lundi 22 juin - par Emile Mourey

À Monsieur le Ministre de l’Éducation Nationale au sujet de la traduction nouvelle des Belles Lettres du De Bello Gallico

Cette nouvelle traduction serait un tour de force. D'abord parce qu'elle rend à César ce qui est à César écrivain, c'est à dire son incomparable prose, élégante, rapide, percutante qui tient le lecteur en haleine de bout en bout...

Qu'en pense M. le Ministre ?

I.16.5 : les responsables éduens étaient nombreux dans son camp. Bizarre ! Des ennemis potentiels se promenant au milieu des tentes militaires ? Incroyable ! Je propose de traduire "in castra" par "dans les fortifications éduennes" ce qui s'accorde avec I.18.1. où César renvoie le conseil, un conseil qui n'a pu se tenir que dans l'oppidum fortifié éduen suivant l'usage (1). À noter, en passant, le choix délibéré des traducteurs pour un français vulgaire d'aujourd'hui qui n'a rien à voir avec le style noble de César : I,17,1, Liscus est piqué par ce que venait de dire César. I.18.3, Dumnorix n'avait pas froid aux yeux. I.20.6, il passe l'éponge. Je ne cite que ces exemples car c'est tout l'ouvrage qui est ainsi rédigé. C'est un choix mais qui ferait retourner dans leurs tombes mes anciens professeurs de latin. 

I.21.1 : Une montagne à 12 km du camp. Dans le latin de César, un "mons" n'est pas une montagne mais une hauteur dans le sens qui s'est conservé dans notre mot "monticule". Sans qualificatif, c'est la modeste colline de Sanvignes, au pied de laquelle je situe la bataille des Helvètes, à 12km des castra de Bibracte/Mont-Saint-Vincent. Très élevée, c'est l'éperon plus ou moins arrondi du Crest où je situe Gergovie. 

I.24.1 : César ramena ses troupes sur la colline la plus proche. Ne tombons pas dans le piège des mots ! De même que la colline de Sanvignes est pour César un "mons", de même la "collis" de César n'est pas une colline mais un versant, le versant du mont Maillot. César ramène ses troupes sur ce versant "très proche" de la colline de Sanvignes et il installe sa triple ligne de bataille à mi-pente, colle medio (2). À Alésia, ce sont des versants de grande étendue que César voit dans la montagne de Bussy... collis... magnitudinem.

I.30.1 : Pourquoi traduire principes civitatum par "dirigeants des cités", alors que l'expression dit bien ce qu'elle veut dire ? Ce sont les Premiers des cités.

I.31.12 : Bataille d'Admetobriga : ce lieu est inconnu... par ceux qui ne veulent pas m'entendre. Voyez mon ouvrage paru en 1992. Il s'agit de Mesvres, Magobrigum, cité dans les chartes du Moyen-âge, au pied du mont Beuvray. (3)

II.16.1 : Bataille de la Sabis : il s'agit probablement de la Selle ou de l'Escaut... Non ! Il s'agit de l'Écaillon. (4)

VII.4.3 : Vercingétorix lève une troupe de crève-la-faim et de marginaux. Il s'agit de gens pauvres et de gens perdus. Il n'y a là rien de péjoratif. Son peuple le proclame roi. Seulement chef d'armée, rex !

VII.12.2 : Noviodunum, identifié à Neung-sur-Beuvron. J'ai expliqué tout cela dans mon ouvrage publié en 1995 ; Vellaunodunum, c'est Château-Landon, Noviodunum, c'est Nevers.

VII.23.1 : (Concernant les murs gaulois de Bourges), on pose au sol, sur toute la longueur du mur, des poutres perpendiculaires... Je corrige : on pose sur le sol, sur toute la longueur du mur, des poutres, en ligne droite... les reconstitutions des archéologues sont fausses.

VII.24.1 et 2 : Nos soldats construisirent une terrasse de 100 mètres de côté, haute de 25 mètres. Elle touchait presque la muraille de l'ennemi. Je rectifie : nos soldats élevèrent une rampe d'accès longue de 100 mètres et haute de 25 mètres ; elle atteignait presque la muraille des ennemis quand...

VII.29. 2-4 : ...pour que l'ensemble de la Gaule marche d'un seul pas... Ma traduction presque littérale du discours de Vercingétorix : Je ferai de toute la Gaule un seul conseil auquel personne au monde ne pourra s'opposer dès lors que ses décisions auront été prises dans une volonté commune.

