lundi 9 septembre 2019 - par Marzhin Tavernier

« Michel Foucault psychanalyste »

On n'attendait pas forcément l'auteur le plus cité en philosophie et sciences humaines actuellement, Michel Foucault, accréditer la psychanalyse dans de si judicieux termes. Certes, pour en dégager partiellement les limites, mais certainement pas pour la "déconstruire", sachant en plus que le passage par la psychanalyse sert sa perspective d'une fin de l'homme - entendre : la fin de l'homme comme centre d'intérêt, critère de pertinence et axe d'organisation, de la culture (paradigme humanitariste). Dans l'ensemble, c'est la trop fameuse French Theory qui l'a pervertit.

 

Il est question des sciences humaines, donc, et d'y situer la psychanalyse :

Michel Foucault, /les Mots et les choses/, coll. Tel Gallimard 1966, pp.385-388 a écrit :En se donnant pour tâche de faire parler à travers la conscience le discours de l'inconscient, la psychanalyse avance dans la direction de cette région fondamentale où se jouent les rapports de la représentation et de la finitude. Alors que toutes les sciences humaines ne vont vers l'inconscient qu'en lui tournant le dos, attendant qu'il se dévoile à mesure que se fait, comme à reculons, l'analyse de la conscience, la psychanalyse, elle, pointe vers lui directement, de propos délibéré, - non point vers ce qui doit s'expliciter peu à peu dans l'éclairage progressif de l'implicite, mais vers ce qui est là et qui se dérobe, qui existe avec la solidité muette d'une chose, d'un texte fermé sur lui-même, ou d'une lacune blanche dans un texte visible, et qui par là se défend.

Alors :
 

Il n'y a pas à supposer que la démarche freudienne est la composante d'une interprétation du sens d'une dynamique de la résistance ou du barrage ; en suivant le même chemin que les sciences humaines, mais avec le regard tourné à contresens, la psychanalyse va vers le moment - inaccessible par définition à toute connaissance théorique de l'homme, à toute saisie continue en termes de signification, de conflit ou de fonction - où les contenus de la conscience s'articulent ou plutôt restent béants sur la finitude de l'homme. C'est-à-dire qu'à la différence des sciences humaines, qui, tout en rebroussant chemin vers l'inconscient, demeurent toujours dans l'espace du représentable, la psychanalyse avance pour enjamber la représentation, la déborder du côté de la finitude et faire ainsi surgir, là où on attendait les fonctions porteuses de leurs normes, les conflits chargés de règles, et les significations formant système, le fait nu qu'il puisse y avoir système (donc signification), règle (donc opposition), norme (donc fonction).

La finitude est nodale : les sciences humaines, comme toute science, n'ont aucune raison de voir finir leurs démarches de recherche, aussi sont-elles dans l'infinitude. La psychanalyse pointe vers la finitude.
 

Et en cette région où la représentation reste en suspens, au bord d'elle-même, ouverte en quelque sorte sur la fermeture de la finitude, se dessinent les trois figures par lesquelles la vie, avec ses fonctions et ses normes vient se fonder dans la répétition muette de la Mort, les conflits et les règles, dans l'ouverture dénudée du Désir, les significations et les systèmes dans un langage qui est en même temps Loi. On sait comment psychologues et philosophes ont appelé tout cela : mythologie freudienne. Il était bien nécessaire que cette démarche de Freud leur ait paru telle ; pour un savoir qui se loge dans le représentable, ce qui borde et définit, vers l'extérieur, la possibilité même de la représentation ne peut être que mythologie. Mais quand on suit, dans son allant, le mouvement de la psychanalyse, ou quand on parcourt l'espace épistémologique en son ensemble, on voit bien que ces figures - imaginaires sans doute pour un regard myope - sont les formes mêmes de la finitude, telle qu'elle est analysée dans la pensée moderne [...]

Le représentable, c'est évidemment du conscient.


 

[...] la mort n'est-elle pas ce à partir de quoi le savoir en général est possible ? - si bien qu'elle serait, du côté de la psychanalyse, la figure de ce redoublement empirico-transcendantal qui caractérise dans la finitude le mode d'être de l'homme ? Le désir n'est-il pas ce qui demeure toujours impensé au coeur de la pensée ? Et cette Loi-Langage (à la fois parole et système de la parole) que la psychanalyse s'efforce de faire parler, n'est-elle pas ce en quoi toute signification prend une origine plus lointaine qu'elle-même, mais aussi ce dont le retour est promis dans l'acte même de l'analyse ? Il est vrai que jamais ni cette Mort, ni ce Désir, ni cette Loi ne peuvent se rencontrer à l'intérieur du savoir qui parcourt en sa positivité le domaine empirique de l'homme ; mais la raison en est qu'ils désignent les conditions de possibilité de tout savoir sur l'homme.

