jeudi 24 novembre - par C’est Nabum

Une retraite heureuse

 

Le Grand noir du canal du Berry.

 

Écoutez cette histoire qu’un jour on m’a racontée ; celle de Kiwi, un grand noir du Berry. Le brave âne avait épousé bien malgré lui, un dur labeur : celui de haleur. Du matin au soir, notre gentil bourricot n’avait d’autre boulot que de tirer vaillamment une flûte berrichonne qui devait bien faire ses cent tonnes de poids total en charge. Il n’avait pas de raison de se plaindre, sur le canal, il était adoré de tous : bateliers, pêcheurs, promeneurs. Rares étaient ceux qui ne pensaient pas à le flatter ou bien à lui donner une friandise.

Il faut avouer qu’il était le dernier de l’espèce. La mécanisation avait fait son œuvre, les moteurs avaient pris la place de la traction fut-elle humaine ou bien asinienne. Il était le dernier parce que son batelier de maître était si vieux, si proche de son dernier voyage, qu’il n’avait pas envisagé de faire comme tous les autres, de mettre un moteur à bord. Son âne ferait bien l’affaire. La bonne bête aurait aimé lui glisser à l’oreille qu’elle aurait préféré se prélasser dans un pré et surtout, dormir la nuit dans une grange, une étable ou bien une écurie, qu’importe, pourvu que ce ne fut pas à bord d’une péniche exiguë, froide et parfaitement inconfortable. Car, ce qui le peinait le plus était sans contexte cette planche de rive qu'il empruntait deux fois par jour et sur laquelle l'animal au pied incertain devait jouer les équilibristes au risque de tomber à l'eau.

C’était pour ce brave animal une corvée tout autant qu’une phobie si ce concept ne lui était refusé par les humains. Il s’imaginait à chaque fois, glissant sur le bois, se rompant le cou ou pire encore, périr noyé entre la flûte et la berge. Plus les années passaient et plus ce moment l’effrayait au point de braire à vous fendre le cœur. C’est ce triste spectacle qui un jour attira la curiosité des enfants d’une école rurale installée le long du canal. Le maître était un de ces adeptes de la méthode naturelle de monsieur Augustin Freinet. L’émoi ressenti par ses élèves l’avait poussé à les lancer sur le sujet. Les enfants menèrent l’enquête, firent des dessins de l’animal, de la péniche, se renseignèrent sur le transport fluvial et interrogèrent le vieux batelier.

Ils rédigèrent un journal sur ce thème d’autant que l’un des gamins avait demandé au vieil homme s’il allait continuer longtemps le métier. Le batelier lui avoua alors que c’était un de ses derniers voyages, qu’il allait bientôt se retirer, déchirer son bateau qui ne valait plus rien. Un autre enfant demanda aussitôt quel serait le sort du petit âne noir. Le marinier de lui répondre que bien malgré lui, le pauvre Kiwi finirait à l'abattoir, le vieil homme ne sachant que faire de lui…

Vous devez imaginer aisément l’émotion qui gagna toute la classe dans l’instant. Il fallait agir, sauver Kiwi d’un destin funeste. Une idée avait germé, de qui était-elle venue, personne ne peut le dire mais maître et élèves étaient sur la même ligne de conduite : ils allaient adopter l’animal. Derrière l’école, il y avait un grand pré appartenant à une famille qui n’en faisait rien. Attenant à l’école, un vieux bâtiment serait facilement aménageable pour héberger Kiwi. Il s'agissait simplement de le vouloir très fort...

Il fallait récolter des fonds, obtenir l’accord du propriétaire et celui de monsieur le maire. Le journal scolaire fut un véritable succès d’édition. Il faut reconnaître que jamais les élèves n’avaient mis autant d’insistance et de détermination pour vendre le fruit de leur travail. L’imprimerie de la classe ne cessait de tourner, les rééditions se succédant les unes aux autres. L'émotion gagnant de proche en proche, tout le village se sentit investi d'un devoir.

Le miracle eut lieu. L’espace de quinze jours, toutes les conditions étaient réunies pour sauver Kiwi de son funeste sort. Le vieux marinier quand il apprit la nouvelle en eut les larmes aux yeux. C’était la mort dans l’âme qu’il s’était résolu à cette triste perspective. Savoir que son âne allait poursuivre son existence, choyé par des enfants qui avaient déployé des trésors d'ingéniosité pour le sauver, était pour lui aussi, un véritable bonheur.

Le dernier voyage accompli, le batelier abandonna sa flûte et avant que de se résoudre à finir ses jours dans une maison en dur, une petite demeure loin du canal, il parcourut à pied en compagnie de Kiwi, cette voie fluviale qui avait constitué le cadre de toute sa vie professionnelle.

