mercredi 11 mai - par C’est Nabum

Un bec hors de l’eau Chapitre 2

 

2

8 mai 2022

Ce n’est pas un aigle

 

« La sottise a des ailes d’aigle et des yeux de chouette »

 

L’identité de la victime ne tarde pas à faire le tour de la ville comme une traînée de poudre au point que l’échevin en personne voit son fameux discours solennel devant la cathédrale interrompu par un vaguemestre flanqué de l'appariteur épiscopal vêtu en garde-suisse, la hallebarde à la main, afin de parvenir à franchir sans encombre les cordons de sécurité. Le fonctionnaire vient glisser à l’oreille de son patron : « Gontran de La Motte Sanguin a été assassiné il y a moins d’une heure ! » Sous le coup de l’émotion, le haut dignitaire a un léger étourdissement. Son vieil ami, ce grand bourgeois de barrique, ce bienfaiteur de la ville, cette noble âme, fidèle des fidèles a fini par tomber sous les coups réitérés depuis tant d’années par des séides de la contestation et du désordre, gueux qui atterrent et saigneurs soûlauds (formule très personnelle de l’échevin excédé par ces gens qui s’arrogent l’ancienne devise marinière : « Gueux sur terre, seigneurs sur l’eau ! ». Non, il ne peut accepter cette terrible nouvelle sans chambouler le protocole.

L’échevin retrouvant ses esprits s’approche à nouveau du micro. Le silence se fait sur les deux tribunes d’honneur, chacun percevant que quelque chose d’anormal se déroule dans l’instant. La mine de l’orateur, pourtant homme jovial et patelin, ne laisse aucun doute à ce propos. Personne n’est alors surpris quand, reprenant la parole d’un ton grave, la voix enrouée, lui qui, il y a quelques minutes encore évoquait la France éternelle, réunie derrière l’oriflamme sacré de la Pucelle, demande aux spectateurs assis de se lever et à la plèbe debout derrière les barrières de faire silence.

 

« Madame la Ministre, Monsieur le Préfet, Messieurs les élus de la Région et du Département, chers collègues du Conseil municipal, mes très chers administrés et vous, visiteurs du monde entier, j’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer qui risque de mettre un terme aux festivités johanniques de cette année. Je viens d’apprendre à l’instant le lâche assassinat de Gontran de La Motte Sanguin sur la Loire, ce fleuve qu’il chérissait tant, ce jour même sacré entre tous. Trop bouleversé pour reprendre le discours entamé avant la nouvelle, je vous donne rendez-vous dès demain, pour vous tenir informés des circonstances de ce drame tout autant que de ce crime contre l’esprit de la cité. En s’en prenant à Gontran, les criminels ont frappé notre ville, son histoire et les fêtes que nous célébrions aujourd’hui dans une allégresse qui n’a plus de (sa) place dans nos cœurs. Je vous promets que tout sera mis en œuvre pour mettre sous les verrous et punir lourdement les crapules qui, par cet acte odieux, ont sciemment brisé la célébration du jour. Le feu d’artifice ne sera naturellement pas tiré, notre grande et belle métropole est en deuil. À toi Gontran, la communion de toute une population, touchée dans ce qu’elle a de plus précieux. Je vous demanderai maintenant de respecter une minute de silence à la mémoire de notre collègue, notre ami avant que de vous disperser dans le calme et la dignité. Merci ! »

Ce que monsieur l’échevin festoyeur ne peut s’expliquer, c’est l’absence du tout récent défunt aux incontournables cérémonies qu’il honore de sa présence depuis sa naissance, il y a un demi-siècle de cela. Jamais de mémoire d’orléanais de souche, un membre de la famille De La Motte Sanguin n’avait manqué ce jour et toutes les commémorations qui débutaient le 29 avril pour se clore précisément le 8 mai. Depuis 1430, date du premier anniversaire de la délivrance, la cité avait toujours honoré son devoir de mémoire pour sa chère héroïne. Seules les guerres et en l’an de disgrâce 2020, le confinement avaient eu raison du défilé, inscrit dans les gènes des natifs de souche, comme aimait à se désigner Gontran lui-même.

