samedi 6 juin - par C’est Nabum

La dernière prophétie

Le devin ligérien

Il y a deux siècles de cela, un vieil homme vivait reclus sur une île de Loire. Un jour, pour des raisons inconnues de tous, l'homme avait abandonné son métier de marinier, en même temps que son épouse et sa maison. Il avait choisi de mener une vie d'ermite dans une cabane sommaire qu'il avait construite dans le plus grand des arbres de son nouveau royaume.

Si étrange qu'il fût, il n'en avait pas moins gardé la sagesse des gens des bords de la rivière. Il connaissait ses débordements et avait prévu ainsi de se mettre à l'abri des crues en prenant de la hauteur. Si au début de sa réclusion volontaire, ses voisins le regardèrent d'un drôle d'œil, ils s'accoutumèrent peu à peu à lui rendre visite, à tour de rôle, pour lui porter de quoi se sustenter et survivre dignement.

Bientôt, ils n'eurent plus besoin de lui venir en aide. L'homme, pour inhabituel qu'était son comportement, avait désormais une réputation qui dépassait largement les rives de la Loire. Sa solitude, sa vie austère avaient peut-être modifié son rapport au monde. Il en avait gagné une acuité incroyable sur les choses de la rivière tout comme sur les humains, ces curieux animaux.

Il commença par annoncer la mort de la marine marchande sur la Loire à une époque où nul ne trouvait la chose concevable. On se gaussa d'abord de lui, puis les années passant, on fut bien obligé de reconnaître que le vieux fou avait eu raison. Bien d'autres révélations d'ailleurs, avaient été écoutées avec le même effarement par les Ligériens de l'époque.

Ainsi, il fut le premier à annoncer la disparition des saumons, l'abaissement du lit du fleuve, la rupture d'un barrage qui n'existait pas encore, l'empoisonnement des eaux et l'apparition d'étranges cheminées le long de nos berges qui un jour sèmeraient la mort et la désolation. A toutes ces prophéties, personne ne pouvait accorder le moindre crédit. Pourtant, à chacun, il prédisait des évènements personnels qui ne manquaient jamais d'advenir. C'est ainsi qu'en peu d'années, sa réputation de voyant fut telle, qu'il recevait chaque jour, des visiteurs venus de tout le pays.

Il fallut organiser ce défilé incessant, mettre en place une charrière pour venir deux fois par jour, amener le flux des curieux en mal de leur avenir. C'est toujours avec justesse qu'il leur indiquait une naissance ou un mariage, un deuil cruel ou bien un procès, une bonne nouvelle ou une catastrophe à venir. Jamais personne n'avait eu à prétendre que ses supputations s'étaient révélées trompeuses …

Pourtant, nul dans le pays ne crut aux propos si noirs sur le devenir de la rivière. Avec un peu plus de clairvoyance, bien des maux eussent été empêchés mais les humains ne se préoccupent bien souvent que de leurs intérêts propres et trop rarement du bien collectif et de la nature. Ce qui était vrai en ce temps-là, l'est toujours à notre époque et ceux qui annoncent à présent les drames à venir, ne sont pas plus écoutés aujourd'hui que notre personnage alors…

Les années passèrent, l'homme se faisait vénérable mais refusait néanmoins de revenir à terre. Il s'accrochait à son arbre et à sa vie insulaire avec obstination et vigueur. Il espaça seulement les visites de la charrière et exigea qu'on réduise le flot des visiteurs en mal de bonne aventure. Il fallut établir un tirage au sort pour choisir ceux qui auraient l'honneur de l'interroger. De mauvaises langues prétendirent, à l'époque, qu'il y eut des dessous-de-table pour accorder ce privilège et que bien des notables réclamaient une priorité qui ne se justifiait nullement.

