jeudi 17 novembre - par C’est Nabum

Il a perdu l’esprit

 

Encore faudrait-il en avoir.

 

Certains perdent la tête et d'autres, qui font les choses à moitié, se contentent de perdre l'esprit. Pour ce brave Berlaudiot, la remarque peut surprendre, lui dont les mauvaises langues, et dieu sait qu'elles sont nombreuses par ici, affirment de manière péremptoire qu'il n'a pas de tête. L'assertion est fort excessive du reste d'autant que ce gentil imbécile s'arrache souvent les cheveux pour démontrer le contraire.

Passe encore qu'on lui dise qu'il a parfois la tête ailleurs, il veut bien l'admettre tant il est aussi rêveur qu'étourdi au point où sa propre mère ne cesse de lui répéter qu'il a une tête de linotte, qu'on ne peut rien lui demander et qu'il fait tout de travers. Il est fort probable que ce bredin en joue, profitant de ce trait de caractère pour n'en faire qu'à sa tête, sans avoir à se soucier de celle des autres, bonne ou mauvaise, peu lui importe.

Jusque-là, les remarques glissaient, ne l'atteignaient jamais tant il avançait insouciant dans cette existence pour laquelle, il ne se faisait jamais de tracas. Prendre les choses comme elles viennent, ne pas se faire de mouron était sa philosophie quoique ce terme semblait déplacé dans sa bouche. Que savait-il au juste de ces grands penseurs qui ont tenté de formuler de doctes concepts et des théories de la pensée ?

Berlaudiot n'était pas garçon à disserter. Il haussait les épaules devant les questions existentielles, preuve s'il en est, qu'il avait toute sa tête et qu'elle se trouvait parfaitement à sa place tant sa carrure était inversement proportionnelle à la capacité de réflexion qu'on se refusait souvent à lui prêter. Mais tout ceci n'avait aucune importance pour lui, il était au-dessus de toutes ses mesquineries.

Tout bascula quand un quidam hautain, un personnage d'une administration quelconque à connotation fiscalo-sociale se prenant pour ce qu'il n'est pas vraiment, affirma devant notre ami, interloqué tout en s'adressant à un comparse que manifestement ce pauvre garçon avait perdu l'esprit. Ce fut la formulation précise qu'usa ce triste sire, prenant de haut celui qu'il toisait avec un indéniable mépris.

Berlaudiot se gratta longuement la tête, se demandant ce qu'était cet esprit qu'il aurait ainsi abandonné en cours de route à moins qu'il n'en fût jamais doté. En dépit de sa réputation d'imbécile, il se mit en quête de comprendre ce mot dont il subodorait qu'il cachait bien des variants. De quel esprit était-il question ?

Né dans le grenier à sel de son village, il exclut d'emblée l'esprit du sel, cet acide issu de la combinaison du chlore et de l'hydrogène. La chimie n'était pas son fort et moins encore l'alchimie. Il se doutait qu'il y avait quelque présence évanescente qui accompagnait ses pas, un pur esprit, un ange gardien qui veillait sur lui pour le préserver des aigrefins comme ce méchant homme. Il avait foi en son protecteur, il ne le perdrait pas de sitôt.

Et si cet esprit en question n'était rien d'autre que son sens de l'humour, de la dérision, de la distance vis à vis de ses travers, il entendait ne jamais renoncer à se moquer de lui-même et plus encore de ses semblables, si gonflés de leurs certitudes et d'une suffisance qui en faisait des êtres sinistres. Non, jamais il ne renoncerait à sa douce ironie tout autant qu'à ses inénarrables facéties.

Alors de quel esprit devrait-il faire le deuil ? L'esprit d'initiative passe encore. Jamais il ne s'est mis en tête d'entreprendre pour de l'argent ou pour avoir un pouvoir sur les autres. Des décisions, quand il fallait en prendre, il le faisait tranquillement, sans battage ni publicité. Il savait rester à sa place, modestement sans jamais renoncer à user d'un libre arbitre dont des prétendus plus malins entendaient l'en priver en le plaçant sous contrôle d'un tiers. Quelle farce !

Et si cet esprit qu'il perdait relevait de la pensée, d'un cogito absent qui lui interdirait d’être autonome et responsable de ses actes et de ses jugements. Voilà bien l'intention de ce vil persifleur. Faire de lui, sous prétexte d'une différence, un sous-être, un individu dépossédé de ses droits et de sa liberté d'agir à sa guise. Berlaudiot bien que simple ne se leurrait pas. Le prétendre ainsi, c'était vouloir prendre en main sur son destin, lui nier sa liberté d'agir à sa guise. Il ne pouvait bien sûr le dire en ces termes, mais rien ne l'empêchait de sentir le coup tordu qui se cachait sous cette accusation détestable.

Berlaudiot n'avait peut-être pas toute sa tête, mais le peu qu'il avait, il en faisait un usage bien plus raisonnable et respectable que ce pantin assermenté. Il se mit en colère, incapable d'exprimer par la parole la fureur qui était en lui tant les mots se bousculaient soudainement dans sa pauvre caboche. Il n'eut de recours que de démontrer à sa manière que sa tête était plus solide que ne le pensait ce pauvre type. Il lui envoya un magistral coup de boule.

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Ce fut le coup de trop. Il fut déchu de tous ses droits de citoyen, mis sous tutelle, marqué à la culotte, traqué à chaque instant. Pour Berlaudiot c'était à rien y comprendre. Une de ses idoles, un certain Zinedine n'avait-il pas reçu tous les honneurs et ne fut-il pas reçu par le Président lui-même après pareille réaction ?

« Que l'on soit puissant ou bien misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ! » Le pauvre imbécile devait s'enfoncer cette évidence dans le crâne sans faire preuve de mauvais esprit. Telle est l'incroyable diversité des traitements que l'on peut subir en fonction, non de ce qu'on fait, mais simplement de qui on est. Il ne faut pas le prendre pour un imbécile, ça, il l'avait bien compris.

À contre-esprit.



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