Que faisait-il sur la Loire ? Qu’est-ce qui pouvait justifier cette incartade à la tradition ? Comment lui dont la propre sœur avait tenu l’oriflamme sous l’armure de l'héroïne, comment lui, qui quelques années après son aînée, tint le rôle du page de la bergère, a-t-il pu se dérober à ce devoir moral, à cet incontournable passage obligé ? Les questions fusent dans la salle de cérémonie de l’Hôtel Groslot où se tient désormais une cellule de crise. Les principaux responsables de la ville, les représentants des corps constitués, madame la ministre du redressement national en personne qui a tenu par sa présence exceptionnelle à montrer la solidarité du gouvernement français pour une cité en état de choc, participent à comité de défense, une vieille habitude née lors du mémorable épisode du Covid 19.

D’ailleurs, pour corroborer le trouble général, un centre de soutien psychologique a dû être précipitamment mis en place dans les jardins de l’évêché. À l’annonce de la terrible nouvelle, de jeunes scouts, en tenue d’apparat pour la grande parade ont été pris de malaise tandis que des choristes du chœur des petits chanteurs de la Sainte Croix étaient en état de choc d’autant plus que l’annulation de leur concert les a laissés sans voix. D’autres jeunes, exclusivement des garçons d’ailleurs, ont recours au service des volontaires sanitaires qui se sont immédiatement proposés pour assister ces jeunes éphèbes.

 

Au cœur de la ville traumatisée, la consternation n’est pas feinte. Pourtant, plus loin en remontant la rivière, d’autres tout au contraire se réjouissent ouvertement de la terrible nouvelle. Le monde est ainsi fait que le malheur des uns fait quelquefois le bonheur des autres, surtout quand ceux-ci sont de mauvaise foi.

Les récents évènements qui ont secoué la planète ont accru les distanciations sociales. Les divergences politiques sont devenues des gouffres provoquant des failles entre les individus de sensibilités différentes. La course en avant pour une nouvelle croissance, bien moins verte que les discours le laissaient entendre, ont placé des militants environnementaux en situation de sécession ou de sédition.

Le combat des opposants au nouveau pont sur la Loire a servi de point de fixation. Une ZAD s’est constituée pour afficher ouvertement le refus d’un équipement emblématique du monde d’avant. Un énigmatique groupuscule décroissant oppose encore une farouche résistance malgré l’avancement des travaux à cette construction, symbole de la course folle du progrès vers le précipice. Ces jeunes gens, retrouvant la dynamique des années soixante-dix de leurs aînés, organisent une contre-fête johannique sur le territoire du bois des Princesses. Là, une forêt a été rasée pour que la déesse automobile dispose d’un franchissement de la rivière grâce à un ouvrage d’art particulièrement dispendieux.

 

Le décès tragique de Gontran, c’est triste à dire, a été accueilli par des cris de joie, des applaudissements même, marque hideuse de l’indignité de ces gueux. Farouche adversaire de ceux qu’il prenait pour des activistes anarchodécroissants, l’homme a fait preuve à leur encontre de coupables interventions. Les militants se souviennent de son irruption sur la Loire avec son terrible engin motorisé alors qu’ils organisaient une obstruction pacifique pour retarder le creusement du lit karstique de la Loire en ce val en dépit des énormes risques d’effondrement. Les gerbes d’eau, les vagues, la vitesse avec laquelle ce furieux a foncé sur les manifestants a laissé de tels souvenirs que sa disparition est vécue comme une douce revanche, un signe du destin, la promesse tant attendue d’un renversement de tendance.

L’expression : « Ce n’est pas un aigle ! » est née tout naturellement tant par la comparaison à l’oiseau qui a symbolisé le premier combat contre le massacre du petit bois des Princesses où nichaient des couples de balbuzard, cet aigle pêcheur, emblématique de la défense environnementale dans ce pays, que par l’allusion à la chanson « L’homme à la moto » tout naturellement reprise par les artistes qui sont venus soutenir le combat des zadistes en faisant implicitement référence à cette sauvage agression mécanique.