VII.42.5 note : Cavillonum, que Strabon qualifie de "ville des Éduens, sur la Saône" correspond à l'actuelle Chalon. Non ! Il s'agit de Taisey, alias Cabillodunum, sur la hauteur dominant l'actuelle ville de Chalon. Strabon y voit la "cité des Éduens". (5)

VII.44.3 : Le sommet de la colline était presque plat, mais boisé et étroit, et par là on pouvait accéder à l'autre côté de la ville. Voici ma traduction : "Le dos de la ligne de faîte de ce versant était presque plat, mais boisé et étroit là où on accédait à l'autre partie de l'oppidum". Il s'agit de la montagne, plateau de La Serre, depuis le col jusqu' à la croupe de Chadrat. Il faut comprendre que l'oppidum est l'enceinte fortifiée à la haute muraille du Crest, que la ville, urbs, s'étend à son pied et que l'autre partie de l'oppidum est cette partie en plateau de la montagne de la Serre. Oppidum et urbs, ce n'est pas la même chose. 

VII.47.7 : Le centurion Fabius trouva trois hommes dans son manipule pour lui faire la courte échelle, réussit à monter, puis à son tour il les tira l'un après l'autre et les hissa sur le mur. Le texte latin est bizarre. Mon interprétation : prenant le commandement de trois manipules - soit 600 légionnaires, effectif théorique - Fabius, soulevé par eux, franchit le mur, puis, à son tour, il fait franchir le mur aux trois manipules.

VII.50.4-5 : Petronius, centurion de la même légion, qui avait essayé de démolir les portes... se jeta dans la mélée, tua deux ennemis...Inutile de chercher à sauver ma peau... rejoignez la légion ! Deux ennemis ? Laissez-moi rire ! Voici ma traduction : M. Petronius, centurion de la même légion, s'efforçait d'enfoncer les portes (de l'oppidum ; la porte ouest à deux battants). Accablé sous le nombre, couvert de blessures et se voyant perdu, il s'écrie à l'adresse des soldats de son manipule qui le suivaient : « Puisqu'il ne m'est pas possible de me sauver avec vous, laissez-moi au moins assurer le salut de vos vies que mon amour de la gloire a mises en péril. » Ayant prononcé ces mots, il se précipite au milieu des Gaulois. Il ouvre un passage dans l'encerclement en tuant les Gaulois deux par deux (duobus). Il les fait reculer de la porte. Comme ses hommes viennent à son secours, il leur crie : « Vous voulez me sauver la vie. Votre tentative est vaine, j'ai perdu trop de sang et mes forces m'abandonnent. Partez d'ici, il est encore temps, rejoignez la légion ! » Puis, les armes à la main, il tombe au champ d'honneur en sauvant la vie des siens. (6)

VII.57.1 : Labienus se dirige vers Lutèce... c'est la ville des Parisii, qui se trouve sur une île de la Seine. Le texte latin dit que c'est l'oppidum qui se trouve sur une île de la Seine. La ville se trouve sur la rive gauche, dans la boucle du fleuve. Oppidum et urbs ne disent pas la même chose.(7) Dans mon croquis, lire "camp de Labienus" au lieu de "camp de César".

VII.63.5 : On convoque une assemblée génerale à Bibracte. Oui, on convoque un conseil de toute la Gaule à Bibracte mais à Mont-Saint-Vincent et non au mont Beuvray.

VII.70.1 : Alésia. Pendant les travaux, il y eut un combat de cavalerie dans la plaine... Il y a là un malentendu. Opere instituto se traduit par "L'ouvrage ayant été planifié". Ce combat de cavalerie a lieu lorsque l'armée romaine arrive, au premier contact, avant les travaux et non pendant.

J'ai traité la bataille d'Alésia dans mon premier ouvrage publié en 1992. Je l'ai envoyé le 1.3.1993 à la Sous-direction de l'Archéologie qui m'en a accusé réception.

VII. 88.5 : Celles-ci quittent le retranchement qu'elles attaquaient. "Fit ex castris Gallorum fuga" doit se traduire par "Elle se fit, la fuite des Gaulois hors des camps romains de la plaine", ce qui signifie qu'ils les avaient investis et détruits. Les auteurs n'ont pas repris l'ancienne traduction que je conteste et qui a toujours cour : "elle se fit la fuite des Gaulois de leurs camps", ce qui signifierait qu'ils se seraient enfuis sans combattre, mais les auteurs de cette nouvelle traduction ne la conteste pas, ce qui est un manque de courage. (8)

M. le Ministre de l'Éducation nationale, M. le Ministre de la culture, les Gaulois de l'armée de secours se sont-ils enfuis sans combattre ? ou ont-ils combattu jusqu'à la limite du possible ?

