Jean Dugenêt Jean Dugenêt 20 septembre 2023 13:53

@leypanou

Pour démarrer la réflexion. Poutine accuse Lénine d’avoir inventer l’Ukraine qui n’avait pas de raison d’exister. Lénine, a appliquer le principe du droit des peuples à disposer d’eux-même. Il voulait gagner l’amitié des peuples pour les rallier à la cause du socialisme. Il écrivait :

« l’ouvrier russe, ne se fiant pas une minute, en rien, ni à la bourgeoisie russe, ni à la bourgeoisie ukrainienne, est actuellement partisan du droit de séparation des Ukrainiens, ne voulant pas imposer à ceux-ci son amitié, mais gagner la leur en les traitant comme des égaux, comme des alliés, comme des frères dans la lutte pour le socialisme. »

Il n’est donc pas question pour lui d’imposer quoi que ce soit en matière de pratiques linguistiques ou de séparations en diverses nations.

Pour les buts poursuivis pas Lénine, « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ne saurait souffrir d’exceptions.

Mais, pour les poutinolâtres, cette démonstration n’est pas suffisante. Voulant à tout prix défendre Poutine, sur cette question comme sur d’autres, ils déploient mille arguties pour affirmer, contre toute vraisemblance, que l’Ukraine n’a jamais existé et qu’elle n’existe pas. Les arguments sont classiques. Ils expliquent que les frontières sont fluctuantes et que ce pays est composé de multiples régions avec des histoires et des cultures différentes. Elles sont peuplées par des « ethnies » différentes qui parlent des langues différentes.

Il faudrait que ces poutinolâtres réfléchissent un peu aux notions de nation, de nationalisme… Il faudrait qu’ils s’interrogent sur ce que sont les « histoires nationales ». Comment et pourquoi elles ont été fabriquées ? Il faudrait qu’ils prennent un peu de recul par rapport à l’histoire de France de Michelet que plus aucun historien sérieux ne prend à la lettre. Seul Asselineau est capable de la régurgiter dans une conférence en se prenant pour un spécialiste d’Histoire.

Cette réflexion serait bien utile mais, sans nécessairement passer par tout ce cheminement, les poutinolâtres ne voient-ils pas qu’avec des discours comme ceux qu’ils tiennent à propos de l’Ukraine, il est possible de contester l’existence de n’importe quelle nation ? Jouons un moment à ce jeu, avec les arguments qu’ils affectionnent, pour affirmer que la France n’existe pas.

  •  Le Duché de Savoie et le comté de Nice n’ont été annexés à la France qu’en 1860. Ils trouveraient tout aussi bien leur place pour former ensemble un Etat indépendant ou en étant rattachés à la Suisse ou à l’Italie.
  •  L’Alsace et la Lorraine étaient allemandes et pourraient l’être encore.
  • Le pays Basque français doit être rattaché au pays Basque Espagnol et ils seront ainsi voisins de la nécessaire Occitanie.
  • La Flandre doit être rattachée à la Wallonie dans un pays indépendant.
  • La Bretagne est un pays indépendant que des salauds refusent de reconnaître alors qu’elle a pourtant sa propre langue et une culture celtique qui rapproche les bretons davantage des irlandais que des français.
  • Jeanne d’Arc a été brulée vive à Rouen par les anglais qui étaient chez eux... et devraient l’être encore.
  • Nous savons que les peuplades que sont les bretons, les normands, les savoyards, les auvergnats... ont, à l’évidence des cultures différentes. Ajoutons, pour faire bonne mesure les discours habituels des personnes de mauvaise foi : « C’est de notoriété publique et c’est prouvé dans les archives. D’ailleurs, les personnes informées et honnêtes le disent toutes... »

Pour être un peu plus sérieux que les poutinolâtres, Il faut comprendre comment sont nées les nations en dépassant les particularités de chaque pays-nation-peuple. Aucun d’eux n’est tombé du ciel tout fait. Les frontières naturelles fortes comme la mer et les chaînes de montagne jouent assurément un rôle essentiel. Pour la France, seule la frontière de l’Est est restée fluctuante après le Moyen-âge. L’Ukraine, n’ayant pas de telles frontières naturelles, a vu davantage de variations dans son découpage.

