mercredi 24 juin - par Robin Guilloux

L’albatros de Baudelaire ou la sauvegarde de l’âme du monde

L'albatros de Baudelaire ou la sauvegarde de l'âme du monde

"Souvent pour s'amuser les hommes d'équipage" : "Le divertissement est une pratique d'esquive, typique de l'existence humaine. Il s'agit de ne plus penser à quelque chose qui nous afflige, de nous détourner d'une réalité déplaisante. Cette réalité déplaisante n'est pas un mal circonstanciel, par exemple un deuil, un échec sentimental ou professionnel. C'est un malheur constitutif de notre existence. Notre condition est celle d'un être faible, mortel, exposé à la maladie, aux affres de la solitude, à de nombreux soucis, et, de surcroît, privé du seul être qui pourrait le combler, entendons privés de Dieu. C'est donc un être "misérable", condamné pour supporter cette misère à tout faire pour n'y point penser." (Simone Manon, professeur de philosophie)

Le monde moderne est dominé par l'idéologie de la science et de la technique qui tend à réduire l'esprit humain aux facultés d'induction, de déduction et d'instrumentalisation : toute chose, tout être vivant sont sommés de répondre de leur existence en fonction du principe de raison (la cause) et sont considérés comme des moyens en vue d'une fin. A cette instrumentalisation du monde mis en coupe réglée par le principe de raison, le poète répond : "La rose est sans pourquoi." (Angelus Silesius)

La faculté de saisir les correspondances, l'imagination créatrice, a été laissée aux poètes et aux artistes qui ont été de plus en plus marginalisés. Baudelaire n'évoque pas seulement la solitude de l'artiste incompris, mais la mainmise totalitaire de la raison et du calcul.

"C'est au nom d'une science et d'une philosophie qualifiées de "rationnelles" que les modernes prétendent exclure tout "mystère" du monde tels qu'ils se le représentent, et, en fait, on pourrait dire que plus une conception est étroitement bornée, plus elle est regardée comme strictement "rationnelle" (...) Le rationalisme sous toutes ses formes se définit essentiellement par la croyance à la suprématie de la raison, proclamée comme un véritable "dogme", et impliquant la négation de tout ce qui est d'ordre supra-individuel, notamment l'intuition intellectuelle pure, ce qui entraîne logiquement l'exclusion de toute connaissance métaphysique véritable (...) (René Guénon, Le règne de la quantité et les signes des temps, NRF Gallimard, coll. idées pg. 123-124)

La pensée analogique sur laquelle repose la poésie symboliste dit toute autre chose que le rationalisme : « Verum, sine mendacio, certum et verissimum : quod est inferius est sicut quod est superius ; et quod est superius est sicut quod est inferius, ad perpetranda miracula rei unius." : "Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour réaliser le miracle de l'unité." (La Table d'Emeraude, attribuée à Hermès Trismégiste)

C'est précisément contre cette "chosification" (René Guénon parle de "solidification") de nous-mêmes et du monde que nous met en garde le poète Hilde Domin : "Jamais encore, semble-t-il, la réalité n’a été aussi perfide que celle qui nous entoure aujourd’hui. Elle menace de détruire la réciprocité entre elle et nous, elle menace, d’une manière ou d’une autre, de nous anéantir. C’est le danger le plus subtil qui semble presque le plus inquiétant : il existe sans exister. Tout le monde en parle. Personne ne le rapporte à soi. Ce danger s’appelle la « chosification », c’est notre métamorphose en une chose, en un objet manipulable : la perte de nous-mêmes."

En capturant les albatros, en défigurant le monde au lieu de le transfigurer ( les oiseaux de mer sont les premières victimes des "marées noires", mais non les seules), les hommes ne comprennent pas qu'ils s'avilissent et se détruisent eux-mêmes.

Ce n'est pas seulement aux albatros qu'en ont les hommes d'équipage, mais au mot liberté que leur vol inscrit patiemment dans l'azur ; de même que ce n'est pas seulement à la personne des poètes qu'en ont les autres hommes mais au souci du verbe dont ils sont porteurs, au désir de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu" (Stéphane Mallarmé, Le Tombeau d'Edgar Poe), et de permettre au langage de n'être, comme l'albatros qu'une "forme pure" et de ne "servir" à rien.

Mais si les ailes des albatros sont devenus des avirons et les albatros des infirmes, c'est aussi que l'homme dont le corps a besoin de prothèses pour survivre (qu'il nomme des "inventions") est lui-même un "infirme". Comme le dit Hölderlin, commentant les paroles du chœur d'Antigone de Sophocle : "étonnant et dangereux, riche en inventions et en mérites, l'homme doit encore apprendre à habiter poétiquement la terre", car "que sert à l'Homme de conquérir l'univers s'il vient à perdre son âme ?"

