Morpheus Morpheus 16 avril 2013 14:10

Cher Guy,

Si vous inversez le sens de votre logique, vous allez obtenir exactement ce que vous souhaitez. Vous dites « On n’en sortira que par l’éducation des masses ». Je suis parfaitement d’accord. D’accord avec le diagnostic et d’accord avec le remède. Reste donc deux points.

1) la méthode pour éduquer les masses
2) le sens (la direction, l’ordre des événements)

Dans votre logique, vous considérez qu’on ne peut pas donner de responsabilité au peuple en l’état actuel car il est irresponsable et inefficace. S’il est « irresponsable » c’est avant toute chose parce qu’il est - volontairement - maintenu dans un rôle « enfant », un rôle d’irresponsable : c’est la Constitution ainsi que le système de gouvernement prétendument représentatif qui maintient, en permanence, les peuples et les électeurs dans un rôle d’irresponsable et d’incompétent. Pour ce qui est de l’efficacité, on ne peut pas prétendre que le peuple serait plus ou moins efficace que les politiciens. Ce qu’on peut dire en tout état de cause, c’est que nous sommes certain de l’inefficacité et de l’incompétence des politiciens s’il s’agit de défendre l’intérêt général et trouver des solutions aux problèmes. Pour un politicien, régler un problème = pondre une loi. Or, une loi n’est rien d’autre que l’expression tragique de notre incapacité à résoudre un problème. Réguler n’est pas résoudre !

Quelle méthode pour éduquer les masses ? Je vous invite à voir ce documentaire, Les enfants de Summerhill et notamment la seconde partie, qui détaille le mode de fonctionnement démocratique de l’école. C’est une expérience véritablement éclairante pour le sujet de la vraie démocratie.

J’ai été particulièrement sensible à certains éléments. Ainsi, par exemple, on peut voir qu’au fil des assemblées hebdomadaires, le règlement (les « lois ») élaborées de manière commune (enfants et adultes) s’étoffe jusqu’à devenir impossible à connaître par tous (trop de lois). Que font-ils ? Ils effacent tout et reprennent à zéro ! Par l’expérience, ils ont découvert une première chose très importante : trop de lois tuent la loi.

Dans un autre cas exemplaire, l’assemblée a décidé d’abolir les règles sur les horaires et l’heure du « couvre feu » (l’heure du coucher, impliquant le respect du silence). Mais au bout de quinze jours, tous le monde n’aspirait qu’à passer une bonne nuit, tant le désordre opéré par cette soudaine liberté avait atteint à la liberté de l’ensemble. Ils ont rétablit illico presto les horaires de coucher. Mais en connaissance de cause, pas sous l’impulsion d’une autorité ...

Ce que ces témoignages montrent, c’est la démonstration qu’une assemblée populaire peut défaire ce qu’elle a fait, et corriger ses erreurs en pleine connaissance de cause. Ils ne le font pas sur base d’opinions (croyances), mais sur base de leur expérience : on n’est vraiment pas loin de l’esprit de la méthode scientifique ; « On a décidé ceci, mais on a obtenu ce résultat malheureux : donc nous corrigeons le tir et revenons sur notre décision, parce que l’expérience n’a pas été concluante et a révélé un vice que nous n’avions pas prévu ». Peut-on mieux définir l’apprentissage de la sagesse ? ...

Cela montre aussi que la pratique de la démocratie mobilise réellement les gens. Les enfants comprennent vite l’intérêt des assemblées générales, qui sont fréquentes (tous les samedi ou dimanche), et ils y viennent de leur plein gré.

Sous un autre angle, ce que cette expérience montre également, c’est toutes les vertus d’un cadre bienveillant sur l’épanouissement individuel et le développement d’une conscience sociale. Ainsi, ce témoignage très émouvant de cet artiste français, ancien élève à Summerhill, qui explique qu’au début il s’était bagarré avec un autre élève qui l’enquiquinait. Les autres élèves se sont approchés et ont regardé la bagarre, puis il a perçu leur regard et il s’est interrompu. Et un petit gamin de lui dire « Tu sais, tu es le premier à te battre, on ne fait jamais ça, ici ». Le petit Français s’est aussitôt mis à pleurer, prenant conscience que sa violence était vaine. On voit sans doute là à l’œuvre le principe positif de la vergogne qui avait une grande importance dans les principes de la démocratie athénienne.

De la même façon, même les enfants timides parviennent à s’exprimer en assemblée, parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas jugés ni réprimandés, quoi qu’ils disent. Et ils ne sont pas influencés par les adultes, parce que ceux-ci n’ont aucune préséance sur les enfants : les rapports y sont égalitaires et le respect est mutuel (si un enfant dit à Neill, le directeur de l’école, de sortir de sa chambre, Neill sort).

Alors, on le voit, la démocratie, ce n’est pas difficile : c’est à la portée d’enfants à partir de 5 ans ! Mais attention : ce que l’on voit, surtout, c’est que cela ne marche que parce que les rapports sont horizontaux, et non verticaux ; cela ne marche que parce qu’il n’y a pas de hiérarchie, ni surtout d’autorité. La paix et l’ordre social sont l’affaire de tous, non celle de quelque juge ou policier ; les lois sont l’affaire de tous, et non celle de quelques juristes ou magistrats.

Le meilleur moyen d’éduquer le peuple, c’est de lui plonger la main dans le cambouis et de le responsabiliser, exactement comme pour des enfants. Ce que ces gosses de Summerhill peuvent faire, des adultes, même réduits toute leur vie à un rôle infantile, peuvent le faire. C’est par la pratique que l’éducation s’acquiert.

Voilà où j’évoque un sens, un ordre des choses. Vous pensez qu’il faut d’abord éduquer le peuple avant de le responsabiliser politiquement, moi j’affirme, expériences à l’appui, que c’est en responsabilisant le peuple politiquement (donc en l’impliquant) qu’on l’éduque.

Cordialement,
Morpheus


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