C’est donc vers ceux qui célèbrent l’homicide de celui qu’ils qualifient de canaille que se sont penchés les enquêteurs dès que les manifestations de joie sont arrivées à leurs oreilles. Pendant ce temps, les deux canoéistes ont été relâchés après une garde à vue qui devait leur rafraîchir les idées, d’après un commissaire qui n’avait rien pu se mettre sous la dent à leur encontre. Ils ne perdent rien pour attendre, l’homme est réputé pour ne jamais lâcher un os à ronger.

Marchant sur des œufs avec des jeunes gens cosmopolites, aux comportements aussi imprévisibles qu’erratiques, le commissaire trouve plus judicieux d’envoyer en reconnaissance des fonctionnaires du service de renseignement intérieur pour aller à la pêche aux informations. Immergés plusieurs jours dans le village de toile, les enquêteurs s’attachent à brosser le portrait de la victime tel qu’elle est dépeinte par ces trublions de l’ordre public. Ils ne sont pas déçus et confient à la police judiciaire une description qui contraste singulièrement avec le panégyrique servi par la presse locale dès le lendemain. Pour les spécialistes du renseignement, il faut sans doute faire le tri de part et d’autre entre le dithyrambe, trop élogieux pour être honnête des uns et les vomissures ordurières des autres. C’est un tel labeur qui fait honneur à la police judiciaire, institution qui n’a cure des réputations pour ne s’attacher qu’aux faits …

Les rédacteurs se sentent obligés de noter : « Compte tenu des potins, médisances et autres racontars colportés complaisamment au sein des activistes de la ZAD des Princesses à propos de la victime de l’homicide du 8 mai à Orléans, nous tenons à nous excuser de la nature même de ces affirmations la plupart du temps sans fondement dont la véhémence n’a d’égale que la haine qui transpire chez ceux qui nous ont fait part de leur sentiment vis à vis d’un homme dont ils ne respectent en rien la mémoire, noircissant même à plaisir le trait comme s’ils nous avaient démasqués. Il convient donc de nuancer ce rapport tout en le restituant dans ce contexte particulier qui fait que cet individu constitue le point d’abcès purulent d’un conflit d’une grande violence ».

Le sieur Gontran de La Motte Sanguin porte le sobriquet de Charles d’Orléans parce qu’il a eu la douloureuse prétention de taquiner la muse. C’est un héritier d’une très vieille famille de bourgeois de barrique qui gravite dans la cité depuis plusieurs siècles. Initialement grands marchands de Loire, les de La Motte Sanguin ont baigné dans l’industrie du raffinage du sucre qui un temps a fait la prospérité de la ville. Les affaires ayant mal tourné suite sans doute à un incendie d’un dépôt, l’un des ancêtres de notre homme n’a pas hésité à se lancer dans le commerce négrier, affrétant à plusieurs reprises à son nom des navires transportant des esclaves. Le négoce de la canne à sucre a périclité avec l'embargo des Britanniques sous Napoléon.

La famille, voyant ses affaires mal tourner, s’est lancée dans le commerce du vinaigre, une autre grande spécialité locale. Depuis, la fortune familiale s’est transmise de génération en génération, se payant de vastes propriétés en Sologne qui ont caché, dit-on, des parties fines dont notre personnage a toujours été friand. La rumeur évoque de manière insistante son penchant pour les garçons sans que rien n’ait jamais transpiré au grand jour. Il est vrai que ce monsieur dispose de relations et d’appuis haut placés, qu’il est membre d’une société secrète et d’une célèbre association caritative qui lui permettent de bénéficier d’une protection singulière. Archétype des fortunes des marchands de Loire, il voue une passion toute particulière pour la rivière, passion dont il jouit à grande vitesse sur un engin motorisé qui évolue avec la bienveillante mansuétude des autorités. Il ne respecte en rien les interdits qu’il aime tout particulièrement transgresser à la vue et au su de tous, se moque des pêcheurs avec lesquels il est entré souvent en conflit, en venant parfois aux mains.