C'est justement un jour de 1929, qu'un groupe de puissants de cette planète obtint l'exclusivité de la traversée vers le devin ligérien. L'homme bien qu'affaibli, reçut néanmoins ce groupe, inhabituel en un tel lieu. Ces hommes en noir, respectables et imbus de leur personne, ces puissants de la finance et de la politique internationale, pataugeaient donc dans la boue en ce lundi 28 octobre 1929…

C'est alors qu'à bout de force, le devin tint à ce bel aréopage distingué des propos d'une extrême gravité. Il leur dit en substance que le lendemain, le soleil ne se lèverait pas sur la Loire. Sans attendre une minute de plus, ces personnages, enjoignirent au passeur de les ramener sur la berge et se précipitèrent pour donner des ordres dans leurs pays respectifs. Le 22 septembre 1928 avait été installé le premier central téléphonique automatique et la nouvelle fit le tour du monde économique.

Nos hommes, incapables de tenir leur langue, divulguèrent à tous la terrible prophétie. De partout en ce modeste village, les gens se ruèrent dans les tavernes, abandonnant leurs travaux pour une dernière nuit de bombance. D'autres se renfermèrent chez eux pour profiter, en compagnie de leurs proches, de ces derniers instants qui leur restaient à vivre.

Il se dit que jamais on ne connut dans la région une telle nuit de folie. Hommes et femmes buvaient et forniquaient frénétiquement sans retenue ni pudeur. Pendant ce temps, les hommes en noir donnaient des ordres étranges pour récupérer tout leur argent de l'autre côté de l'Atlantique.

Au petit matin, il y avait bien peu de gens capables de se tenir debout. Les buveurs et les noceurs gisaient là, à même le sol, enivrés et fourbus par des débordements sans nom. Seuls nos hommes d'affaire étaient encore à œuvrer pour sauver leurs avoirs, afin de partir riches pour un autre monde. De ces gens, il n'est rien d'autre à attendre que leur appétit inextinguible pour l'argent, fût-ce sur leur lit de mort.

C'est l'un de ces maudits personnages qui découvrit alors que, comme les autres jours, le soleil se levait en majesté sur la Loire. Il se garda bien d'en avertir ses collègues trop affairés à donner des ordres et se hâta de prendre un bateau pour aller demander des comptes au vieil homme. Il le découvrit sans vie sur son arbre. Le devin ligérien n'avait pas menti ; le soleil ne s'était pas levé pour lui…

Quand tous les gens de la contrée se réveillèrent avec la gueule de bois, la nouvelle de la fin du monde ne leur apparut plus si évidente. Pour la première fois, le vieux fou s'était trompé et il emportait dans sa tombe la responsabilité de cette nuit de folie. Beaucoup lui pardonnèrent cette ultime sortie, ils gardaient en effet un merveilleux souvenir de cette nuit d'ivresse !

Hélas, il fallut plusieurs jours pourtant pour que chacun comprenne que le devin n'avait pas eu tout à fait tort. En effet, c'est bien le mardi 29 octobre que se produisit, par la faute des visiteurs du pauvre défunt, le plus violent krach boursier que l'économie ne connût jamais. Un monde s'écroulait, une guerre terrible allait naître de ce séisme boursier.

Une fois encore, le vieux sage avait eu raison mais nul n'avait compris son message. D'autres catastrophes sont à venir si l'homme conserve sa terrible soif d'argent et de puissance. Si vous preniez la peine d'écouter les histoires d'un bonimenteur de Loire, héritier lointain de ce devin ligérien, vous comprendriez qu'il est plus que temps de changer nos pratiques si l'on veut continuer à voir le soleil se lever sur notre Loire et partout ailleurs.

Quant aux puissants et aux importants, il y a bien longtemps qu'ils n'écoutent plus les paroles des sages et c'est tant mieux. Rien ne peut être sauvé tant qu'ils se mêlent des affaires du Monde. C'est à nous, gens de peu, de prendre en main le destin de la planète et d'écouter enfin les prophéties de tous les devins lucides. Voilà une vérité qui ne se discute pas et je vous prie de bien la conserver dans la besace de votre raison…

Prophétiquement vôtre.



24 réactions


  • juluch juluch 6 juin 17:39

    Ces gens n’ont plus besoin d’écouter qui que se soit vu qu’à présent se sont eux les prophètes.....

    Les autres suivent....


