samedi 27 juin - par Robin Guilloux

Georges Perec, Un cabinet d’amateur

Georges Perec, Un cabinet d'amateur

Georges Perec, Un cabinet d'amateur, Histoire d'un tableau, Editions du Seuil, 1994

Georges Perec (né à Paris le 7 mars 1936 - décédé le 3 mars 1982 à Ivry sur Seine des suites d'un cancer du poumon) est un auteur majeur et audacieux de la littérature française du XXe siècle. Il est aussi un verbicruciste Il a reçu sa première distinction, le Prix Renaudot, en 1965 avec son premier roman : Les Choses, mais c'est sans nul doute avec La Vie mode d'emploi, œuvre colossale de 99 chapitres pour lequel il a obtenu le Prix Médicis en 1978 qu'il a pu développer toute sa créativité. Ses écrits s'articulent autour de trois champs différents : le quotidien, l'autobiographie et le goût des histoires. On y retrouve toujours présentes une quête identitaire doublée d'une angoisse sans nul doute liées à son histoire.(source : wikidia)

"Au lieu d'écrire une histoire de la peinture, j'ai essayé d'écrire une sorte de fausse histoire de la peinture ou une histoire de la peinture un peu à côté avec à peu près la même application que si je décrivais réellement des peintres ou des tableaux sauf que l'objet reste... imaginaire."

L'oeuvre :

Un cabinet d’amateur. Histoire d'un tableau est un court roman de Georges Perec publié en France aux éditions Balland en 1979.

Il est centré sur la collection de tableaux réunis par un entrepreneur en brasserie, Hermann Raffke.

À l'occasion de festivités organisées en 1913 par la communauté d'origine allemande de Pittsburgh, un tableau de cette collection, Un cabinet d'amateur exécuté par Heinrich Kürz, suscite la fascination du public : il représente le collectionneur, Raffke lui-même, en train d'admirer plusieurs des toiles de sa collection.

Grâce à une savante mise en scène (des miroirs représentés sur la toile), la scène se répète à l'infini, de plus en plus petite. Dans chacun des reflets successifs, on retrouve donc la scène de départ, mais Kürz introduit à chaque fois de légers changements dans les toiles représentées sur les murs, par rapport à leur représentation initiale.

C'est précisément à ce jeu de miroirs déformants que Perec se livre lui-même, sous une forme littéraire et non picturale, durant la plus grande part du récit, et qu'il révèle à son lecteur (qui s'en doutait bien un peu) dans les toutes dernières lignes.

En effet, à la toute fin de son roman, Perec précise que « sont faux la plupart des détails de ce récit fictif », et notamment la plupart des tableaux qu'il décrit pourtant avec force détails.

Ces éléments d'invention sont mêlés à des précisions authentiques : quelques tableaux sont tout à fait réels : il s'agit, d'une part, d'œuvres relevant du genre du « cabinet d'amateur », d'autre part, d'œuvres jouant comme Perec sur des effets de miroirs entre le peintre, son sujet et le spectateur. Ces œuvres servent en quelque sorte à poser le cadre théorique dans lequel Perec entend évoluer.

Beaucoup d'autres tableaux sont fictifs, mais attribués par l'auteur à des peintres ayant réellement existé.

Au fil du récit, c'est cette dernière catégorie d'œuvres, qui joue sur le fil étroit séparant le réel et l'imaginaire, qui prend peu à peu le plus d'importance. (source : wikipedia)

L'avis des Editions du Seuil : 

"Notre éminent concitoyen Hermann Raffke, de Lübeck, n’est pas seulement célèbre pour l’excellente qualité de la bière qu’il brasse avec succès dans nos murs depuis bientôt cinquante ans ; il est aussi un amateur d’art éclairé et dynamique, bien connu des cimaises et des ateliers des deux côtés de l’Océan. Au cours de ses nombreux voyages en Europe, Hermann Raffke a su rassembler avec un discernement éclectique et sûr tout un ensemble d’œuvres d’art anciennes et modernes dont maints musées du Vieux Continent se seraient volontiers parés et qui n’a pas à l’heure actuelle son équivalent dans notre jeune contrée […] Hermann Raffke a su nous donner la preuve la plus éclatante de son triple attachement à la peinture, à notre ville, et à l’Allemagne, en commandant au tout jeune peintre Heinrich Kürz, dont nous sommes fiers de préciser qu’il est né à Pittsburgh de parents wurtembourgeois, le portrait qui le représente, assis dans son cabinet de collectionneur, devant ceux de ses tableaux qu’il préfère. […]

