vendredi 3 février 2023 - par Nicolas Cavaliere

De l’efficacité contestataire

Ou des priorités des individus en société. (Caricatures et hypothèses)

La réforme des retraites semble avoir mis en rogne l’intersyndicale. Il est effectivement impensable de travailler jusqu’à 64 ans, quand on peut y arriver. Par « travailler », on entend être salarié et disposer d’un contrat pérenne qui permette d’accumuler des trimestres. Le chômage coupant généralement court aux velléités de mener sa carrière à terme, il arrive très souvent qu’on se retrouve à la retraite avant la retraite, c’est-à-dire sans pension ni salaire ni allocation. Pour le dire sèchement, sans propriété ni épargne, on risque le plus souvent de se retrouver nu à fouiller dans les poubelles dehors pour trouver de quoi se nourrir.

Et donc cette situation insoutenable a déclenché un préavis de grève pour le 19 janvier 2023. Une manifestation a eu lieu. Puis un autre préavis pour le 31 janvier 2023. Une autre manifestation a eu lieu. La télé dit que le mouvement grandit, que la fureur s’exprime dans la rue, que attention ça va être dur pour le gouvernement, tout en annonçant des mobilisations en baisse chez EDF et la SNCF. Résultat : confiante, l’intersyndicale annonce maintenant un préavis de plus pour le 7 février 2023 et une manifestation le samedi 11 février, avant le départ en vacances de ses grévistes occasionnels.

Effectivement, avec cette menace d’un jour par ci par là accompagné de démonstrations festives où les aboyeurs de mégaphone couvrent les chants enthousiastes des protestataires, Madame Borne va se chier dans son froc la nuit. On sent le poids de l’enjeu à chaque nouveau jour de grève, c’est évident. Non, je rigole. Cette suite de mesurettes syndicales fait clairement partie de la mascarade générale.

Si cette réforme présentait un enjeu fort, l’intersyndicale aurait posé un préavis de grève d’un mois. Oui, un mois. Un million de Français qui cesse de travailler pendant un mois, sans manifester sans rien, un peu comme le confinement de 2020 mais sans le télétravail, et au bout d’une semaine, deux en étant pessimiste, terminée l’arnaque.

Sauf que non, cette réforme ne présente aucun enjeu et ces grèves plus que ponctuelles ne servent qu’à ponctionner le portefeuille des grévistes qui savent tous que ça va passer quand même. Leurs seules motivations : montrer leur mécontentement et se retrouver pour passer un moment entre semblables. Ça leur suffit. Ils demandent le retrait des mesures pour la forme, comme si ces mesures étaient adoptées pour la forme. Comme si leur impact n’avait pas d’importance, qu’il ne s’agissait que d’une question de principe, et qu’il faut donc grogner un peu pour affirmer un peu qu’on est là.

Si cela était vraiment vital, et dans le contexte actuel, ça paraît l’être, parce que les reculs des droits collectifs s’enchaînent et qu’une fois qu’ils auront passé la falaise le bloc État-Providence lui-même n’aura plus de légitimité et qu’on pourra donc s’en débarrasser dans l’indifférence générale, l’intersyndicale aurait eu recours à une tactique de dissuasion type nucléaire comme, donc, un préavis de grève d’un mois, et l’intelligence collective (hypothèse) su s’en saisir pour montrer sa désapprobation d’une façon nette et efficace. Le choix même de l’inefficacité permet de comprendre que ce n’est pas vital, que les Français s’en moquent bien de ce système, et qu’ils n’attendent au fond que sa fin, pour pouvoir enfin passer à autre chose.

Macron a été élu, deux fois, pour installer cet « autre chose », et il se fait attendre désespérément. Où est le choc exigé par la population ? Le truc qui va la faire sortir de sa torpeur ? L’évènement qui va faire histoire, plus que l’incendie de Notre-Dame, plus que le confinement, plus que le passe sanitaire, plus que la réforme des retraites ? C’est quand que ça arrive le chaos rédempteur ? Qu’est-ce qu’il fait Macron ?

