jeudi 12 mai - par C’est Nabum

Un bec hors de l’eau Chapitre 3

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13 mai 2022

Une volée de moineaux

 

« Il n’y a pas de plume tombée sans moineau plumé »

 

Une foule considérable se presse sur le parvis. Pour entrer à l’intérieur de la cathédrale, il convient de montrer patte blanche, carte d’invitation, tenue ad-hoc et mine défaite. C’est le grand concours des jocrisses tout autant que le bal des hypocrites. Malheur cependant à qui s'aventurerait à une remarque sarcastique, il risquerait le lynchage. Les esprits sont d’ailleurs échauffés car de sinistres individus tiennent à commémorer le millénaire du premier bûcher de la chrétienté médiévale, l’hérésie d’Orléans, un passé peu glorieux sur laquelle il est raisonnable de tirer un trait tandis que des esprits retors se font un malin plaisir de réveiller le souvenir.

 

Je vous devine impatient d’en savoir plus. Le foyer de l’affaire si j’ose dire, se tient en cette bonne cathédrale qui en vit de toutes les couleurs lors d’un passé aussi tumultueux que miraculeux. Des chanoines de la place, gens de grande érudition s’y brûlèrent les ailes. Fidèles soutiens de la Reine Constance, en froid avec son époux de Roi, menèrent ici la première hérésie d’Europe. Faire preuve de constance en matière idéologique et philosophique n’est pas garant de succès. Le vent fait tourner les défroques (à défaut de les soulever), quelles que soient les époques et la vêture qu’on porte alors. Robert, un Roi pieux, de ceux qui permirent d’attacher les suppliciés promis aux flammes de l’enfer, se mit dans une colère inextinguible. Il y avait là déviance intellectuelle, ce qui avouons-le, n’est jamais vu d’un bon œil. Le mal prend sa source dans notre merveilleuse abbaye de Fleury, ce grand bateau sur le Val qui se reflète dans la Loire comme une lanterne étincelante.

Véritable université avant l’heure, c’est là que croît l’arbre du savoir et de la sagesse, des notions guère compatibles avec l’exercice du pouvoir. Le jour de Noël 1022, nos chanoines n’apportent pas de bûche même s’ils finiront par la remplacer en payant de leur vie leur désir. Leur plus grande faute, ils refusaient le baptême, donc l’immersion dans l’eau. Vous voyez que tout se tient dans cette histoire puisque mille ans plus tard, notre malheureux Gontran perdait la vie et son saint esprit par immersion dans ce qui aurait pu être le Jourdain. En tout cas, pour nos chanoines, cette goutte d’eau provoqua l’étincelle, leur sort fut promptement réglé. Arefat, leur juge se montra impitoyable, le feu sacré faisait son entrée triomphale dans la cité avant de faire 411 années plus tard un petit crochet par Rouen.

Le bûcher en l’honneur de celui qui l’avait allumé devint un artéfact essentiel à la bonne gestion des divergences. À la différence du combustible employé ultérieurement, il n’y avait là que des hommes qui brûlaient de gagner leur salut éternel. Les femmes au foyer prendront majoritairement le relais sous prétexte de donner un bon coup de balai chez nos birettes.

Pour clore ce rappel historique et le raccrocher à notre présent, Gontran et ses amis ne firent rien pour sauver le musée de la Sorcellerie de Blancafort qui en dépit d’un intérêt considérable dans la compréhension des mentalités locales, fut fermé définitivement le 31 août 2016. Curieusement, tous ceux qui ont participé à cette déplorable mise à mort ont trouvé place à l’intérieur de la cathédrale, c’est à croire que Dieu reconnaît toujours en ses fidèles les complices de Satan.

 

Gontran n’aurait rien compris à ce salmigondis historique, lui était un homme comme il aimait à se présenter, fondamentalement et radicalement pragmatique. C’est donc le plus bel aréopage des esprits cartésiens, indubitablement attaché aux réalités économiques, qui assiste à la cérémonie religieuse. Orléans, c’est bien connu, est le dernier îlot national où la séparation de l’église et de l’état n’a pas été acté. Un héritage dû à Jeanne d’Arc, tout comme le concordat en Alsace-Moselle s’explique par le respect de la loi de 1801 qui prévaut ici sur celle de 1905.

Pour les zadistes tout au contraire, l’esprit satanique domine, eux qui auraient rêvé de répandre du glyphosate sur l’assistance lors d’autres obsèques en ce lieu où tout ce qui compte de politiciens de premier plan était réuni pour dire adieu à un marchand de produits phytosanitaires. Grillepain se souvient avoir déjoué cet attentat, sauvant ainsi le pays d’une crise sans précédent. Pour le remercier, lui qui espérait une belle rosette à son revers, n’eut droit qu’à une prime. Le préfet lui aurait dit : « La légion d’honneur ne revient aux gens de votre extraction qu’à titre posthume. Vous n’avez pas fait sacrifice de votre vie, tant pis pour vous ! »

 

