : « Le loup et les sept chevreaux ! » On se demande encore pourquoi un tel choix !

Forestièrement leur.

JPEG



2 réactions


Réagir