Les grandes nations européennes se sont forgées au cours du moyen-âge qui a duré 1000 ans. Leur gestation s’est étalée sur plusieurs siècles. Le sentiment d’appartenance à une même nation est souvent venu concurrencer la notion d’appartenance à une même religion. Le pouvoir royal s’est renforcé au détriment du pouvoir du clergé. Le principe des nationalités est apparu au XVIIIème siècle et il s’est imposé partout en Europe au XIXème siècle. Avec les révolutions bourgeoises et le capitalisme, le pouvoir des bourgeoisies nationales devait mettre un terme au pouvoir des provinces (Duchés et Comtés) qui était un résidu du pouvoir des aristocraties du Moyen-Age et un frein à l’expansion du capitalisme. C’est seulement alors que la plupart des nations ont adopté une langue nationale en diminuant le plus possible l’influence des autres langues (langues régionales) et les patois. Elles ont aussi adopté des hymnes et des emblèmes nationaux. Elles ont codifié une quantité de règles administratives nationales… La constitution d’Etats ayant plusieurs langues reste possible comme en Suisse mais souvent difficile comme en Belgique. Le facteur linguistique a souvent été primordial. La Hongrie a en grande partie fondé son unité nationale dans la défense de la langue hongroise qui était menacée dans l’empire Austro-Hongrois. La volonté des « grands russes » au XIXème siècle d’éradiquer la langue ukrainienne a été un facteur fort de renforcement du nationalisme ukrainien. La remise en cause de l’existence de cette nation par Poutine est aujourd’hui le facteur principal d’unité du peuple ukrainien.

Les nations plus récentes que les grandes nations européennes ont été le plus souvent formées par le colonialisme. Elles ont souvent vu le jour en seulement quelques décennies. Ce fut le cas pour l’Algérie. Lorsque les troupes commandées par le général de Bourmont débarquent à Sidi-Fredj le 14 juin 1830, personne n’a encore entendu parler de l’Algérie. Ces troupes prennent Alger le 5 juillet mettant fin au pouvoir des Deys et de la « régence d’Alger ». Le territoire qui va devenir l’Algérie lors de la colonisation par les français est alors peuplé essentiellement par des tribus qui ont selon les régions des langues et des cultures différentes. Le nationalisme algérien prend naissance en opposition au pouvoir colonial avec Messali Hadj qui réclame l’indépendance de l’Algérie dès 1927. Il est le fondateur successivement du Parti du peuple algérien (PPA), du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) et du Mouvement national algérien (MNA).

Les internationalistes s’opposent en principe au chauvinisme des nationalistes. Mais nous voyons que par application du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », les révolutionnaires, tout en restant fondamentalement internationalistes, défendent le nationalisme des peuples qui cherchent à s’émanciper des puissances qui les oppriment. C’est évidemment le cas pour les peuples colonisés qui veulent s’émanciper du joug du colonialisme. C’est aussi le cas, chaque fois qu’un peuple cherche à s’émanciper de la domination d’une puissance impérialiste comme ce fut le cas par exemple en Indochine puis au Vietnam quand le peuple Vietnamien luttait d’abord contre le colonialisme français puis contre l’impérialisme américain. La constitution de ces peuples en nation a été une nécessité sur la voie de leur émancipation. C’est le cas aujourd’hui en Ukraine où nous soutenons le peuple ukrainien qui refuse la domination de la Russie quelle que soit d’ailleurs la politique des dirigeants de l’Ukraine.

Poutine a au moins réussi une chose avec l’invasion de l’Ukraine. Il a soudé l’unité du peuple ukrainien à un niveau qu’on n’avait jamais vu auparavant. Ce phénomène est classique. C’est en réponse à une agression extérieure que les nations se soudent le plus solidement. C’est ainsi que s’est formé le nationalisme algérien et bien d’autres nationalismes.

Est-ce bien le moment de contester l’existence d’un peuple ukrainien ?


Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe