Senatus populusque (Courouve) Courouve 25 février 2009 14:43
On a parlé de sixième sens pour désigner, suivant les auteurs, soit le sens esthétique (Diderot), soit le sens voluptueux ou génésique (Voltaire, Brillat-Savarin) ; cela a pu inspirer l’idée d’un sexe supplémentaire.
 
Le sens homosexuel de troisième sexe a été précédé par une série d’analogies grammaticales dans la description des écarts sexuels. Le théologien parisien Alain de Lille (1120-1202) reprochait à l’homme d’être à la fois sujet et attribut dans la relation homosexuelle, et de subvertir par là les lois de la grammaire. Le médecin de Philippe-Auguste, Gilles de Corbeil (c. 1140 – c. 1224), comparait le rapport homosexuel à un accord grammatical :
 
« Les métamorphoses que chanta jadis Ovide ne furent ni si complètes, ni si monstrueuses, ni si déplorables que celles qui, de nos jours, transforme les hommes en brutes et les rend semblables aux animaux sauvages, aux oiseaux et aux bêtes de somme. Encore est-il que les animaux les plus féroces l’emportent en ceci sur l’homme qu’ils s’accouplent et se reproduisent suivant les lois de leur sexe. La plupart des hommes, au contraire, par une aberration monstrueuse, prétendent imiter les grammairiens, qui font s’accorder entre eux les mots du même genre. Ils poursuivent, dans l’union des sexes semblables, la reproduction de l’espèce, alors que cette parité de genre ne peut conduire qu’à son anéantissement. C’est que l’accord des mots et l’union des êtres animés ne sont pas soumis aux mêmes lois. La nature, qui préside à la naissance de chaque individu, a voulu que les êtres de même espèce proviennent de l’accouplement de sexes opposés. La syntaxe, au contraire, obéissant à une règle uniforme, n’unit que des mots du même genre. Mais, chose stupéfiante, spectacle étonnant et prodigieux, des êtres dépourvus de raison obéissent à la raison et se soumettent aux lois de la nature, tandis que l’homme, oublieux de cette raison qui est son apanage, se livre comme une brute aux excès les plus violents et les plus criminels. »
Hiérapigra [Potion amère], II, traduit par C. Vieillard, Gilles de Corbeil. Médecin de Philippe-Auguste et chanoine de Notre-Dame, Paris : Champion, 1908.
 
Même réflexion chez le propagandiste de la foi chrétienne Gautier de Coincy (1177-1236) :
 
« La grammaire hic à hic accouple
Mais Nature maudit le couple.
La mort perpétuelle engendre
Celui qui aime masculin genre
Plus que féminin ne fasse
Et Dieu de son livre l’efface. »
(traduit par C. Vieillard)
 
Cette analogie grammaticale est réapparue au début du XVIIe siècle dans un ouvrage satirique et polémique :
 
« En une autre pièce, je voyais ce même homme étendu tout nu sur une table, et plusieurs à l’entour de lui qui avaient diverses sortes de serrements, et faisaient tout ce qui était possible pour le faire devenir femme : mais à ce que j’en pouvais juger par la suite de l’histoire il demeurait du genre neutre. »
L’Ile des Hermaphrodites, 1605.
 
Il y était précisé que :
 
« Tout le langage, et tous les termes des Hermaphrodites sont de même que ceux que les grammairiens appellent du genre commun, et tiennent autant du mâle que de la femelle. »
 
Cyrano de Bergerac a reproché à un impuissant :
 
« Vous n’êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre »
Le Pédant joué, I, 1.
 
Ce genre neutre, qui existe en latin, en allemand et en russe, a été le prétexte de bien des plaisanteries ; à l’occasion de la mort de l’archevêque d’Albi Séroni, on fit circuler ces vers irrespectueux :
 
« Pleurez, pleurez jeunes garçons
Un prélat si fort débonnaire
Qui retranchait de vos leçons
Deux des genres de la Grammaire ;
De même qu’en pays latin,
Il n’usait que du masculin. »
(BnF, mss fr. 12640, p. 399, année 1685)
 
Humour que l’on retrouve en 1762, après la suppression des Jésuites :
 
« Vous ne savez pas le latin :
Ne criez pas au sacrilège
Si l’on ferme votre collège
Car vous mettez au masculin
Ce qu’on ne met qu’au féminin. »
(Chansonnier Clairambaut-Maurepas, année 1762)
 