Depuis ce jour, le commissaire voue une rancune tenace à tout ce beau linge qui s’est grimé de noir et de componction. Il est présent simplement par respect des convenances, même si sa conscience professionnelle le conduirait du côté du fameux mur-digue . Repensant à cette page d’histoire, notre commissaire féru d’histoire locale se dit à la fin de la cérémonie en voyant la foule se disperser, qu’il y a là une sacrée volée de moineaux au plumage noir. Oiseaux de mauvais augure puisque les analyses faites sur le cadavre permettent d’affirmer que l’arme du crime est précisément un bec d’oiseau, sans doute arraché à un oiseau de Loire. Cette information désarme notre policier, plus habitué aux armes qu'on prétend conventionnelles. Sa perplexité devient un abîme de réflexion quand il reçoit des nouvelles des agents qu’il a dépêchés en bord de Loire, pensant que s’y tient certainement une contre-cérémonie comme en ont pris l’habitude les opposants les plus tenaces de l’endroit. Il n’a pas tort, en effet.

 

À l’emplacement exact du drame, tous les volatiles de l’endroit se sont donné rendez-vous. Les curieux assistent médusés à un spectacle véritablement extraordinaire. Il y a là la fameuse colonie d’oies, les cygnes qui habituellement sont massés à l’embouchure du Loiret, les cormorans et tous les hérons de la héronnière du Châtelet, des aigrettes et même quelques canards de barbarie, revenus à l’état sauvage. Qui donc a pu réunir ici tous ces oiseaux que Gontran se plaisait à déranger avec son terrible engin ? Par quel mystère est-on parvenu à réussir ce prodige ?

Voilà bien une réplique ô combien symbolique à ce qui se joue à la cathédrale. Les véritables enfants du bon dieu (ceux qui ne sont pas des canards volages) se sont réunis pour célébrer à leur manière la disparition de leur plus grand tourmenteur. Derrière ce phénomène spectaculaire se cache certainement le ou les coupables. Les photographies prises par les policiers en civil dépêchés sur place sont sur le bureau du commissaire.

Il rit sous cape, se disant qu’il y a même là des poulets dans cette haute cour de justice céleste. L’homme conserve en dépit de son austérité toute professionnelle, le sens de la raillerie qui faisait sa réputation lors des troisièmes mi-temps. Il observe à la loupe les clichés des badauds qui ont été saisis naturellement à leur insu. Sans surprise, il y retrouve l'inénarrable Gustave, flanqué cette fois d’un autre escogriffe, de grande taille, un peu dégingandé à la manière du grand Duduche. Le policier se félicite de son intuition. Les assassins reviennent toujours sur les lieux du crime. Voilà le troisième larron ! Il va falloir l’identifier. Il restera le dernier car, pour respecter les usages : Les fameux Trois Agités du Bocal sont quatre en réalité. Leur anonymat va finir par tomber. Ce jeu stupide des pseudonymes sur les réseaux sociaux n’a que trop duré. Il est temps que le législateur mette bon ordre dans ce foutoir.

 

Les choses n’ont pas traîné. Le lendemain de cette scène, le commissaire a sur son bureau le nom qu’il désirait : Gaétan. Le troisième homme sur sa liste noire. Un curieux personnage, un rat d’archive qui passe son temps à rechercher des documents relatifs à la Loire, au canal, aux joutes, aux sociétés nautiques mais aussi à l’histoire du Rugby. C’est bien ce que se dit par devers lui notre ami Grillepain. Il lui semble l’avoir vu quelque part. Un verre de bière à la main, il n’a plus aucun doute, c’est cet incontournable individu qui fréquente indifféremment les stades, les salles de concert, les expositions et les bords de Loire. Tout se tient puisque parmi ces canoéistes, il y avait bien un ancien entraîneur.

Des faux rebonds aux mauvaises actions, l’ovale mène à tout surtout quand il s’agit de brouiller les pistes, de multiplier les coups bas, de botter en touche au bon moment. L’ancien demi de mêlé se frotte les mains. Voilà des adversaires à sa mesure, il va les briser, les casser, les châtier ! Il s’en fait le serment. Mais avant que de prendre bille en tête l’équipe adverse, il convient d’en connaître parfaitement le jeu. Il demande à son adjoint trois fiches signalétiques. Elles ne tardent pas à lui être confiées, le maillage numérique permettant d’agir très vite, de regrouper toutes les informations éparses, les données personnelles, les traces laissées un peu partout et fort précieusement conservées dans des mémoires inépuisables. La CNIL peut bien rouler des épaules et prétendre défendre la liberté, la police n’en fait qu’à sa guise. Une immense toile d’araignée permet de tout savoir sur chacun dans les plus brefs délais.

 

Il suffit simplement que le collecteur de données fasse la synthèse. C’est là le travail le plus délicat. Tout dépend de la requête afin d’alléger l’enquête ! Le collaborateur du commissaire y passe une journée entière afin d’établir trois fiches aussi précises et circonstanciées que possible en se focalisant uniquement sur le thème de l’eau. Mais toutes les informations étant conservées en mémoire, une autre synthèse sera possible le cas échéant. Grillepain se plonge dans la lecture de ce remarquable travail. Il a toujours pu se féliciter du travail de ce policier, certes incapable de tirer au révolver mais d’une incroyable précision dans le domaine du renseignement. Il faut de tout pour faire une police efficace. C’est un peu comme au rugby, c’est dans la complémentarité des différences qu’on constitue une équipe gagnante.