  • zygzornifle zygzornifle 6 juin 17:49

    Chacun détient sa propre vérité ….


  • myrrhe-lit-on Cyrus de cylonie 6 juin 18:21

    bonjours nabum , 

    c’ est toujours un plaisir de lire un texte aussi bien ficelé que celui ci .

    l’ objectif est atteint , a chaque fois je cherche une référence historique tellement le conte est bon , prenant et presque crédible smiley

    Seule petite incohérence relevé , il vivait il y a cent ans , ou il est née il y a deux cent correspondrait peut être mieux vu les date citée ensuite .

    Joli travail en tout cas .


  • ETTORE ETTORE 6 juin 20:22

    Bonsoir Nabum.

    Très beau rêve éveillé que celui de vous lire.

    Je conçois que la société actuelle , génère de plus en plus de « perchés », non plus isolés sur des arbres, mais juste par leur petit rectangle de lumière en lévitation dans la paume de leur main.

    Plus de « sage », plus de « voyant », chacun s’allume SA propre vérité, juste par une connexion avec une entité ....une Pythie informatique« .

    Et le fait que ces »vérités" montent vers les étoiles pour être redistribuées à terre....

    Ne prennent absolument pas d’exactitude, de par leur voyage céleste.


  • babelouest babelouest 6 juin 21:46

    Merci Nabum.

    Cela me rappelle certains des personnages (j’en connaissais certains) qui étaient les héros d’un beau livre de photos prises par un copain et collègue. Sans doute étaient-ils comme moi descendants des légendaires colliberts d’il y a mille ans, vivant un peu comme des sauvages sur les îles du Golfe des Pictons en cours de comblement.

    https://www.amazon.fr/Gens-S%C3%A8vre-GUILLON-GOURSAUD-claude/dp/B00CDSTVMA

    Jean-Claude Coursaud, c’est celui qui manie la pigouille du batai. Et c’est Daniel Mar qui a fait les photos. Et qui a édité le livre ! Jean Guillon l’a aidé à collecter les textes. Et il a fait des photos aussi !

    http://histoirepassion.eu/?Colliberts-Cagots-Caqueux-Gesitains-races-maudites-d-autrefois


  • gaijin gaijin 7 juin 09:19

    « le problème du voyant c’est de croire toujours que ce qu’il est voit est tout ce qu’il y a à voir »

