mardi 22 août - par C’est Nabum

Mes petits cailloux

Une trace à l’encre noire

Bien souvent, partout où il y a un lieu d’exposition ou bien de culture, un livre dort, sans que personne ne lui accorde la plus petite attention. L’écriture doit effrayer tant son appel demeure vain. Le névrosé de la chose que je suis ne peut résister alors à noircir une page de quelques pattes de mouche, venant ainsi marquer le passage d’un aventurier de la plume.

Le ton est dépendant de l’impression, de l'accueil, de l’environnement. J’évite le dithyrambe cher aux amis et aux visiteurs éternellement enthousiastes. Je cherche un angle, une manière différente de poser quelques mots en décalage, à contre-temps ou bien contre-courant. Parfois j’ose une petite histoire, un récit bref pour égayer les lecteurs.

Mes contempteurs, vont une nouvelle fois se gausser à juste titre sans doute, de ma folie scripturale. Ils ont sans doute raison puisqu’hier j’ai noirci pas moins de quatre livres d’Or d’une prose qui, me dit-on, n’est pas toujours lisible en dépit des efforts que je peux consentir. Il est vrai que ce registre des enthousiasmes est souvent posé sur une table basse qui ne dispose pas d’une chaise pour simplifier la tâche du rédacteur.

Mon premier caillou de la journée fut, je dois l’avouer, pour un commentaire un peu vachard. On ne peut se changer. Dans un village particulièrement touristique, j’avais remarqué en plusieurs endroits un marteau et une tenaille, symboles de la passion du Christ. Dans un prieuré, un livre me tendit une page blanche que je remplis ainsi : « Le marteau est sans doute là pour enfoncer le clou du mercantilisme. Fort heureusement, la tenaille extirpera les marchands du temple ! » Je ne doute pas que les suivants s’y prendront à deux fois pour remercier le grand Barnum du commerce local qui transforme ce magnifique village en foire à gogos.

Puis ce fut, plus loin, une exposition d’artistes locaux. Je glissai quelques mots gentils sur leur volonté manifeste de s’amuser sans se prendre au sérieux. J’avais été merveilleusement bien reçu par les deux dames de service et nous avons échangé des propos amènes sur leur passion. Il n’y avait sans doute pas de quoi casser trois pattes à un canard mais l'essentiel était ailleurs.

Une nouvelle visite m’attendait. Le guide se fit bavard, pontifiant, malhabile. Il prit l’histoire par le petit bout de la lorgnette, écrasa six cents ans de vie de l’abbaye pour ne parler que du passage de Coco Chanel dans l’orphelinat qu’était devenu l’endroit. La cohorte des visiteurs de s’extasier et d’oublier la vie des moines, la dimension spirituelle pour se mettre au parfum de la dame. Puis notre beau parleur sombra dans le ridicule en affirmant que les brochets du vivier avaient mangé cru un abbé.

Le livre devint de plomb. Quelques remarques sur le décalage entre la grande et la petite histoire pour rappeler à chacun que la manière de traiter l’information ne devrait pas être un succédané de Paris Match. Ça ne sert sans doute à rien certes, mais que ça fait du bien d’évacuer ainsi son courroux avec un stylo à bile !

Je repassai saluer les dames de l’exposition pour changer d’humeur. Il y avait là attroupement autour du fameux livre d’Or. Une pigiste du journal local était venue couvrir la manifestation. À court de formules amusantes, les deux artistes de quart lui avaient conseillé de reprendre en partie mon commentaire. Mon arrivée fit sourire la joyeuse troupe. Après quelques minutes d’aimables propos, la journaliste locale me tendit son calepin et me demanda de lui rédiger son article ce que je fis avec plaisir.

J’allai sous d’autres cieux et je trouvai une nouvelle fois un livre d’Or sur ma route. Cette fois c’était une pépite, un illustrateur de bande dessinée qui a élu domicile dans un charmant village, classé lui aussi parmi les plus beaux du pays. Il avait croqué le boulanger de l’endroit en une superbe série de planches. Le dessin y est léger, précis, le détail toujours soigné. Le trait alerte s’octroie quelques libertés avec la réalité. La couleur s’estompe parfois pour laisser place au noir et blanc.

Un vrai beau travail graphique auquel vient s’ajouter sur chaque planche un texte, parfois un peu long pour décrire le travail de l’artisan. L’ensemble tient vraiment lieu du reportage avec ce souci manifeste de respecter celui qui est évoqué. On devine la complicité qui s’est établie entre l’homme du pain et celui des crayons. Vraiment un beau travail dans une galerie qui ne manque pas de charme. Je laissai douce trace sur le livre, m’éclipsant ensuite pour ne pas faire l’importun.

Quatre cailloux : deux qui irritent, deux qui se firent aimables. Qu’importe, c’est la trace d’un passage qui compte véritablement, la marque d’intérêt tout autant que le petit jeu de piste que je laisse ainsi à chaque fois qu’un livre d’Or me tend sa reliure. Je vous invite à faire de même, les livres d’Or broient du noir quand ils restent désespérément vierges. Un petit coup de stylo vaut mieux qu’un coup de canif, allez-y de deux ou trois mots gentils, ça ne fait pas de mal.

Maniaquement vôtre.



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