 

Gustave Faubert, 55 ans, sans profession. Ce personnage a eu une trajectoire de marginal depuis toujours. Très vite marqué par sa manière de penser, il s’est fait remarquer parmi ses condisciples. Il a choisi une scolarité courte pour sortir au plus vite d’un monde scolaire dans lequel il ne trouvait pas sa place. Il a collectionné les problèmes de discipline, ce qui l’a renforcé dans son désir de quitter au plus vite l’école. Il a vécu à cent à l’heure et même un peu plus vite.

Membre des fameux Anges de la Mort, redoutable bande de motards écumant la région, il ne doit sa survie qu’à la chance. Nombre de ses collègues ont fini leur parcours les bras en croix sur le bitume. Sa bonne étoile l’a accompagné encore quand il devint coursier en camionnette.

Il multipliait les courses, avait une excellente réputation de fiabilité mais finissait toujours par claquer la porte de sa société. Il se mit à son compte et finit pas exploser en plein vol avec son véhicule. Un incident pour les uns, un règlement de compte pour les autres sans qu’il ne fût jamais possible de démêler les tenants et les aboutissants de cet incident. Toujours est-il qu’il sortit miraculé de l’affaire mais bien transformé.

Il connut une longue période de dépression avant que de refaire surface en intégrant une grande entreprise. Il y fit merveille au point de chambouler littéralement l’organisation du travail tout en dénonçant les agissements de supérieurs hiérarchiques. Il s’avéra qu’il avait vu juste puisque le responsable quitta la place des menottes aux poignets. Cependant, sa clairvoyance le plaça au rang des suspects pour ses collègues.

Il eut de nouveau une grande déprime qui le poussa à se rapprocher de sa région natale. Ne travaillant plus, disposant d’un statut de personne handicapée, il se tourna vers la Loire qui devint son terrain de jeu et de militantisme. Il fut un temps un membre actif d’une société de pêche, participa à des manifestations, y faisant des démonstrations de pêche à l’épervier. Puis, il claqua la porte, ayant de fortes divergences sur la défense de l’environnement.

Lassé de se retrouver en désaccord avec des gens qui ne partagent pas ses idées, il préféra agir en autonomie, devenant une sorte de bon samaritain de la rivière. Nettoyage des rives, coups de mains aux mariniers ou aux pêcheurs, il fut un temps le compagnon de navigation de Gontran de La Motte Sanguin quand celui-ci se contentait de naviguer tranquillement en toue sablière. Une rupture spectaculaire entre eux défraya la chronique dans le petit microcosme des mariniers. Depuis, ces deux-là ne se parlaient plus et s’évitaient ostensiblement. Dans la même période, il s’est lié d’amitié avec Gaston Leprince, aimant tout particulièrement partager avec lui des sorties en canoës. Ils se sont lancés dans de longues descentes sur plusieurs semaines, conjointement ou séparément.

De récents ennuis de santé ont réduit considérablement sa folle énergie. Il se remet doucement d’un infarctus qu’il a contracté alors qu’il naviguait seul. Il a échappé de peu à la mort et se considère désormais comme un miraculé, désireux de vivre à fond selon ses convictions en défendant de toutes ses forces un environnement naturel qu’il chérit par-dessus tout.

Dans les réseaux sociaux, il est connu pour répondre habituellement sans ménagement à ceux qui deviennent ipso-facto ses adversaires. Il a connu des problèmes de censure et de piratage, dépassant souvent les limites de la courtoisie. Pour ceux qui le connaissent, il n’est pas susceptible de nuire physiquement à son prochain, sa philosophie personnelle en faisant un gentil rêveur, un marginal au grand cœur. Sa haine contre Gontran, de notoriété publique, échappe peut-être aux conclusions précédentes.

 

Le commissaire ne peut passer à la seconde fiche. Il est dérangé dans son bureau par la visite de l’échevin en personne qui vient s’enquérir de l’état de l’enquête. Pour la ville, il convient de trouver au plus vite un coupable à mettre en pâture aux électeurs. L’homme a eu vent de l’arrestation des deux personnages interlopes qui ne lui sont pas inconnus. Il serait enchanté de ne plus les avoir dans les pattes. Leur railleries permanentes l’exaspèrent au plus haut point. Les voir mis en accusation et incarcérés en préventive, même innocents, serait pour lui une excellente nouvelle. C’était justement l’erreur à ne pas commettre avec le commissaire qui ne supporte pas les pressions d’où qu’elles viennent. Le notable est aimablement mais fermement prié de sortir tandis que les deux suspects numéro un se trouvent ainsi placés sous la protection bien involontaire du premier magistrat de la ville.

Cette visite a irrité le flic, il veut se changer les idées. Il doit élucider l’épineux problème de l’arme du crime. Il n’entend pas rester le bec dans l’eau. De quel animal provient cet inhabituel objet assassin ?




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