    livre de skélos


  • Étirév 7 juin 10:24

    La « prophétie », conséquence de l’intuition appelé aussi « voyance ».
    Voici quel est le mécanisme qui détermine cette magnifique faculté, cette « voyance », ou, plus modestement, cette intuition, qu’on appelle génie quand, exceptionnellement, elle se produit chez un homme.
    Lorsque la moelle grise, qui recouvre la blanche, la dépasse dans la partie antérieure du cerveau, il existe une région qui n’est plus atteinte par les fibres motrices sous-jacentes. Ce sont les cellules de cette région qui renferment, en dépôt, les idées sourdes (idées inconscientes, puisque la conscience résulte de la mise en activité des cellules par les fibres motrices).
    Cependant ces idées se révèlent à nous sous formes d’intuitions (perceptions spontanées), dont le caractère principal est de n’être pas voulues. Elles sont toujours inattendues et surprenantes.
    Ces intuitions sont impossibles chez les hommes qui ont commencé la régression des courants médullaires, puisque, chez eux, la moelle grise a été tirée en arrière ; elle ne peut donc plus dépasser la blanche. Inutile de rappeler que c’est le cas général.
    C’est plutôt la blanche qui dépasse la grise et donne à l’homme la volonté, sans la lumière, faculté inverse de l’intuition, qui est une lumière non voulue ; Les idées révélées par intuition sont les plus justes, elles ne peuvent même être que justes, puisque les cellules qui les révèlent ne peuvent pas avoir été déviées par les courants moteurs, ceux-ci ne les atteignant pas. C’est par le choc qu’elles se donnent entre elles que ces cellules vibrent. On dirait qu’elles sont dépositrices d’un monde d’idées que nous n’apercevons pas dans notre vie consciente, toujours un peu déviée. C’est qu’elles reproduisent les idées acquises dans la jeunesse de l’humanité, alors que l’enfant-humain avait un angle facial plus ouvert que celui de l’homme actuel. Ce sont les idées apportées au monde par ce moyen, qu’on appelle suprasensibles ou idéalistes. Elles sont rares, peu connues, presque toujours tenues secrètes à cause du mauvais accueil qui leur est fait par les hommes qui nient cette faculté parce qu’ils ne la possèdent pas ; et, dans leur ignorance, ils appellent fiction ou illusion ce que la femme perçoit de plus réel. Ils font de cette réalité un rêve.
    D’autres y voient un troublant mystère, des réalités bizarres, invraisemblables, anormales, impossibles quoi qu’elles soient.
    La science occulte n’est pas autre chose que l’ensemble des connaissances dues à la faculté qu’on appelle « la voyance » des femmes, qui est cachées aux hommes. La « voyance » est cette clairvoyance de la femme, qui lui fait apercevoir les conséquences des actions de l’homme, même les conséquences lointaines.
    Aussi, la voyance n’est que la constatation de l’état réel des choses.
    C’est cette intuition surprenante qui lui révèle les faits les plus cachés, les causes les plus inaperçues. Du reste, la prophétie ne consiste pas à deviner l’avenir, mais à le déduire des lois de l’évolution : « Vos iniquités causeront votre ruine » (Prophètesse Ezékiel, 18.30).
    S’il est un sixième sens anonyme et insoupçonné, c’est celui-là.
    Mais il ne faut pas confondre ses manifestations, très réelles, avec les supercheries de ceux qui veulent les imiter.
    L’homme-enfant a encore une certaine voyance, comme un souvenir atavique de son enfance phylogénique. Plus loin dans la vie, il n’a plus que le souvenir vague d’un passé perdu qu’il voudrait reconquérir.
    « L’homme est un Dieu déchu qui se souvient des cieux » a très bien dit Lamartine.
    Or, ces souvenirs de l’homme, ces idées lointaines et perdues, sont les idées présentes de la femme. Le point auquel il s’est arrêté est celui à partir duquel elle a monté. Elle arrive au sommet quand il atteint les bas-fonds. Car il ne reste pas stationnaire, au point d’arrêt : il descend.
    Heureusement pour nous, pendant que l’évolution masculine entraînait l’humanité dans les abîmes, l’évolution féminine l’élevait sur des hauteurs qui devaient, un jour, ouvrir un horizon nouveau à la pensée humaine : « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan » (« L’éternel féminin nous entraine vers le haut », Goethe, Faust).


    • C'est Nabum C’est Nabum 8 juin 15:10

      @Étirév

      Belle expertise


    • @C’est Nabum Il est clairement démontré que les femmes rêvent plus et ont une vie intérieure plus riche (sans généraliser, les surréalistes étaient souvent des hommes). Quand un homme a le don de prophétie, c’est sa part féminine qui s’exprime et prend le dessus sur le rationnel (les artistes). Les prophéties sont souvent la résultante du rêve qui prend aussi sa source dans la glande pinéale très active pendant le rêve. C’est comme une pile qui se ressource.


    • C'est Nabum C’est Nabum 8 juin 17:48

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Je ne compte pas ergoter sur le sujet délicat des immenses capacités de la femme qui nous est en tous points supérieures y compris dans la modestie


  • Le421 Le421 8 juin 08:36

    Effectivement.

    Les petits « drames » personnels prennent le dessus sur le désastre collectif à venir.

    Après moi le déluge...


  • 09/06/2020 - https://wp.me/p4Im0Q-3N7

    • En vérité, ils nous le disent depuis des lustres et nul ne les croix : « Le français doit être servile au maximum, nourri, logé seront leur seul salaire. Plus d’argent à dépenser puisque plus aucun loisir excepté celui d’enrichir les zélites économiques et politiques… donc plus de salaire ». Ignorants qui se foutent de leur sort. Organigramme-Nations » ne s’adresse qu’aux hommes debout et donc libres.

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