C’est intéressant, parce que de l’extérieur, ce mouvement semble vraiment sérieux. La presse semble vouloir plaire à la CGT et remettre au goût du jour le solennel de ces « luttes » qui n’en sont pas. Il faut bâtir virtuellement un adversaire inoffensif pour éviter qu’un réel et réellement concerné ne se pointe et vienne briser l’histoire déjà écrite, celle des Français pas soixante-huitards qui travailleront au moins jusqu’à soixante-huit ans. Ces Français dociles, entraînés à rien, qui n’ont jamais soulevé un pavé de leur vie, sauf les pavés en mousse des écoles maternelles. Ces Français élevés dans une parfaite hygiène, qui n’ont connu que des appartements carrelés avec salle de bain et qui savent à quel point ils sont dépendants de cette matérialité qui assure leur petit confort. Ces Français atomisés, qui vivent chacun seul dans leur coin et ne se réunissent que pour le plaisir.

En 2011, j’ai eu le bonheur de visiter Prague pour une semaine. Un matin dans ma chambre à l’hôtel, j’ai eu la curiosité d’allumer le poste de télévision. Je suis tombé sur une fiction, un épisode de série du cru. J’ai été très surpris : on voyait un cordonnier à l’œuvre. C’était fascinant. L’homme était visiblement concentré, tout à sa matière, tout à son art. Puis dans la scène suivante, c’était un ouvrier qui portait des câbles électriques, comme s’il faisait ça tous les jours. Peu de dire que j’étais stupéfait : la télévision montrait des gens en train de travailler ! Une image tellement rare en France qu’on peut effectivement penser que le sens des réalités a été perdu par chez nous, s’il a jamais existé. Je n’étais pas né à l’époque du Front Populaire, c’est à se demander comment il a bien pu avoir lieu ! Si le travail n’existe pas à l’écran, alors le droit du travail n’a aucune consistance non plus. Il y a des écureuils dans la forêt comme il y a 5 semaines de congés et désormais une retraite à 64 ans. Le pouvoir va encore bien rire pendant les années qui viennent.

Parmi les ouvriers qui exécutent des travaux pénibles et rejoignent « le mouvement », certains pensent à leur future RQTH en croyant que ça va les sauver ou se fantasment des reconversions. Ils aiment à s’observer souffrir et attendent la pitié du reste du corps social, lequel prend chair immédiate dans les employés des institutions qui les prennent en charge. D’autres se sentent forts, invincibles, et prêts à affronter tous les défis. Le chômage ne leur fait pas peur, les accidents arrivent, ils sont conjoncturels et non structurels. Quand ils seront vieux, ils se débrouilleront. Pour les premiers comme pour les seconds, il ne saurait être question d’efficacité dans la contestation. Ils ne cherchent pas à contester, seulement à exister. Peu importent les parapluies troués qu’on leur tend, ils ignoreront la pluie et continueront à rire ou à pleurer.



11 réactions


  • S. Lampion paparazzo 3 février 2023 09:46

    Le conditionnement est plus puissant et plus sécurisant due l’autonomie et l’initiative, surtout chez les animaux de meutes.

    L’évolution technologique a pour moteur le recherche de l’amélioration du rendement des richesses investies, pas le bonheur de l’humanité.

    Progrès et bonheur ne fonctionnent pas sur le même registre, pas plus que le principe de plaisir et le principe de réalité.


  • Attila Attila 3 février 2023 11:06

    La contestation la plus efficace aurait été de foutre dehors Macron quoi qu’il en coûte.

    .


    • S. Lampion paparazzo 3 février 2023 11:15

      @Attila

      ça aurait même dû commencer par ne pas l’élire, mais ceci est une autre histoire...


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 3 février 2023 19:04

      @Attila

      Mais Macron est toujours dehors ! Vous l’avez déjà vu à l’Elysée quand ça chauffait ?


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 3 février 2023 21:01

      @Agoravox

      J’avais dans l’idée que les deux photographies classées en « documents » viennent s’intercaler l’une - le pin’s - au milieu du texte (entre les paragraphes 5 et 6) et l’autre - les deux clowns - en toute fin après le texte. Je sais, c’est de la coquetterie, mais est-ce possible de modifier ?


  • Adèle Coupechoux 4 février 2023 08:51

    Oui il faudrait bloquer le pays comme en 1995. Mais nous ne sommes pas en 1195, ni en 1998, mais bien en 2023. 

