mardi 9 juin - par C’est Nabum

Notre incomparable sens de l’hospitalité

Un grand constructeur contrarié

 

 

Il était une fois un couple de brébos qui élut domicile sur les bords de Loire. Autrefois en pays de Nièvre, on appelait l'animal bièvre avant qu'il ne se fasse castor en arrivant au port. Nos deux jeunes végétariens avaient été invités à reconquérir, en compagnie de quelques congénères, un espace que leur aïeux avaient dû fuir sous l'action malveillante des braconniers d'alors et des amateurs de fourrure de tous poils.

 

Notre couple s'installa sur une boucle de la rivière. Entourés de saules et de peupliers, les deux amoureux avaient choisi un endroit bien commode avec un bras de Loire étroit et une île arborée, des conditions parfaites pour mettre au monde quelques solides enfants. Les deux castors se mirent à la tâche sans remord pour se faire un peu les dents en ce nouveau cadre de vie.

Ils s'attaquèrent à quelques tendres végétaux qui poussaient non loin de là. De jeunes arbres fruitiers qui avaient trouvé dans le val des conditions parfaites pour croître et fructifier en paix. La réaction de l'arboriculteur fut terrible. Il éleva des protestations véhémentes, entoura chaque arbre de protections métalliques et mit même, contre toutes les règles en vigueur, des pièges, pour mettre un terme à ce prélèvement inacceptable.

Les rongeurs reconnurent leurs torts. Ils devaient se consacrer aux seuls arbres du fleuve. L'homme ne supporte guère qu'on vienne lui prendre le pain dans la bouche. Il est peu « partageux » et use souvent d'expédients fâcheux. Désormais, il faudrait se méfier de ces mauvais coucheurs, la propriété privée est chose sacrée pour ceux qui vont sur leurs deux pattes arrières !

Leur seconde expérience les conduira à édifier un magnifique terrier. Ils avaient mis tout leur cœur à ce joli labeur. Il leur semblait ainsi ne pas entraver les activités humaines. Ils se trompaient une fois encore. Il y avait là un pêcheur local qui prétendait posséder ce littoral. Il avait droit de poser nasses et engins pour attraper brochets et carpins. Il détruisit le terrier qui ne lui avait rien fait. Il ne faut pas chatouiller celui qui a payé un octroi.

Le gentil couple trouva l'aventure de mauvais aloi. Voilà maintenant qu'il ne fallait pas faire de l'ombre aux braconniers d'aujourd'hui. Ils se dirent que le fleuve était parfois très mal fréquenté, il fallait revenir aux fondamentaux de l'espèce, pour ne plus encourir le courroux des jaloux.

Ils s'attelèrent immédiatement à la construction d'un barrage. Voilà un édifice qui fit la gloire de leurs cousins d’Amérique. Ils ne rechignèrent pas au travail et firent tant et si bien qu'ils barrèrent un petit bras de Loire. Mais voilà qu'une fois encore, ils commirent une maladresse. Le passage était emprunté par des hommes en canoë. L'obstacle les contrariait au delà du supportable, il leur imposait détour compliqué. Le barrage fut mis à bas par une armée de bras.

Les castors étaient colère. Le fleuve est devenu surtout un lieu de loisir. Celui qui travaille ne doit pas y gêner celui qui s'amuse. Nos amis s'éloignèrent encore plus loin. Ils partirent la queue basse, se promettant de bien y regarder avant que de tenter nouvelle aventure.

Pour accueillir les enfants qui étaient en route, les deux amants se décidèrent pourtant, à bâtir une hutte pour leur offrir un point de chute. Ils firent bel et grand ouvrage, une cabane tout confort avec vue sur la Loire. Des portes dérobées, des chambres éclairées, de l'espace et des commodités. Ils avaient pris grand soin de choisir un endroit discret à l'écart du passage. Cette fois, à n'en point douter, ils auraient enfin la paix.

Hélas, rien n'est désormais plus comme avant. Notre monde est sous l'emprise des règles administratives. Un indélicat voisin, sans doute un ragondin, mauvais coucheur et sacré délateur fit une lettre traitresse pour avertir l’échevin du village voisin, qu'un bâtiment avait été dressé sans permis officiel. Pire encore, les castors qui n'étaient pas d'ici (le ragondin peut bien faire le malin lui qui est venu d'encore plus loin), ignoraient sans doute qu'ils avaient mis leur maison en terre d'inondation !

