lundi 15 juin - par C’est Nabum

Fin de partie

Le pétrichor.

 

Un vieil homme est sur son lit de douleur. Il est seul, désespérément seul. Il vit ses derniers instants ou plus exactement il attend impatiemment que la camarde daigne enfin l’éloigner de cette vallée de larmes. Il n’a ni l’envie ni la force de poursuivre le combat, ce qu’il a vécu ces dernières années, il n’aurait jamais pu l’imaginer au temps glorieux de ce qu’on nommait jadis la civilisation...

Le Monde allait son train, toujours plus vite, toujours plus moderne. Des esprits alarmistes annonçaient des catastrophes climatiques, d’autres haussaient les épaules persuadés que la science allait une fois encore apporter des réponses et permettre de continuer cette course folle qu’on nommait progrès, croissance, prospérité. Gaspard était plutôt dans le camp des inquiets, de ces petits colibris qui faisaient leur part, refusant de prendre l’avion, ne mangeant plus de viande, utilisant un vélo sans assistance électrique, économisant l’énergie et cultivant son jardin. C’était encore une époque où l’on pouvait respirer à peu près convenablement...

 

Il se souvient de ces quelques vers pleins d’une naïve espérance :

 

Si tu te fais petit colibri

Tout comme l'oiseau de la fable

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Ton action embellira la vie

Nous en sommes tous capables !

 

« Mon dieu qu’il était sot de croire que nous autres, les gueux, les humbles, les manants nous pouvions infléchir le triste destin de l’humanité. » Gaspard se désole en ces ultimes instants durant lesquels il fait le bilan de son existence. Il avait lutté, revêtu le gilet vert, nouveau symbole d’une rébellion qui s’acheva dans le sang. Les intérêts en jeu, l’argent, les ultra riches et leurs séides, tout cela balaya les ultimes espérances.

Puis, les prévisions les plus catastrophiques s’avérèrent fondées. La vie sur Terre devint un enfer, le dérèglement climatique donnant raison aux prophéties les plus sombres. Les victimes ne cessaient d’allonger l’interminable liste des sacrifiés du climat. Ce furent d’abord les exilés, ceux qui fuyaient des territoires devenus inhospitaliers qui périrent en mer ou sous les balles des soldats défendant impitoyablement le territoire national, un havre de tranquillité relative sur une Planète en totale déliquescence. La zone tempérée se faisant progressivement espace de grandes turbulences tandis qu’ailleurs ce n’était plus que chaos, cataclysmes en tous genres, séismes et conflits effroyables.

Tout s’accéléra très vite, bien plus vite en somme que ce que les pronostics des experts ne le laissaient supposer. Gaspard ne parvient plus à rassembler ses souvenirs. Si son corps le fait souffrir que dire de son esprit, submergé d’images toutes plus épouvantables les unes que les autres. Il a assisté en direct au spectacle de tous les ouragans, cyclones, tremblements de terre, tsunamis et autres réjouissances jusqu’à ce que les responsables de l’information renoncent à rendre compte de la triste réalité, cette lancinante succession de catastrophes en tout genre.

Gaspard se souvient. Il était jeune adolescent quand un ministre de l’environnement avait claqué la porte, désespéré de n’être point entendu par ses collègues et celui en qui il avait naïvement cru. Gamin, il avait été touché par cette démission en direct. Ce fut pour lui le début d’une prise de conscience qui se renforça plus encore quand une suédoise de son âge, s’en prit à l’inaction des adultes. Il ne voulait pas rester les bras croisés, son avenir se jouait là.

Les manifestations, les grèves, les incivilités, les actions violentes puis les actes de résistance sévèrement réprimés, rien n’y fit. Le système était plus fort, le bras séculier le défendit jusqu’à la folie meurtrière. La cécité ou bien la folie poussaient tous les dirigeants à défendre l’indéfendable, à ne rien changer de cette course en avant vers le néant. Gaspard en pleurait encore de rage quand il repensait à ces ultimes années lorsqu’il eut été encore possible d’infléchir ou pour le moins d’atténuer l’inexorable qui se pointait à l’horizon.

Puis tout bascula dans l'incontrôlable. Tous les maux semblèrent se donner la main : les tempêtes, les inondations, les guerres de religion, les pandémies, un tableau apocalyptique qui eut, il faut l’avouer, un premier effet bénéfique ; la surpopulation n’était plus le problème majeur. En peu de temps, la planète respira un peu mieux. Moins de deux milliards d’humains, il y avait forcément un peu plus de place et beaucoup moins de pollution. Hélas, la machine était lancée, il n’y avait plus personne pour inverser la course folle vers le néant

Bientôt, vivre devint un défi, une lutte impitoyable contre son voisin, contre l’autre, quel qu’il soit. Gaspard avait eu de la chance, beaucoup de chance en bénéficiant de conditions moins exécrables que beaucoup d’autres. Il avait trouvé refuge au cœur de la Sologne, dans une forêt de plus en plus dense, parfois impénétrable, disposant encore d’eau souterraine, d’alimentation et d’une cachette sûre et solide : l’ancien foyer d’une briqueterie, enfoui dans le sol. Il devint un ermite, un sauvage selon les normes anciennes lorsqu’il était encore écolier.