Théveneau de Morande a précisé, parlant des êtres neutres, l’analogie grammaticale :
 
« Si la multiplication subite des moines qui ont envahi l’empire chrétien ne préparait pas aux merveilles de la procréation des êtres neutres, on ne croirait pas à la possibilité de leur existence […] On promet une couronne civique à chaque femme qui aura reçu l’abjuration d’un membre de cette secte. »
Le Philosophe cynique, 1771
 
Il a été suivi peu après :
 
« Combien de gens qui se croient les coryphées de leur sexe, seront surpris de se reconnaître dans les portraits que je ferai du sexe neutre, je veux dire de celui qui n’a ni les vertus du vôtre, ni les aimables qualités du mien [c’est une femme qui parle]. Ce qui me flatte le plus dans mon projet, c’est qu’il est neuf et original. »
Jacques Vincent Delacroix, Peinture des mœurs du siècle (1777), « Conjecture pour un troisième sexe », tome I, pages 340-343.
 
Cet auteur parlait d’êtres « faibles et légers », utilisant les mêmes moyens de séduction que les femmes. Plus éloigné de l’homosexualité paraît le « troisième sexe à part » de Mlle de Maupin, à laquelle Théophile Gautier avait donné « le corps et l’âme d’une femme, l’esprit et la force d’un homme ». Nietzsche cite, sous la rubrique « Troisième sexe », un maître de danse auquel les femmes petites paraissaient d’une autre sexe (Gai Savoir, II, § 75). L’écrivain catholique Louis Veuillot appelait troisième sexe les femmes écrivains qui prenaient des pseudonymes masculins (Les Odeurs de Paris, 1867) ; ce que l’on retrouvera chez Gustave Flaubert :
 
« Quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ? »
Lettre à George Sand, 19 septembre 1868.
 
En 1834, Balzac ouvrait son roman Le Père Goriot en présentant une auberge, « Pension bourgeoise des deux sexes et autres », un lieu où évolue le personnage de Vautrin.
 
« – Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes
– Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ?
– C’est le troisième sexe, milord. »
Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, IV.
 
Delvau disait du troisième sexe  : « celui qui déshonore les deux autres. » C’est probablement à cette époque que l’expression drittes Geschlecht s’est répandue en Allemagne ; on la trouve en 1864 dans une brochure du magistrat Ulrichs.
 
En 1890 parut à Bruxelles, chez Kistemaeckers (l’éditeur de Charlot s’amuse) un roman de mœurs de E. von Wolzogen intitulé Le troisième sexe ; il fut rééedité en 1904 par M. Lévy.
 
« Les voici bien, les jeunes blondins qu’ils adorent, les bardaches modernes, les uns se maquillant comme des femmes, d’autres portant des bagues et des bracelets ou signalant leur passage par une trace de parfum ! Ces greluchons appartiennent au troisième sexe. Ignominieux renversement des lois naturelles qui fait revivre à travers notre société les hontes de l’antique Pentapole ou les plus impures débauches de la décadence romaine. »
Frédéric Loliée, Les Immoraux. Études physiologiques, Livre 2, VI, 1891.
 
« les "individus du troisième sexe" dont parle Balzac. »
Dr H. Legludic, Attentats aux mœurs, 1896.
 
L’expression a aussi servi de titre à un chapitre du roman de Charles-Étienne Notre-Dame de Lesbos (1919), et à un essai de Willy-Gauthier en 1927.
 
La théorie du troisième sexe soutenue par Ulrichs dans les années 1860, puis par Magnus Hirschfeld, concluait à l’innéité de l’homosexualité ; elle a été critiquée par le Dr Magnan en 1913 « une manière de voir originale, mais dont la clinique ne saurait s’accomoder »), par André Gide dans la préface de Corydon (écrite en 1922) et par Freud dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910, traduit en 1927).
 
« La symbolique des deux sexes a tellement de difficulté à être représentée dans la culture actuelle, empêtrée dans le subjectivisme et l’irrationnel, qu’elle se confond avec l’unisexe. Le discours homosexuel profite de ce flou pour se présenter comme le "troisième sexe". »
Tony Anatrella, « À propos d’une folie », Le Monde, 26 juin 1999.

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