De zélés contrôleurs vinrent s'enquérir de la véracité de la lettre du corbeau des eaux. Ils constatèrent le délit et exigèrent la destruction immédiate de cette maison sauvage. Les Castors serrèrent les dents, firent profil bas et partirent une fois encore loin de tous ces tracas. Ils comprirent qu'ils n'y avait pas de place pour eux dans ce pays hargneux. Nos amis la queue basse choisirent la clandestinité. Ils vivent désormais la nuit à l'abri des regards de ces vilaines gens.

Depuis cette aventure, vous pouvez arpenter la rivière, si vous voyez de nombreuses traces de leur présence, bien rares sont les castors qui se montreront à vous. Ne leur en tenez pas rigueur, depuis ces quelques malheurs, ils savent désormais qu'il est préférable de se faire discrets. De cette lamentable histoire, il ne faut retenir que la morale de la Loire. Pour vivre heureux, vivons cachés ! Elle vaut pour le castor comme nombre d’entre nous.

Discrètement vôtre.

 



15 réactions


  • babelouest babelouest 9 juin 14:13

    Cela me rappelle avec justesse le monologue de Figaro. Vivre, certes, mais sans importuner en quoi que ce soit « les propriétaires » plus ou moins légitimes du coin.

    .

    Et si nous simples citoyens, décidions que toute propriété ne soit que droit d’usage, et rien de plus ? Ce serait..... une vraie révolution !


  • juluch juluch 9 juin 14:51

    Savoir partager les ressources......les choses évoluent tout de meme.

    merci nabum !


  • OMAR 9 juin 17:59

    Omar9

    .

    @Nabum :« Pour vivre heureux, vivons cachés ! »

    .

    Tiens, c’est ce que se dirent durant un long temps, les gerboises algériennes.

    .

    Les licornes vietnamiennes.

    .

    Les lémuriens malgaches.

    .

    Ou encore, le caribou canadien, etc...

    .

    Et c’est vrai, car ça vaut pour ces animaux comme nombre d’entre nous.


  • Jean Guillot le retour Oncle-Paul 9 juin 20:14

    il parait qu’un castor a érigé un barrage de 850m de long au Canada


    • C'est Nabum C’est Nabum 9 juin 21:18

      @Oncle-Paul

      Un libéral


    • Wald 10 juin 11:58

      @C’est Nabum

      Ou un communiste partisan des industries industrialisantes.


    • JC_Lavau JC_Lavau 10 juin 12:03

      @Wald. Prière d’expliquer cela aux jeunes générations. Je doute qu’ils saisissent l’allusion.


    • Wald 10 juin 13:14

      @JC_Lavau

      J’ai 42 ans, donc loin de l’âge d’or de ces concepts. Par contre je suis de l’ancienne génération sur un point, j’ai bénéficié des derniers feux de l’âge d’or du système éducatif français. C’est pour ça que je connais le terme.


    • JC_Lavau JC_Lavau 10 juin 13:29

      @Wald. C’était Gérard de Bernis qui enseignait cela à la fac de Grenoble. Je ne le connaissais que de nom parce que parfois papa parlait de lui. Le concept a séduit plusieurs de ses étudiants, dont ceux qui ont ensuite dirigé l’Algérie.
      Aïe aïe aïe aïe aïe aïe !
      Ils se sont imaginés avoir tout compris du premier coup. Aïe aïe aïe aïe aïe aïe !


    • Wald 10 juin 13:53

      @JC_Lavau

      J’en ai entendu parler en licence d’histoire, dans une UE de Géographie sur le Maghreb. 
      Oui, le concept a été appliqué de manière peu raffinée, aboutissant à un autre concept, celui de l’éléphant blancsmiley smiley


  • Wald 10 juin 11:57

    Au moins les braves castors de cette histoire sont en vie. Dire que cet animal faisait partie de l’interminable nomenclature des espèces consommables à Wuhan, au milieu des blaireaux, ours, dromadaires, salamandres.


    Pauvre bête smiley smiley


    • xana 11 juin 11:30

      @Wald
      Juste une question d’époque.
      Les castors étaient un excellent gibier autrefois, à l’époque où l’on ne mettait pas la poule au pot tous les dimanches. Et pas seulement les castors. Tous les oiseaux. Les escargots. Les champignons sauvages, etc.
      Nous avons changé de régime et mangeons maintenant des Big Mac ou du végan avec des B12 synthétiques, mais comme le décrit l’article ca ne nous empêche pas de harceler la faune.
      Pour les Chinois ils se souviennent encore des famines pendant lesquelles ils ont appris (comme nous) quelles espèces étaient mangeables. On peut le leur pardonner. D’ailleurs, ils ont commencé eux aussi à manger dans des bols en plastique une bouffe tout aussi artificielle que la nôtre.


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