mardi 10 septembre - par C’est Nabum

La prisonnière de la Tour de Londres

La fille du poète.

 

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Il était une fois, Marie, une belle et noble demoiselle qui vivait à l’écart du château de son Prince de père. Elle aimait par-dessus tout la Loire, ses paysages, ses animaux et passait son temps à peindre des tableaux naïfs au charme incontestable. Elle assouvissait son art sur tous les supports possibles, planches de bois, tissus, meubles. La damoiselle n’avait de cesse d’honorer ce val qu’elle chérissait tant qu’elle décida de loger dans une humble demeure qui se trouvait sur la levée plutôt que dans la riche mais impersonnelle demeure de ses géniteurs.

Un jour qu’elle était à représenter sur une toile un somptueux lever de soleil, elle vit arriver au loin, un bateau descendant la rivière. Elle n’avait pas à s’inquiéter, le spectacle était habituel, le trafic assez fréquent sur la Loire même en cette période troublée par l’occupation anglaise du pays. Elle ne pensa par à se mettre à l’abri, elle était si bien sur la rive avec une lumière tout à fait exceptionnelle en cette heure matinale.

Tout affairée à son travail, elle ne s’aperçut pas que le bateau avalant affichait fièrement les couleurs de la perfide Albion. Elle ne remarqua pas plus que non loin d’elle, la grande sapine avait amarré et que des hommes venaient vers elle. Marie, toute à son ouvrage, cherchait à rendre les nuances douces de la brume du matin enveloppant les premiers éclats de l’astre solaire. C’était si beau qu’elle ne se souciait guère des agitations de la rive.

Elle n’eut pas le temps de se rendre compte de ce qui se passait. Des hommes se ruèrent vers elle, la bâillonnèrent et la couvrirent d’un drap avant que de l’enlever malgré ses mouvements désespérés. Sans plus tarder, ils retournèrent à leur bateau, chargèrent leur butin et reprirent bien vite leur avalaison. Personne n’avait rien vu dans le pays…

C’est bien plus tard, que la disparition de la Princesse peintre fut déclarée sans que l’on sache véritablement ce qui avait pu lui arriver. Quelques traces suspectes semblaient indiquer une intrusion venue de l’eau sans que l’on puisse affirmer la réalité de la chose. Pour le Prince cependant, il ne faisait aucun doute qu’il était arrivé malheur à sa chère Marie…

Vaines et infructueuses furent les recherches à travers le pays. Il faut bien reconnaître que les ravisseurs, car l’enlèvement était leur mission, avaient agi avec autant de promptitude qu’ils mirent pour descendre le plus vite possible à la force des rames. Ils allèrent ainsi jusqu’à l’extrême limite de la zone sur/sous contrôle anglais, en dessous de Beaugency avant que de rejoindre des cavaliers qui attendaient leur butin.

Par la terre, la malheureuse jeune fille fut menée à Paris, ville perfide qui avait ouvert ses portes à l’envahisseur. Un nouveau bateau attendait la pauvrette qui embarqua sur la Seine pour rejoindre Rouen. De là, un nouveau transbordement lui fit comprendre qu’elle abandonnait le doux pays de France. Elle se trouvait sur la mer, elle en était certaine en dépit de ce bandeau qui lui occultait les yeux.

C’est après un voyage pénible où la Princesse, prise de mal de mer, crut sa dernière heure venue, qu’elle se retrouva menée dans un bâtiment humide, aux nombreuses marches irrégulières. C’est dans une cellule insalubre qu’elle fut libérée de son bâillon et de son bandeau. Elle était prisonnière dans la célèbre et lugubre Tour de Londres. Elle se douta de la chose en entendant ses geôliers parler un langage qui n’était pas celui de son beau pays.

Elle ne fut pas mal traitée même si la privation de liberté était pour elle un supplice insupportable. Pire encore, elle s’ennuyait à dépérir surtout de ne pouvoir plus peindre. Elle finit par se faire comprendre de ceux qui s’occupaient d’elle et obtint de quoi satisfaire à son désir de s’occuper de la plus belle des manières.

Elle avait été enlevée par les Anglois qui espéraient tirer d’elle une jolie rançon de façon à financer une campagne de France qui durait depuis si longtemps que les fonds venaient à manquer. La demoiselle avait été désignée par un traître, un renégat qui avait informé les envahisseurs qu’il y avait en bord de Loire, une proie facile qui valait belle récompense tant son père était riche. Il y a toujours des Judas pour informer les occupants dans pareils cas, en cette époque lointaine comme dans de plus récentes sans qu’on soit à l’abri du retour de telles pratiques.

Bien vite, dans la Tour de Londres d’abord, puis assez vite dans la ville, la réputation de la jeune française qui peignait la Loire se répandit favorablement. On lui échangeait ses toiles contre des douceurs qui amélioraient si c’est possible les conditions de son enfermement. Mais beaucoup de ses « bienfaiteurs » s’ils trouvaient à leur goût, ses magnifiques paysages ligériens, auraient préféré qu’elles peignent les bords de la Tamise.