Plus de cent tableaux sont rassemblés sur cette seule toile, reproduits avec une fidélité et une méticulosité telles qu’il nous serait tout à fait possible de les décrire tous avec précision. […]

Un cabinet d’amateur n’est pas seulement la représentation anecdotique d’un musée particulier ; par le jeu de ces reflets successifs, par le charme quasi magique qu’opèrent ces répétitions de plus en plus minuscules, c’est une œuvre qui bascule dans un univers proprement onirique où son pouvoir de séduction s’amplifie jusqu’à l’infini, et où la précision exacerbée de la matière picturale, loin d’être sa propre fin, débouche tout à coup sur la Spiritualité vertigineuse de l’Éternel Retour." 

Extrait :

"Lester Nowak entreprenait ensuite une analyse détaillée du tableau de Heinrich Kürz, montrant comment le jeune peintre avait, pour répondre à la commande particulière de Raffke, élaboré une oeuvre qui était en elle-même une véritable "histoire de la peinture", de Pisanello à Turner, de Cranach à Corot, de Rubens à Cézanne ; comment il avait opposé à cette continuité de la tradition européenne son propre itinéraire en faisant figurer sur la toile diverses œuvres de l'école américaine (et germano-américaine) dont il était directement issu : et comment, enfin et surtout, il avait doublement signifié l'importance esthétique de cette démarche réflexive sur la situation de peintre, d'une part, en représentant au centre de la toile ce tableau même qu'on lui avait commandé (comme si Hermann Raffke, regardant sa collection, y voyait le tableau le représentant en train de regarder sa collection, ou plutôt comme si lui, Heinrich Kürz, peignant un tableau représentant une collection de tableaux, y voyait le tableau qu'il était en train de peindre, à la fois fin et commencement, tableau dans le tableau et tableau du tableau), "travail de miroir à l'infini où, comme dans les Ménines ou dans l'Autoportrait de Rigaud conservé au musée de Perpignan, regardé et regardant ne cessent de s'affronter et de se confondre" ; et d'autre part, en incorporant à l'intérieur de ces reflets au deuxième, au troisième, aux énièmes degrés, deux autres de ses propres tableaux, l'un, oeuvre de jeunesse, que Raffke lui avait acheté quelques années auparavant, l'autre un travail depuis longtemps en projet mais encore à l'état d'ébauche, et dont la "reproduction fictive" était "en tout petit" comme "l'anticipation de son aboutissement futur".

"Des vérifications entreprises avec diligence ne tardèrent pas à démontrer qu'en effet la plupart des tableaux de la collection Raffke étaient faux, comme sont faux la plupart des détails de ce récit fictif conçu pour le seul plaisir et le seul frisson, du faire-semblant."(p.85)

Mon avis sur le livre :

Les lecteurs qui n'aiment pas être "baladés" auraient mieux fait de prendre en considération l'extrait de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne qui figure en exergue de ce livre.

Une fois embarqué sur le Nautilus, le lecteur on oublie que le capitaine Nemo, son sous-marin, sa fabuleuse collection de tableaux, n'existent que dans Vingt mille lieues sous les mers

Tel est le pouvoir "fabuleux" de la littérature, celui d'effacer la frontière entre réalité et fiction. 

Le génial fondateur de l'Oulipo a décliné dans ce roman qui fut son testament littéraire ses thèmes de prédilection : l'original et le reflet, la réalité et l'illusion, l'emprunt, la copie, la modification, la variation, la mise en abîme...

La description minutieuse du tableau et des tableaux dans le tableau, etc., l'évocation presque maniaque de l'histoire de leur acquisition et de leur cession dans le catalogue, la multiplication des "effets de réel", contribuent à rendre crédible ce qui aurait pu être la plus grande mystification de l'histoire de l'art, jusqu'à la révélation finale...

Note : J'ai lu quelque part que les membres de l'influente communauté américaine d'origine allemande de la région de Pittsburg, USA, évoquée dans ce livre, considérant que l'oeuvre constituait une offense à son égard, avait envisagé d'intenter un procès à l'auteur.