    Avec un fascisme d’état en place. Paupérisation, propagande, guerres au pluriel

    Il n’y a pas d’argent magique pour les retraites ni pour la santé, bien au contraire.

    Il y en a eu pour « la guerre du covid »..avec enrichissement explosif de industries pharmaceutiques et des milliardaires.

    Il va y en avoir pour l’armée...avec la future loi de programmation militaire de 2024 à 2030 et une enveloppe de 413 milliards d’euros. Et aussi avec le service national universel d’envisagé.

    Macron envisage-t-il d’envoyer la jeunesse à la mort ? Va-t-il monter en gamme comme il l’a fait pendant le Covid avec son « nous sommes en guerre », l’état d’urgence avec la loi martiale, enfermements, couvre-feu, attestations, laissez passer vert pour circuler, propagande, etc.

    Si les manifestations contre la retraite nous détournent du vrai problème, elles restent utiles et indispensables pour faire passer le message que Macron est fou et nous entraîne vers le chaos. Il est en train de nous détruire. Il faut manifestation contre la réforme et contre la guerre. Contre Macron et ses « nous sommes en guerre ».


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 4 février 2023 09:47

      @Adèle Coupechoux

      J’ai du mal à l’envisager, la guerre, c’est un impensé pour moi. J’entends bien qu’on gonfle les budgets et qu’on produit des armes, mais je vois mal qui en dehors de l’armée professionnelle va bien pouvoir les tenir. Les idées de patrie et d’engagement ne mobilisent officiellement que des « extrémistes », le reste de la population a été formée au laisser-faire, déjà que bien nourris et bien ensoleillés beaucoup de Français soient portés au laisser-vivre. Il faut une sacrée dose de discours politique ou religieux pour les mettre en rogne. Je veux bien vous croire cependant quand vous dites que la bêtise de Macron est dangereuse. C’est le chef, et le chef, on l’écoute. Il a distribué des chèques pour que les gens restent chez eux et les gens les ont pris, nul doute qu’en en donnant pour qu’ils sortent, ça marchera aussi... C’est notre corruption profonde qui nous entraîne à la guerre. Gueuler contre la réforme des retraites, à mon sens, c’est juste dire « je veux bien être corrompu mais pas après 60 ans ou alors à mon compte ».


    • Adèle Coupechoux 4 février 2023 10:01

      @Nicolas Cavaliere

      Et pourtant combien de pays sur la terre subissent la guerre ? Combien de pays l’ont subie après la seconde guerre mondiale ? Guerre des colonels en Grèce, guerre d’Espagne, d’Algérie, du Kosovo..
      La retraite n’est en effet pas le plus important, c’est la qualité de vie, l’accès au soin, etc. 
      La corruption est partout. De manière plus ou moins active. Et souvent forcée. Pour éviter de se retrouver à la rue.
      Les jeunes ne se mobiliseront pas pour faire le SNU mais avec la pauvreté qui les touche de plus en plus, ils y seront contraints (possibilité d’avoir son permis de conduire, d’être nourris, logés, etc.).


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 4 février 2023 10:11

      @Adèle Coupechoux

      Les jeunes font déjà le service civique, fort mal indemnisé...

      La subissent ou la choisissent. « C’est horrible de tuer, mais ça fait vivre tellement de monde... », dialoguait Guitry. Il y a quelque chose d’exaltant dans l’épreuve même de la guerre, c’est comme le sport avec plus d’enjeux. Ça fait tellement longtemps qu’on en a pas eu, peut-être que ça leur plaira, aux jeunes...


    • Adèle Coupechoux 4 février 2023 10:29

      @Nicolas Cavaliere

      « Une compagnie touristique propose un tour d’Ukraine pour découvrir en temps réel les impacts de la guerre »

      https://www.geo.fr/geopolitique/une-compagnie-touristique-propose-un-tour-dukraine-pour-decouvrir-en-temps-reel-les-impacts-de-la-guerre-211285

      La guerre comme la mort, ça permet d’oublier. Et de réécrire l’histoire.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 4 février 2023 10:47

      @Adèle Coupechoux

      Wow... C’est comme les gens qui vendent des parcelles de la Lune comme des promoteurs immobiliers. A chaque fois qu’on croit avoir touché le fond, on apprend encore pire. Je suis bouche bée et admiratif devant tant d’imagination.


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