vendredi 5 août - par C’est Nabum

Réglisse, rhubarde et Raisin

 
Trois raisons de rouler le diable

Notre ami Berlaudiot n'est pas un mauvais bougre. Il se plaît à rendre service sans juger si c'est pour un bon, une brute ou une canaille. Pour lui, point de différence, qui s'adresse à lui mérite considération et bienveillance. Il l'a maintes fois payé à ses dépens mais qu'importe, il ne voit aucune raison de changer de comportement.

Celui-ci pourtant lui valut tout au long de sa très longue histoire bien des désagréments mais aussi une rencontre plaisante dont il convient de boire les paroles. Je la tiens pour véridique, ayant toute confiance dans ce brave garçon que j'aime à croire quand nous nous retrouvons autour d'une chopine. Je vous prie donc de faire de même en suivant le déroulement de cette étrange aventure.

Il y a fort longtemps de cela, Berlaudiot allait au hasard, le nez en l'air quand il croisa un être inquiétant, de noir vêtu, au sourire sarcastique. N'importe qui aurait passé son chemin, fuyant cet être maléfique mais pas notre gentil bredin à qui on aurait donné le diable sans excommunication. C'était justement le Malin qui tentait de tuer le temps par quelques mauvais tours à sa façon. (Tuer le temps est une obsession pour qui a l'éternité devant lui).

Il y avait devant eux un terrain en friche en bord de rivière. Une parcelle surélevée, bien exposée et qui plus est, à l'abri de la montée des eaux. Le diable pour s'amuser proposa à celui qu'il prenait pour un imbécile de faire avec lui un marché de dupe. Il suggéra donc au simplet de choisir une plante qu'il ferait pousser ici par la puissance de sa volonté et de ses pouvoirs maléfiques. Ce qui serait au-dessus de la terre lui reviendrait de plein droit tandis que les racines appartiendraient à Berlaudiot.

Le gentil garçon demanda sans hésiter de faire pousser ici de la réglisse. Le pacte fut conclu tandis que d'une formule diabolique, le pas si malin que ça, ensemença la parcelle. Les deux compagnons se donnèrent rendez-vous cinq ans plus tard pour la récolte à l'automne. Lucifer laissant le travail d'entretien à celui qu'il pensait gruger.

Le temps de la récolte arrivé, les deux associés se retrouvèrent pour effectuer le partage convenu. En arrivant, le diable se frottait ses mains aux doigts crochus. Les plantes généreuses s'étaient considérablement développées et offraient de fort belles fleurs violettes agrémentant un foisonnement de branches et de feuilles. Il y aurait de quoi faire belle recette puisque la récolte sera abondante.

Berlaudiot se contenta des racines, la seule partie de la plante qui avait une utilité. Le diable avait été berné par ce benêt pas si sot qu'il en avait l'air. Mauvais perdant il voulut proposer à nouveau un marché en renouvelant l'opération avec une autre plante en s'accordant cette fois les racines. Berlaudiot suggéra que l'homme usa de ses pouvoirs magiques pour planter de la rhubarbe et de nouveau ils se donnèrent rendez-vous dans cinq ans. Le diable ayant entre temps bien d'autres chats à fouetter, c'est une fois encore Berlaudiot qui devait assurer l'entretien de la parcelle.

Nouveau constat cuisant pour l'homme en noir. Une fois encore, sa part ne valait rien. Tout diable qu'il était, les mystères de l'agriculture lui échappaient quelque peu. Il ne pouvait en rester là et exigea une ultime revanche se réservant cette fois les racines et le feuillage tandis que le simple mortel n'aurait que les baies.

Berlaudiot sans hésiter un seul instant réclama à l'homme de planter du raisin en cet endroit si bien exposé. La parcelle avait tout d'un clos qui laissait espérer de belles choses. En fin connaisseur en matière œnologique, il tint à choisir lui-même le cépage, réclamant du Côt à son comparse qui n'y connaissait rien. Nouveau rendez-vous, toujours au début de l'automne toujours cinq ans plus tard.

Le diable se faisait un sang d'encre en venant sur place, persuadé qu'une fois encore, il avait été grugé. Il arriva alors que les vendangeurs étaient à l'ouvrage, ramassant uniquement les fruits quand Berlaudiot vint à lui, lui expliquant qu'une fois la récolte achevée, l'homme en noir prendrait toute la part qui lui revenait. La colère prit le malheureux qui se rendait compte qu'il était encore le dindon de la farce. Berlaudiot crut bon le réconforter en lui promettant que sa récolte serait entièrement donnée à l’évêché afin de servir à la communion.

La colère de Satan fut plus terrible encore, à l'annonce de cet office pour le moins indélicat à son égard. Il s'en étrangla d'indignation. De ce jour, le diable renonça à tout jamais à boire du vin, laissant ce délicieux breuvage à ceux qui entendaient sauver leur âme. Berlaudiot quant à lui cultive encore sa vigne, un petit lopin planté désormais d'Oberlin, en dépit des interdictions qui pèsent sur ce cépage merveilleux. Le diable en personne lui a donné l'absolution, il ne va pas s'en priver pour quelques lois scélérates.

 

À contre-sens.



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