samedi 10 février - par C’est Nabum

Le galimatias ovale

Il a troqué la cuillère pour la langue de bois.

Prenez un sport populaire certes quoique fort complexe à la fois dans ses règles mais plus encore dans son déroulement sur le pré et confiez en la direction au plus haut niveau à un expert en langage abscons et ésotérique, flanquez-le de hublots à écailles et vous troquerez la cuillère de bois contre un discours qui laissera sur le carreau le supporter de base.

Ainsi donc, le référentiel rebondissant s'inscrit désormais dans une logique de dépossession, stratégie qui consiste à se relever les manches pour jouer les gros bras, uniquement en défense, espérant récupérer l'objet convoité sans qu'il fût besoin de l'exploiter au préalable de manière pertinente et combinée tout en assurant les phases de conquête qu'on prétend encore de lancement alors qu'elles ne sont plus que de dégagement.

L'occupation territoriale s'inscrit dans cette logique en usant si possible de la longueur d'un jeu au pied qui cherche à repousser l'adversaire tout en lui fermant les angles. Pour se faire, le rideau profond se doit d'être garni de spécialistes du coup de tatane, terme qui ne sera naturellement pas employé par l'expert en obscurantisme qui dirige la troupe.

Impondérable de cette bataille du ciel, certaines chandelles sont utilisées non pour éclairer le jeu mais mettre en péril le réceptionnaire qui doit au risque de son intégrité physique récupérer l'éteuf sous une pression maximale. C'est donc par un entraînement sous haute intensité que les gladiateurs se prépareront à subir des collisions au sein d'un trafic qui prend de plus en plus de la hauteur.

Ceci ne doit pas faire oublier qu'une bataille au ras des pâquerettes aura elle aussi une allure de guerre de tranchée à la condition implicite de jouer sur la délicate frontière du prohibé sans se faire prendre par la patrouille et par l'œil inquisiteur d'une vidéo impitoyable pour qui n'est pas anglo-saxon. Tout ceci dans une organisation par cellules d'action qui feront en sorte qu'aucun de leurs membres ne prenne à la gorge un rival, ce qui le renverrait immédiatement sur le banc d’infamie.

Dans ce contexte, la discipline sera la clef de voûte de ce jeu stratégique qui se passe aisément de l'inspiration des acteurs qui doivent obéir à un plan de bataille concocté par des experts en balistique et en zone d'affrontement. Les changements de main devenant l'arme fatale d'une tactique qui se moque éperdument du flair français et des frissons du spectateur. Dans ce domaine, la primauté du plan d'action appartient aux analystes vidéo qui depuis belle lurette ne regardent plus ce sport que par le truchement d'un petit écran.

Pour expliquer confusément cette restriction de la dimension épique du Rugby, un soporifique entraîneur à la logorrhée incompréhensible va vous faire croire que tout ceci passe par une analyse rigoureuse des variables qu'il convient du reste de plier à une tactique martiale sous le contrôle des incontournables datas. Le discours d'autrefois, qui était destiné à faire monter au rideau le quidam de base afin d'en faire un terrible guerrier, se doit désormais de fixer un rigoureux plan d'action qui passe par une analyse statistique des lancements de jeu adverse.

La troisième mi-temps a du reste été déplacée pour précéder la rencontre. Le schéma de jeu proposé aux joueurs nécessitant de longues heures d'explication accompagnées de maux de tête analogues à ce qui se passait jadis au lendemain des matchs. Pour les amateurs de trophées, il est bon encore de boire le coup jusqu'à la lie tout en continuant de se heurter sur le pré à quelques virulents trèfles qui feront toujours chuter des coqs qui ont la crête qui surchauffe.

La course à la masse corporelle suppose désormais que pour les internationaux tricolores ils soulèvent comme leurs homologues de la fonte mais qui plus est, se coltinent des propos qui plombent leur préparation. La musculation cérébrale devenant la spécificité de la troupe à Galthié, l'entraîneur qui s'évertue à faire prendre une vessie de porc pour une lanterne brillant de mille feux dans les discours d'avant compétition. Par la suite, la défaite ne relèvera que de la partialité d'un directeur de jeu qui fait de l'arbitraire son cheval de bataille.

Pour l'amoureux de ce magnifique jeu, l'ennui et l'incompréhension ont remplacé l'exaltation et le romantisme. Ceci explique le peu de cas que je fais ici de celui que je tiens responsable de cette détestable métamorphose de ce jeu que j'ai jadis tant aimé. L'exaltation d'alors se grimant en pensum seulement sauvé par la maestria d'un absent parti joué à sept.

Illustrations : Bertrand Escaïch

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