Il ne s'agit évidemment pas de refuser les apports de la science et de la technique ou de souhaiter le retour à un improbable "âge d'or" d'avant la science, mais de réfléchir sur la science moderne (fondée, à partir de la Renaissance et en particulier de Galilée sur les mathématiques et l'expérimentation), et, plus précisément sur ce que J. Habermas, à la suite d'H. Marcuse appelle "l'idéologie de la science et de la technique", c'est-à-dire au fait d'hypostasier la science et la technique, d'en faire les valeurs absolues d'un horizon indépassable.

Il ne s'agit pas de nier la science et la technique, mais de les comprendre en profondeur pour "vivre sereinement avec elles". Nous devons admettre que notre développement éthique et spirituel n'est pas au niveau de notre développement scientifique et technique. L'homme, sous peine de disparaître, doit accorder son entendement et sa raison aux exigences supérieures de l'éthique et admettre que "le visible n'est pas tout".

René Guénon a insisté sur la signification symbolique du "voyage maritime" comme combat initiatique entre la dimension spirituelle (le feu) et la dimension psychique (l'eau). La capture des albatros est une faute spirituelle, un sacrilège, une profanation, au même titre par exemple que le meurtre des bœufs du dieu soleil (Hélios) par les compagnons d'Ulysse (Odyssée, chant 12).

Baudelaire retrouve ici la signification symbolique et "psychagogique" des mythes fondateurs. Mais dans un monde où plus rien n'est sacré, le sacré ne demeure dans le cœur des poètes que sous la forme de la nostalgie.

"Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs vulgaires." (Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre). Mais l'homme peut aussi regarder en haut et se reconnaître dans le roi de l'azur et le saluer comme un frère, ou s'épanouir en bleu délicieux comme le ciel d'été, ou fleurir de feu comme une comète pareille à l'enfant dans sa pureté... Oui, riche en mérites, il peut choisir pourtant de ne pas éteindre la comète, de ne pas tuer l'enfant qui sommeille en lui, de ne pas avilir l'albatros, il peut choisir, comme le dit Hölderlin, d'"habiter poétiquement la terre". 

L'homme est un être de relation (Antoine de Saint-Exupéry) et de correspondances ; il n'est pas un "étant" comme les autres (une chose), il ne vit pas seulement "au milieu " des autres et des choses, mais "avec" les autres ; correspondance dit la même chose que "réponse", "responsable", "responsabilité" ; la correspondance verticale rend possible la correspondance horizontale, les deux sont intimement liées ; sans ouverture sur le ciel (l'échelle de Jacob), sur "l'albatros", sur la transcendance, l'homme est coupé de lui-même, il ne fait qu'errer sans trêve et sans repos à la surface d'une terre dévastée.

Celui qui vit dans la dimension de l'esprit vit aussi dans la tempête - Arthur Rimbaud compare dans Une saison en enfer le combat spirituel à la guerre entre les hommes - ; la vie d'un poète n'est pas "une longue traversée tranquille", la poésie n'est pas un "supplément d'âme", mais un combat pour la sauvegarde de l'âme du monde.

Le Poète "se rit de l'archer" car il plane si haut que les flèches ne peuvent l'atteindre (il faut noter toutefois que l'on essaye de le tuer), mais il est lui impossible de demeurer toujours dans l'élément spirituel ; il est obligé de "gagner sa vie", de se mêler aux autres hommes, de vivre dans un siècle où les valeurs spirituelles n'ont plus aucun sens, où seul compte l'argent et la réussite sociale, de se plier aux règles d'une existence banale, sans grandeur et sans noblesse, strictement réduite à la satisfaction des besoins matériels, à l'observance d'une morale sociale hypocrite et desséchante et à de vagues devoirs religieux (si Dieu existe, il est prudent de faire un petit placement de ce côté-là, on ne sait jamais !), de s'exiler sur le sol où ce qui était un avantage (le libre jeu des émotions, de la sensibilité et des facultés créatrices) devient un obstacle insurmontable, et où, par un paradoxe d'une ironie tragique qu'exprime la clausule du poème : "ses ailes de géant l'empêchent de marcher".

Cette conception est aux antipodes de l'optimisme prophétique d'un Victor Hugo, assuré que le peuple écoute les paroles du poète ; sans doute tient-elle à la situation sociale de Baudelaire, à des facteurs caractériels, à une "élection" à la souveraineté de la douleur, la grande initiatrice.

Sur le plan de l'Histoire littéraire, elle relève de la rencontre entre un tempérament et l'aggravation du "mal du siècle" illustré par François-René de Chateaubriand - la notion de "poète maudit" se trouve dans la figure de Chatterton d'Alfred de Vigny qui se suicide parce qu'il ne peut vivre en ce monde, mais c'est Verlaine qui inventera l'expression.  

L'Albatros est un poème "programmatique", une "mise en abyme" des Fleurs du Mal, au même titre que le sonnet des Correspondances, le premier parce que Baudelaire y exprime la situation du poète dans la société de son temps, le second parce qu'il y définit l'essence de la poésie.

l'Albatros nous incite à nous poser à nouveau ces deux questions : qu'est-ce qu'un poète ? Qu'est-ce que la poésie ? Le poète et le créateur authentique sont bien souvent des "parias" et les désillusions de la vie terrestre donnent parfois envie, comme dit Socrate dans le Phédon, "de quitter le tombeau du corps pour s'évader au plus vite d'ici-bas vers là-haut".