Des gens influents obtinrent qu’elle soit autorisée à être conduite au bord de l’eau afin de changer d’inspiration. Marie apprécia ce privilège qui lui était octroyé même si au fond de son cœur, rien ne valait la beauté de son pays perdu. Elle comprit qu’elle avait là l’occasion de vivre une détention plus agréable tout en espérant trouver une occasion d’y mettre fin par un moyen quelconque.

La destinée lui sourit. Parmi les curieux qui se pressaient pour admirer ses tableaux en cours de création, il y avait un jeune homme, plus fidèle que tous les autres. Le garçon qu’elle n’avait pas manqué de remarquer, à l’inverse de tous ses autres admirateurs, restait étrangement silencieux. Elle n’avait jamais entendu le moindre mot de sa part. Cela avait attisé sa curiosité et provoqué étrangement en elle, une attirance pour ce garçon si discret.

Ce n’est que bien plus tard, par un jour de mauvais temps, ce qui arrive souvent sur les bords de la Tamise, qu’il se trouvait seul à la regarder peindre tandis que le gardien attaché à la prisonnière était parti boire une pinte de bière, qu’il lui glissa un papier dans la main avant de s’éloigner.

Marie attendit prudemment d’être seule dans sa cellule pour lire le message. Le garçon lui avouait son amour dans un français incertain, non pas que ce ne fut pas sa langue, mais manifestement ce n’était pas habituel pour lui d’écrire. Elle comprit que son admirateur était un matelot français disposé à profiter d’un fort brouillard pour venir, quand l’occasion se présenterait, par la rivière à bord d’une barque avant que de rejoindre un bateau capable de leur permettre à tous deux de fuir vers la France.

Le lendemain, par un charmant clin d’œil, elle lui fit comprendre qu’elle acceptait cette folie. Tout était préférable à sa situation de recluse. Hélas, durant de longues semaines et de manière assez exceptionnelle, le brouillard avait déserté la ville de Londres. Marie et son sauveur potentiel en étaient fort marris. Chaque jour, ils échangeaient des gestes de dépit. Il fallait faire preuve de patience…

Ils furent récompensés car ce jour-là, tomba sur la Tamise une purée de pois digne de la grande tradition londonienne. Le brouillard était si dense qu’on ne voyait pas à dix pas. Malgré tout la jeune femme avait insisté pour peindre justement un tableau à l’ambiance cotonneuse. Son geôlier, grand amateur de bière voyait lui aussi l’occasion de se régaler en toute discrétion. Il la conduisit sur son quai, à deux pas de la tour de Londres.

Après quelques minutes d’angoisse et d’inquiétude, Marie entendit le bruit de rames frappant délicatement l’eau. Son cœur battait. Quand son gardien s’éloigna pour aller boire une pinte supplémentaire, elle se mit à fredonner un air de son pays. C’était le signal convenu pour que le matelot l’aborde. Il s’approcha d’elle et prestement, elle sauta dans la barque qui s’évanouit dans le brouillard avec ses deux occupants.

Comment Marie et son matelot regagnèrent la France, nul ne le saura vraiment. Les deux, tout au long de leur existence restèrent très discrets sur cet épisode. Tour d’abord parce que Marie n’était autre que la fille de Charles d’Orléans, le grand poète et sœur du futur roi Louis XII et que d’autre part, son père, qui avait été prisonnier des anglais de 1415 durant vingt-cinq longues années, ne voulait plus entendre parler de ces maudits voisins. De retour en France, son rang la contraignit à épouser Jean De Foix, compte d’Étampes et vicomte de Narbonne et son amour pour son matelot demeura à jamais clandestin.

Elle cessa de peindre regrettant amèrement sa condition d’épouse. Elle avait perdu sa Loire, sa liberté et ne pouvait rencontrer son sauveur que trop rarement, lui qui avait retrouvé son métier de marinier sur la Loire. Que ce soit Marie ou bien Charles son père, les deux trouveraient bien étrange qu’on invite en bord de Loire les marins de la Tamise. C’est sans doute que les mémoires sont de courte durée de nos jours.

Marie en attendant aimait à se répéter ce poème de son père, persuadée qu’elle était qu’il évoquait la rivière. Quant à elle, c’est à son matelot qu’elle pensait alors :

 

Dieu, qu'il la fait bon regarder

 

Dieu, qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle !
Pour les grans biens qui sont en elle,
Chacun est prest de la louer.


Qui se pourroit d'elle lasser ?
Toujours sa beauté renouvelle,
Dieu, qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle !

Par deça ne dela la mer
Ne sçay dame ne damoiselle
Qui soit en tous biens parfais telle ;
C'est un songe que d'y penser.
Dieu, qu'il la fait bon regarder !


 

Charles d’Orléans


 

Artistiquement leur.

Peintures de Françoise Réthoré

 



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