 

Ce fut pour eux deux une grande marche triomphale, un moment unique durant lequel l’homme se rendit compte combien les éclusiers, les aubergistes, les riverains du canal étaient tous attachés à ce dernier représentant d’une époque révolue et qu'ils avaient tous appris la bonne nouvelle. Kiwi était célébré comme une mascotte, un symbole dont chacun entendait perpétuer le souvenir.

La nouvelle de l’action des élèves s’était répandue comme une traînée de poudre le long du canal. Chacun voulait contribuer de sa modeste part à l’adoption de Kiwi par les enfants. Des dons furent remis au marinier, de l’argent mais surtout des promesses de fourrage et de céréales. Toutes furent tenues. Des années durant, Kiwi vécut au rythme de l’école. Durant les vacances, les enfants se relayaient pour s’occuper de l’animal qui vivait là une retraite dorée. Lors des sorties scolaires : ces fameuses enquêtes sur le terrain que le maître continuait d’organiser avec ses nouvelles promotions, un âne légèrement bâté du matériel de classe et du pique-nique, précédait fièrement la joyeuse troupe.

Les anciens élèves, ceux qui avaient été à l’initiative de ce sauvetage, revenaient dès qu’ils le pouvaient rendre visite à leur enseignant et plus encore à l’âne noir. Kiwi devint une telle vedette que tous ceux qui se marièrent à la mairie du petit village, le long du canal, allèrent tous en cortège unir leur destinée à une fille du pays, l'âne noir de l'école servant d’éclaireur et de témoin. Ce jour-là, Kiwi avait double ration d’avoine.

L’animal mourut de sa belle mort, de vieillesse et le plus paisiblement du monde. Jamais un âne ne fut autant pleuré en Berry comme sans doute partout ailleurs. Coïncidence, le vieux maître était arrivé au terme de son enseignement, il avait fait valoir ses droits à une retraite amplement méritée.

Ce fut ainsi l'occasion d'un enterrement particulier, curieusement joyeux tout autant qu'empreint d'une profonde nostalgie qui célébra le départ de ce hussard de la République tandis qu’un âne noir était solennellement mis en terre. L’émotion était si grande que pas un visage ne resta sec avant que le vin de Sancerre ne vienne réjouir les gosiers. Kiwi pouvait s’en aller au Paradis des ânes, jamais il ne serait oublié tandis que le maître d'école qui jamais n'avait coiffé un de ses élèves de l'affreux bonnet qui sévissait alors chez nombre de ses confrères, pouvait désormais se consacrer à son collectage de récits de ce beau pays du Berry.

À contre-temps

 



14 réactions


  • Clark Kent Clark Kent 24 novembre 11:29

    Après l’histoire de la poule au pot, vous avez brutalement sauté du coq à l’âne, et même deux fois !


  • juluch juluch 24 novembre 11:46

    Histoire vrais ??

    J’aime bien !!

    Reposes en paix Kiwi, que la terre te sois légère. smiley


  • eau-mission eau-mission 24 novembre 14:33

    L’animal au pîed incertain ? Non, il y avait une autre raison s’il ne voulait pas monter dans la flûte.


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 novembre 15:27

      @eau-mission

      Alors puisque vous y étiez


    • eau-mission eau-mission 24 novembre 15:38

      @C’est Nabum

      Bon, continuez à dire que l’âne n’a pas le pied sûr.


    • C'est Nabum C’est Nabum 25 novembre 08:23

      @eau-mission

      L’âne craint l’eau
      Passez un pont avec lui

      Par contre sur terre, il est incroyable de sûreté


    • eau-mission eau-mission 25 novembre 09:10

      Bonjour @C’est Nabum

      Voilà, c’est tout simple à rectifier. Vous craignez la critique comme l’âne craint l’eau.
      Pour le cheval, on ne comprend pas mieux pourquoi certains se régalent à éclabousser les alentours en traversant une flaque, quand d’autres font des manières à n’en plus finir pour passer.
      De ces derniers on dit : « ils voient des crocodiles ».


    • C'est Nabum C’est Nabum 25 novembre 10:08

      @eau-mission

      Vous cherchez la petite bête car c’était implicite et avec un âne bâté tel que moi, gare au coup de sabot


    • eau-mission eau-mission 25 novembre 10:52

      @C’est Nabum

      Il n’y avait pas plus d’intention de nuire dans ma remarque que de crocodile dans le canal.
      Cela, non pour vous rendre votre coup de pied, ni l’espoir d’être compris, mais par simple justice envers cet animal emblème du pays catalan. Il a bien le droit, la vue baissant, d’imaginer qu’il y a anguille sous roche. Merci aux enfants et à leurs caresses.


    • C'est Nabum C’est Nabum 25 novembre 11:17

      @eau-mission

      J’aime l’âne au point d’un faire mon emblème
      Ne croyez rien, je fais ici l’âne pour éviter de braire


  • the clone the clone 25 novembre 08:13

    Le Grand noir du canal du Berry

    On a retrouvé un pauvre migrant Noyé ?....


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