Emile Mourey, le 21 juin 2020. Les croquis sont de l'auteur.

Renvois :

1. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/a-mm-les-archeologues-au-sujet-de-209158

2. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-extraordinaire-bataille-des-125313

3. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/cette-plaisanterie-de-bibracte-au-189584

4. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bavay-la-bataille-que-cesar-a-189011

5. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bibracte-alesia-vercingetorix-224617

6. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/gergovie-c-est-le-crest-a-12-km-au-224990

7. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/guerre-des-gaules-bataille-de-173424

8. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bourguignons-eduens-par-le-corps-221292



8 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 22 juin 12:16

    « monticule » ou « tertre » en latin, c’est « tumulus »

    « mons », c’est « mont »

    « collis », c’est « colline »

    si le Mont Saint-Michel n’est pas très élevé, le mont Blanc, lui, est bien une montagne :c’est deux toponymes ont pourtant la même étymologie


  • Laconique Laconique 22 juin 14:21

    Merci pour cet article.


  • HClAtom HClAtom 24 juin 11:53

    C’est toujours un plaisir de vous lire.


  • Antenor Antenor 4 juillet 21:05

    @ Emile

    Au sujet du mur en pierre sèches d’Alésia décrit par César (7.69). Les archéologues le situent au levant du Mont-Auxois et vous le situez au levant des camps romains de la plaine des Laumes donc à l’Ouest du Mont Auxois. On peut envisager une troisième solution.

    Étant donné que vous considérez que l’oppidum d’Alésia ne désigne que la partie la plus massivement fortifiée à la pointe occidentale du Mont-Auxois ; le mur de pierres sèches dont on a retrouvé les traces sur le contours du Mont-Auxois et qui semble le ceinturer se trouve donc au Levant par rapport à l’oppidum. Ce pourrait donc être ce vaste mur d’enceinte d’« enclos-refuge » sans doute précédé d’un fossé qui est décrit par César.

    La seule difficulté est l’urbs qui est évoquée juste avant le mur en pierre sèches. Peut-être faut-il la situer immédiatement à côté de l’oppidum dans une situation similaire à celle du Crest ?


    • Emile Mourey Emile Mourey 4 juillet 21:51

      @Antenor

      Les troupes gauloises avaient creusé un fossé et élevé un mur de pierres sèches de 1m70 de haut (DBG VII, 69). Ce grand fossé et ce mur qui se dressait juste derrière, je les ai représentés sur mon croquis en vert.https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/alesia-le-camp-de-cesar-suite-2-57818 On remarquera tout de suite la logique tactique de Vercingétorix qui, en faisant courir ce retranchement depuis l’Oze jusqu’à l’Ozerain s’est défini une ligne avancée pour sa défense. La position est avantageuse car la pente y est ici très favorable aux assiégés En outre, en se reliant à l’obstacle naturel que sont les deux cours d’eau, ce rempart de fortune matérialisait toute une zone arrière que les Gaulois entendaient garder et contrôler, sachant qu’en deuxième ligne de défense se trouvait en soutien et en refuge, le plateau même du mont aux pentes abruptes qu’un mur de pierres sèches, probablement, ceinturait, là aussi.

      https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/alesia-le-camp-de-cesar-suite-2-57818

      l’oppidum ovale est à la pointe ouest du plateau, la ville, en arrière, sur le plateau, à une distance raisonnable de façon que les habitants de la ville aient le temps de s’y rendre pour se défendre en cas de danger.

      https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/au-sujet-d-alesia-13269


    • Emile Mourey Emile Mourey 4 juillet 22:26

      @Antenor

      Comme je l’ai expliqué, l’arrivée de l’armée de César est une opération qui se fait dans l’ordre de marche. Il n’y a ni temps morts, ni cafouillage. La tête de colonne est précédée par une cavalerie romaine d’éclairage et de couverture, la cavalerie germaine marchant en serre-file, n’arrivera qu’après les premiers engagements, mais créera la décision. Les cavaliers gaulois se replient, ils franchissent le fossé et le mur de pierres sèches, certains abandonnent leurs chevaux - César dixit  ils veulent tous se réfugier dans l’oppidum ovale. Vercingétorix fait fermer les portes de peur que les camps  sur le plateau  se vident (ce qui aurait permis aux Romains de s’en emparer sans résistance). Il n’y a pas de mystère. Même si j’ai pensé qu’il pouvait y avoir un mur de pierres sèches tout autour du plateau, je ne le crois plus ;


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