Je soupçonne l'auteur de l'article, d'avoir voulu en rajouter dans la mystification. Mais si non e vero...

Mr. Alexander Smith, professeur émérite de littérature française à l'université de Camberra, considère que Le Cabinet d'amateur s'inspire de l'esthétique de Hegel pour qui toute oeuvre, même la plus médiocre, étant une manifestation de l'esprit est supérieure aux productions de la nature.

Son collègue, le Pr. Cornelius Graber, de l’université de Heidelberg, y décèle, de son côté, l'illustration du "conflit des facultés" dans la Critique du Jugement d'Emmanuel Kant. 

Le Pr. Herbert B. Pettigrew de l'université de Stanford estime, quant à lui, que la principale source d'inspiration de Georges Perec est Le monde comme Volonté et comme représentation d'Arthur Schopenhauer.

Cette thèse très en vogue il y a une trentaine d'années est tombée en désuétude, depuis que George Steiner a fait remarquer dans son célèbre ouvrage sur la Tragédie que l'esthétique de Schopenhauer se réfère essentiellement à la musique et non à la peinture. 

Tous ces éminents spécialistes de l'oeuvre de Georges Perec n'ont pas cru devoir insister sur un aspect, certes mineur, mais non négligeable, dont témoignent les lignes suivantes :

"Le troisième tableau a pour titre La Mort de Juan Diaz de Solis tué par les Indiens et pour auteur Arnold Hosenträger. Après avoir découvert le Yucatan avec Pinzon, Juan Diaz de Solis tenta de s'enfoncer dans la baie de Rio de Janeiro, mais il tomba entre les mains d'Indiens anthropophages qui le dévorèrent avec ses compagnons. Le tableau, dont l'historicisme pointilleux dissimule mal un pompiérisme complaisant, montre un groupe d'Indiens à demi nus rassemblés dans une clairière que borde une végétation exubérante à souhait. Au centre, un grand chaudron est suspendu à trois troncs d'arbres disposés en faisceau ; tout autour les malheureux Européens sont attachés à des poteaux, à l'exception d'un prêtre en soutane qui, agenouillé à l'extrême droite du tableau, les mains jointes, est massacré à coups de hache par deux sauvages. L'oeuvre obtint une médaille d'argent au Salon de Louisville de 1888." (p.69)

Parmi les centaines d'études savantes qui ont été consacrées à cette oeuvre énigmatique entre toutes qu'est le Cabinet d'amateur, l'une des interprétations les plus plausibles, bien qu'elle manque, selon wikipedia, de références théoriques, est que l'auteur a voulu nous dire que l'on pouvait rire de tout, y compris et surtout de la littérature.

N.B. : cet article contient au moins trois mystifications.



2 réactions


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 27 juin 22:13

    Je vais vous relire demain...en effet vous avez un humour certain . Merci .


  • velosolex velosolex 28 juin 01:14

    moi itou ; le lire trop vite serait lui porté injure, comme devant une belle toile devant laquelle on passe trop vite parce que le musée ferme. J’aime beaucoup Perec, un sportif du verbe, qui jongle avec les histoires, après que la vie lui ait fait un croc en jambes. Mince, des types comme lui nous manquent drôlement. Tant d’essentiels ont disparu. Butor, Duras, Barthes, Sarraute, Saint John Perse.

    Que nous reste t’il ? Nous sommes orphelin de leur qualité. Et même les ouvriers ne sifflent plus dans la rue. L’époque est consternante. L’Oréal proscrit l’usage du mot « clair » et « blanchissant » de son vocabulaire. Peut être pour se refaire une virginité. Ils n’avaient en effet pas proscrit la collaboration avec les verts de gris, pendant les années noires. Et plus que cela même. On peut parler c’est bête, d’intelligence avec l’ennemi !

    Qui vous ne l’ignorez pas, nous ramène à Perec, et ses parents déportés, et la génèse de son œuvre. Faut bien se débrouiller avec cette disparition.

    Je me souviens avoir lu « la vie mode d’emploi » quand j’avais 20 ans, et alors que nous revenions de Grèce en vélo. Un petit bout chaque soir. je me souviens de la musique de fond, mais plus trop des paroles, cette effervescence, qu’il mettait sous entrave de lois qui n’avaient de sens que pour lui. 

    J’ai lu le cabinet d’amateur. Il y a si longtemps. J’y replongerai demain. 


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