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Progressivement il prit conscience que c’est l’eau qui allait manquer. Il sut avant les autres constituer des réserves qu’il cacha, qu’il enfouit, qu’il préserva par des dispositifs basiques de filtration. Ce trésor allait s’avérer décisif quand la pluie cessa de tomber. Il y avait si longtemps que l’eau du ciel ne venait plus arroser les terres. Les paysages de sa Sologne se métamorphosèrent, bientôt la végétation se clairsema avant que de laisser place à un désert de sable.

Il n’avait plus rien à craindre. Plus d’autres humains autour de lui. Il survivait grâce à des réserves de bocaux, de conserves qu’il avait accumulées quand il était encore temps, vidant les celliers, les caves, les buanderies des fermes et des maisons alentour. De l’eau encore pour quelques temps, de la nourriture plus tout à fait saine, il tenait le coup. Mais pourquoi faire ? Dans quel but ? Avec quel espoir insensé ?

Il est miraculeusement encore en vie, il avait repoussé sans cesse l’idée d’en finir simplement pour une seule et unique raison, un motif ténu, absurde sans doute, dérisoire plus sûrement. Il désire partir en retrouvant une dernière fois cette merveilleuse odeur dont il n’avait de cesse de se griser quand il était enfant : le pétrichor, la terre mouillée qui exhalait cette senteur incomparable, unique, entêtante, envoûtante. Pour lui le mécréant, il s’est persuadé que si le Paradis existe, on y profite en permanence de ce parfum divin.

Oui, il résiste pour une odeur. Seul survivant dans son coin de terre, c’est ce qui lui donne la force de vivre encore, comme une bête peut-être mais porteur d’un désir qui le maintient dans l’état d’humain. Il attend un miracle, une pluie qui viendrait humecter ce sol aride, chauffé à blanc par un soleil de plomb.

Il est au bout de ses forces, de sa capacité à survivre, de ses réserves, de sa foi païenne. Sa dernière heure est venue, il le sait, il ne peut plus rien faire pour repousser ce rendez-vous avec tous ceux qui sont tombés sous ses yeux et tous les autres, rayés depuis si longtemps de Gaïa. Il se traîne hors de son refuge, le soleil accélérera son agonie...

Il est là, dans l’attente de son dernier souffle quand il devine qu’un curieux phénomène se déroule. Le ciel, depuis si longtemps désespérément bleu, se charge soudainement de nuages noirs. D’où viennent-ils ? Il n’en a pas la moindre idée. Il ressent une risée, un brusque infléchissement du vent, un souffle chaud, électrique presque. Il se surprend à prier, devinant l’impossible, le réclamant de tout son être.

Il y a un éclair et l’orage éclate. Bref, violent, égaré sans doute en cet endroit où l’eau a déserté pour toujours, où rien ne peut expliquer sa survenue. Il se redresse, incrédule, fou de joie. Oui, il sent enfin ce parfum qu’il espérait depuis si longtemps. Tout là-haut dans les cieux, quelqu’un sans doute ou bien quelque chose de plus mystérieux encore célèbre solennellement la fin de l’homo sapiens. Le bruit de ce dernier coup de semonce est terrible. Il y a alors une minute de silence, profonde, pesante, sans le moindre parasite. Gaspard ne tremble pas, il sait…

Le pétrichor accompagne le témoin ultime de l’histoire de l’humanité ! Gaspard meurt, le visage lisse, un sourire figé à jamais sur le dernier représentant de ce qui fut jadis l’espèce humaine !

Ultimement vôtre



4 réactions


  • juluch juluch 15 juin 12:09

    La nature reprends toujours ses droits !


  • Agapit Agapit 15 juin 16:40

    Est-ce que tu as utilisé le looking glass pour décrire cette scène de la fin de partie ?. N’est ce pas désolant que les gens meurent sans connaître la vérité ?. La plupart se tournent vers leurs croyances religieuses, c’est facile d’imaginer de mener une vie qui conduirait après la mort soit au paradis pour jouir des houris, mangers des fruits et boir du vin et du miel, soit à l’enfer en compagnie de satan, là où il n’y a que feu et grincement des dents. Peut être se dire qu’après la mort il n’y a rien et donc il faut bénéficier de la durée de vie, mais si c’est ainsi, comment osez vous ô humains faire des enfants que vous livrerez à la maladie, à la souffrance, à la haine, à la violence et en fin de compte à la mort ?. Et si vous prenez conscience que la mort est une bête dévorante ?. Continuez vous à lui fournir de la nourriture ou bien vous cessez de la nourrir, ce qui la poussera ou bien de chercher un autre endroit ou bien de mourir de faim.
    Oui cher ami, Fin De Partie, et il serait sage de ne plus jouer à ce misérable jeu.


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