"Victorieusement fuit le suicide beau." (Stéphane Mallarmé) : peut-être faudrait-il tempérer le pessimisme du "poète maudit" et lutter contre la tentation de l'isolement et du désespoir, car après tout c'est ici que se creusent les "gouffres amers", mais aussi que s'élèvent les hauteurs du ciel où voguent les albatros, c'est ici que les artistes, les poètes et les prophètes naissent parmi les hommes, leurs "compagnons de voyage" non pour s'évader du monde, mais pour le transfigurer, pour y faire naître la beauté, la joie, l'amour et la lumière, y compris dans "les cœurs vulgaires" et si l'albatros est le symbole de l'âme déchue, il est aussi, par la "promesse de bonheur" que suggère sa beauté, celui de l'espérance.

"A quoi bon les poètes en temps de détresse ?" Hölderlin a raison, écrit Bernard Sichère, nous sommes dans les temps de nuit. Mais cette nuit n’est pas une nuit sans lendemain, c’est celle qui, dans son secret mouvement, demeure fidèle à la promesse déjà entendue et qui attend que le « manque de Dieu », Gottes Fehl, comme dit une version du poème « Vocation de poète », lui soit en aide sous la forme à nouveau de la bénédiction : « Car tels reviennent les Célestes, secouant la profondeur / Hors des ombres descend parmi les hommes leur jour » (« Pain et vin »), « Alors fêtent la Noce hommes et Dieux / Tous les vivants sont de la fête » (« Le Rhin » ).

Le nihilisme a sans doute encore de beaux jours devant lui, mais l’Humanité ne saurait se suffire longtemps d’une Terre qui n’est plus une Terre dès lors que ne la bénit plus aucun Ciel, et d’un monde qui n’est plus un « monde » en ce que les hommes apparemment n’y parlent plus qu’aux hommes (à supposer qu’effectivement ils parlent) et que les dieux s’y taisent."



10 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 24 juin 10:55

    Baudelaire était un symbolistes, pas un mystique.

    L’albatros symbolise le poète, capable d’atteindre des sommets en matière de beauté et de pureté, mais malheureux et ridicule dans la société à ras des pâquerettes à laquelle il n’est pas adapté et dont les membres infatués de leur vulgarité se moquent car incapables de l’apprécier pour ce qu’il est, eux qui ne sont dotés d’aucun talent pour s’élever.

    Il n’y a rien de spiritualiste là-dedans, par contre, un certain élitisme, oui.


    • Gollum Gollum 24 juin 11:26

      @Séraphin Lampion

      Bien sûr que si que Baudelaire était un spirituel. C’était un disciple de Joseph de Maistre comme de Swedenborg..

      Il était assez obsédé par le péché originel. C’est à lui que l’on doit la formule : la ruse du diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas..


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 24 juin 14:48

      @Gollum

      Pourtant, dans l’art romantique, Baudelaire a insisté sur l’idée de la gratuité de la Poésie : « La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a d’autre but qu’Elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. »


    • Gollum Gollum 25 juin 09:54

      @Séraphin Lampion

      Certes. Mais cela n’empêche pas le poème d’être un reflet de l’âme du poète..

      Baudelaire l’eût admis sans difficulté.


    • arthes arthes 25 juin 22:18

      @Séraphin Lampion

      Je partage assez votre sentiment...Mais, les symbolistes russes fin 19ème, début 20 eme sont, quant à eux spirituels...Mystiques...Il n y a pas d abstraction à l origine, ils cherchent le spirituel, le divin comme une réalité.. même inaccessible,, ce qu ils acceptent.
      Le fatalisme Slave...

      Les français, ou les belges, cherchent à l horizontale, accrochés a la pierre et a l antiquite..


  • Gollum Gollum 24 juin 11:23

    Bel éloge à des personnalités qui font partie de mon panthéon personnel...

    Tous des anti-modernes..


  • Old Dan Old Dan 24 juin 11:24

    Merci...

    .

    [ ... pour ce rappel du beau texte et votre commentaire.]


  • Decouz 24 juin 11:55

    Pour aller vite (avant les voitures) et pour parader, le cheval

    Pour le désert, le chameau

    Pour les chemins de montagne, le mulet


  • Old Dan Old Dan 26 juin 01:16

    Au delà de la poésie, ne lit-on pas déjà le souci de l’auteur pour la désinvolture humaine vis à vis de la biodiversité ?

    Baudelaire, militant écolo, khmer vert, gôchiasse comme on dit souvent sur AGV ?

    .

    [Actuellement, les albatros, équipés de caméras, participent à la lutte contre le braconnage des mers du Sud ]


Réagir