 

Il s’est trouvé depuis peu en butte aux attaques de quelques individus qui ont organisé une campagne médiatique pour le salir. Usant du sobriquet et du sous-entendu, ils n’ont pu être mis en cause. Ils semblent particulièrement bien informés, disposant du soutien de nombreux amoureux de la Loire, ayant des relais dans quelques associations environnementales très actives et disposant d’une chambre d’écho par le truchement des activités artistiques de l’un d’eux. Usant de la parodie, le portrait qui se dégage ainsi de la victime et qui circule complaisamment sur les réseaux sociaux est celui d’un homme hautain, prétentieux, d’une culture médiocre qui doit sa position à son rang dans la société locale.

Il traînerait des casseroles dans différents domaines qui ont été étouffées par ses amis au pouvoir. Comme bien souvent dans pareilles circonstances, ses amitiés sont multiples afin de ménager la chèvre et le chou, ayant pris grand soin de ne jamais ouvertement s’engager pour un camp ou un autre. Il est particulièrement apprécié dans la communauté catholique en dépit d’une conviction religieuse de pure forme. Pour ses adversaires, sa fourberie n’a d’égale que son hypocrisie tandis que de nombreuses escroqueries jalonneraient son parcours.

 

N’en jetons plus, voilà un cadavre prêt à se jeter dans les bras de Satan tant les compliments pleuvent en dehors de l’apologie tressée dans une couronne de roses sans épines propagée complaisamment par ses bons et si vertueux amis.

À lecture de ce qu’il ne parvient pas à considérer comme un torchon, le commissaire demeure pensif. Il doit absolument savoir qui sont les contempteurs zélés de ce Gontran qui mérite sans doute de les avoir eus à ses trousses. Il est persuadé d’avoir mis la main sur deux d’entre eux par un curieux hasard, un concours de circonstances qui peut être une opportune coïncidence destinée à brouiller les pistes. Gaston et Gustave ne perdent rien pour attendre même s’il est évident que s’ils ont agi, ils l’ont fait de concert avec leurs alter ego de la manipulation et du persiflage. Gaétan et Gérard, les 4 « G » ceux qui se désignent eux-mêmes sous l’étiquette qui leur va si bien d’agités du bocal.

Grillepain se frotte les mains. Voilà des adversaires à sa mesure, des criminels, il n’en doute pas un seul instant, capables de brouiller les pistes, de le mener en bateau. Il n’en attend pas moins de ces marins d’eau douce qui veulent l’entraîner dans une investigation qui ne manquera pas de sel. Il se doit d’assister à la cérémonie funèbre qui aura lieu le lendemain dans la cathédrale de la ville qui sera pleine comme un œuf. L’émotion est grande et le bal des hommages impose que le ban et l’arrière-ban de ceux qui veulent compter soient aux premiers rangs. Un service de réservation, une sorte de plan de table de la passion, est pris en charge par la directrice générale des services de la métropole. Le commissaire n’est pas dupe, l’assassin ne sera pas de la partie. Cette ultime représentation n’est pas pour lui, les ennemis de la coterie comme ils aiment à qualifier ce clan immuable, ne se mêleront pas à la foule.

Le policier pense tout au contraire qu’ils souhaiteront se retrouver en bord de Loire, pour célébrer à leur manière ce qu’ils prennent pour une libération, un heureux augure pour un changement de cap. L’occasion sera trop belle pour eux, ils ne résisteront pas à la tentation, pensant que tout ce qui compte d’uniformes sera mobilisé autour de Sainte-Croix. Il entend faire surveiller les quais et quelques lieux symboliques de la contre-culture ligérienne. Les caméras de surveillance n’y suffiront pas et la flottille des drones du sergent Simon risque de servir de cibles à leurs lance-pierres archaïques certes, mais diablement efficaces. La bonne vieille surveillance à l’ancienne, il n’y a rien de mieux



2 réactions


Réagir