Christian Saint Rata de l’himalaya 28 décembre 2018 11:56
Illustration parfaite ...
les tours de la Défense, avec les sans-abri

La Défense est un Janus. En surface, le plus grand quartier d’affaires européen abrite plus de 500 entreprises dont des fleurons du CAC 40. Sa forêt de tours, ses galeries commerciales géantes offrent les symboles spectaculaires du libéralisme triomphant.

Mais ce royaume opulent a son revers. Sous la dalle, un autre monde se cache, beaucoup plus sombre. Dans le dédale des voies souterraines, des locaux techniques et des parkings, au moins une centaine de sans-abri se réfugient, protégés du froid. Pendant deux semaines, accompagnés par Titwane, illustrateur, nous avons choisi d’aller à leur rencontre.

Autour des petits cafés partagés à La Maison de l’Amitié ou à l’église Notre-Dame de Pentecôte, beaucoup ont accepté de nous confier des bribes de leur histoire. Certains nous ont fait découvrir leurs abris dérisoires, parfois juste un carré de béton, parfois un squat. Emmenés par quelques guides, nous avons découvert, en descendant peu à peu dans les entrailles de La Défense, une multitude inattendue. Des hommes seuls, des jeunes en errance, des femmes, et même une famille.

Dans cet univers fracturé, des salariés bénévoles et des riverains retraités nous ont impressionnées par leur engagement pour créer des ponts, inventer des moments de partage. Un véritable voyage, jalonné de hauts et de bas.

« Bienvenue chez les rej’tés  ! »

Lundi, 7 heures. Les tours fantomatiques de La Défense sont encore noyées dans la nuit. Sur le parvis désert, des silhouettes filent, droites comme des « i ». Gwenaël, lui, n’a pas dormi. Arrivé la veille, avec son gros sac et sa tente sur le dos, ce Savoyard de 36 ans a tourné toute la nuit dans les sous-sols, sans trouver où se poser. Il serre entre ses mains un bol de café chaud  : « J’ai vu des trucs de dingue, que je n’imaginais même pas. Un véritable enfer  ! »

Dans les sous-sols de l’église Notre Dame de Pentecôte, nichée entre les gratte-ciel, des bénévoles s’activent pour offrir le premier petit-déjeuner de la semaine à des dizaines de sans-abri. La distribution des crêpes, préparées par Hélène, allume les premiers sourires parmi les hommes attablés, un peu hagards. Claude (1), un géant Guadeloupéen en treillis de camouflage, se lève et apostrophe Gwenaël  : « Bienvenue chez les rej’tés  ! » Puis il se ravise, inspiré  : « En fait, nous sommes les graciés. C’est les autres, là-haut dans les tours, qui sont les esclaves et qui travaillent pour nous nourrir  ! ».

Par quel paradoxe, La Défense, le quartier d’affaires le plus grand d’Europe avec ses 180 000 salariés, cette adresse prestigieuse des grandes banques et sociétés d’assurance, de fleurons du CAC 40 comme Total ou Saint-Gobain, abrite-t-elle, comme un revers inavouable, discrètement caché sous sa dalle, tout un peuple d’exclus  ?

En 2017, une étude commandée au cabinet Fors Recherche sociale par l’établissement Paris-La Défense, gestionnaire du site, a évalué à une centaine le nombre de sans-abri dormant dans les sous-sols. Une estimation basse, sans doute très inférieure à la réalité, tant cette population mouvante, dissimulée dans des replis improbables, échappe à tout comptage…

https://services.la-croix.com/webdocs/pages/longform_ladefense/index.html


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