L'empirico-transcendantal, c'est tout simplement le réel pur. Quant à cette thèse, d'un savoir rendu possible par la mort, va être explicitée plus bas, mais elle désigne bien la finitude aussi, ou disons que la finitude la désigne d'abord, avec d'autres éléments. Continuons :
 

Et précisément lorsque ce langage se montre à l'état nu, mais se dérobe en même temps hors de toute signification comme s'il était un grand système despotique et vide, lorsque le Désir règne à l'état sauvage, comme si la rigueur de sa règle avait nivelé toute opposition, lorsque la Mort domine toute fonction psychologique et se tient au-dessus d'elle comme sa norme unique et dévastatrice, - alors nous reconnaissons la folie sous sa forme présente, la folie telle qu'elle se donne à l'expérience moderne, comme sa vérité et son altérité. En cette figure empirique, et pourtant étrangère à (et dans) tout ce que nous pouvons expérimenter, notre conscience ne trouve plus comme au XVIème siècle la trace d'un autre monde ; elle ne constate plus l'errement de la raison dévoyée ; elle voit surgir ce qui nous est, périlleusement, le plus proche, - comme si, soudain, se profilait en relier le creux même de notre existence ; [...]

Nous ne fantasmons plus des étrangetés alentour (les sciences rationalisent nos alentours), par contre nous les intériorisons psychanalytiquement.
 

[...] la finitude, à partir de quoi nous sommes, et nous pensons, et nous savons, est soudain devant nous, existence à la fois réelle et impossible, pensée que nous ne pouvons pas penser, objet pour notre savoir mais qui se dérobe toujours à lui. C'est pourquoi la psychanalyse trouve en cette folie par excellence - que les psychiatres appellent schizophrénie - son intime, son plus invincible tourment : car en cette folie se donnent, sous une forme absolument manifeste et absolument retirée, les formes de la finitude vers laquelle d'ordinaire elle avance indéfiniment (et dans l'interminable), à partir de ce qui lui est volontairement-involontairement offert dans le langage du patient. De sorte que la psychanalyse "s'y reconnaît", quand elle est placée devant ces mêmes psychoses auxquelles pourtant (ou plutôt pour cette même raison) elle n'a guère d'accès : comme si la psychose étalait dans une illumination cruelle et donnait sur un mode non pas trop lointain, mais justement trop proche, ce vers quoi l'analyse doit lentement cheminer.

A noter que la schizophrénie n'est pas à confondre avec le fameux TDI (trouble dissociatif d'identité, ou personnalités multiples). La schizophrénie est beaucoup moins cinématographique : elle est souffrance angoissée d'un soi aux abois, où le moi s'éperd, incapable de se dire bien dans le langage. Raison pour laquelle les psychanalystes, de l'aveu de Freud lui-même, ne devrait pas traiter les psychoses.
 

Mais ce rapport de la psychanalyse avec ce qui rend possible tout savoir en général dans l'ordre des sciences humaines a encore une autre conséquence. C'est qu'elle ne peut pas se déployer comme pure connaissance spéculative ou théorie générale de l'homme. Elle ne peut traverser le champ tout entier de la représentation, essayer de contourner ses frontières, pointer vers le plus fondamental, dans la forme d'une science empirique bâtie à partir d'observations soigneuses ; cette percée ne peut être faite qu'à l'intérieur d'une pratique où ce n'est pas seulement la connaissance qu'on a de l'homme qui est engagée, mais l'homme lui-même, - l'homme avec cette Mort qui est à l'oeuvre dans sa souffrance, ce Désir qui a perdu son objet, et ce langage par lequel, à travers lequel s'articule silencieusement sa Loi.

Contrairement à ce que prétendent "les déconstructeurs", il faut noter que Michel Foucault admet cette Loi distinguée par la psychanalyse. Il ne la déconstruit pas. Elle va même lui servir à défendre sa perspective d'une fin de l'homme - entendre : la fin de l'homme comme centre d'intérêt, critère de pertinence et axe d'organisation, de la culture (paradigme humanitariste).
 

Tout savoir analytique est donc inviciblement lié à une pratique, à cet étranglement du rapport entre deux individus, dont l'un écoute le langage de l'autre, affranchissant ainsi son désir de l'objet qu'il a perdu (lui faisant entendre qu'il l'a perdu), et le libérant du voisinage toujours répété de la mort (lui faisant entendre qu'un jour il mourra). C'est pourquoi rien n'est plus étrnager à la psychanalyse que quelque chose comme une théorie générale de l'homme ou une anthropologie.

Avec l'ethnologie capable de faire l'étude de ses propres conditions ethniques d'émergence (l'Occident), la psychanalyse est donc pour Michel Foucault ce qui rend possible la fin de l'homme - entendre : la fin de l'homme comme centre d'intérêt, critère de pertinence et axe d'organiation, de la culture (paradigme humanitariste).

Spéculons avec ce que l'on sait actuellement : transhumanisme, islamisme, écologisme profond, animalisme ou néo-paganisme ?

En tout état de cause, Michel Foucault n'est pas le "déconstructeur" qu'on voudrait le faire être, puisqu'il admet la finitude : Mort et, psychanalytiquement, sexuation. Bref : biologie, science, connaissance. Dans l'ensemble, c'est la trop fameuse French Theory qui a perverti cet auteur, qui n'en demandait pas tant.

 

 

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