lundi 13 octobre 2025 - par Léa Renoir

AUKUS : le récit d’une trahison annoncée

Au départ, je pensais qu'il fallait attendre une possible pause dans la comédie française pour parler de ce livre. Je me suis faite polie et patiente.... Et pourtant ce livre est une pure merveille pour comprendre que la classe politique française se moque complètement des intérêts de sa population. Avec le chaos dans lequel la France s’enfonce depuis des mois, voire des années, lire Atomisé d’Andrew Fowler revient à se prendre en pleine figure la brutalité des rapports de force internationaux. Car ce livre raconte comment un contrat historique (celui des sous-marins français vendus à l’Australie) a été méthodiquement saboté par les États-Unis et leurs alliés. Il raconte surtout comment l’AUKUS est né : dans les mensonges, la manipulation, la duplicité, et l’abandon de toute souveraineté.

Andrew Fowler, journaliste australien chevronné, enquêteur à contre-courant dans un paysage médiatique anesthésié, met en lumière les rouages d’une véritable guerre de l’information. L’Australie, nous dit-il, n’a pas choisi l’AUKUS par nécessité militaire, mais par soumission politique. Le récit officiel (celui d’une Chine menaçante justifiant l’alliance nucléaire avec Washington et Londres) est une construction médiatique savamment orchestrée. Les documents que Fowler exhume et les témoignages qu’il recueille montrent que ce choix fut imposé par une propagande de peur, relayée sans nuance par des médias aux ordres.

Le grand jeu américain

Ce que révèle Atomisé, c’est que tout était joué d’avance. Derrière les sourires diplomatiques et les photos de contrats signés, les États-Unis travaillaient déjà à torpiller l’accord franco-australien. Scott Morrison, alors Premier ministre australien, se prêta au jeu : courtisé par les faucons de Washington, flatté dans son rôle d’allié loyal, il préféra saborder un partenariat industriel avec la France au profit d’une dépendance totale à l’armement américain.

La France, elle, n’était pas seulement « mise de côté ». Elle fut instrumentalisée, utilisée comme écran de fumée jusqu’à ce que le moment soit venu de l’évincer brutalement.

Une souveraineté pulvérisée

Le titre du livre, Atomisé, prend ici tout son sens : il désigne non seulement la question nucléaire, mais aussi la manière dont une nation — l’Australie — a vu sa souveraineté éclater en morceaux. En choisissant l’AUKUS, Canberra a sacrifié son indépendance stratégique sur l’autel de l’allégeance. Fowler insiste : l’Australie aurait pu tracer une autre voie, celle d’une autonomie technologique et d’un partenariat équilibré. Elle a préféré la vassalisation.

Et la France ? Elle a encaissé l’humiliation. Elle a dénoncé du bout des lèvres une « trahison », puis s’est empressée de normaliser ses relations avec Washington et Canberra. Cette mollesse est le signe d’un pays qui, à force de renoncements, ne sait plus défendre son rang.

La fabrique du consentement

Le livre n’est pas qu’un récit diplomatique. C’est aussi une plongée dans la fabrication du consentement. Morrison savait que l’opinion publique devait être conditionnée. Alors, il lança une campagne de peur : la Chine devenait une menace existentielle. Les médias répétèrent la fable, jour après jour, jusqu’à ce que l’idée d’un pacte nucléaire paraisse une évidence. Fowler démonte ce mécanisme avec précision, révélant comment une démocratie peut être menée par le bout du nez.

Une complaisance française

Mais réduire l’affaire AUKUS à une simple « trahison » serait trop confortable. La France n’a pas seulement subi : elle a participé à sa propre marginalisation. En refusant d’anticiper, en fermant les yeux sur les signaux faibles venus de Canberra et de Washington, en se réfugiant dans l’illusion d’un « partenariat stratégique », Paris a contribué à créer les conditions de son humiliation.

Pire encore : une fois le coup porté, notre diplomatie a réagi avec indignation… avant de normaliser rapidement les relations. Aucune remise en cause structurelle, aucune stratégie alternative, aucune volonté d’affirmer une vraie indépendance. Cette attitude révèle une complaisance coupable : la France préfère sauver les apparences plutôt que de défendre son rang.

L’Europe dans l’angle mort

Au-delà de la France, Atomisé met en lumière un constat plus large : l’Europe tout entière est traitée comme une variable d’ajustement dans les stratégies américaines. L’AUKUS n’a pas seulement évincé Paris : il a démontré que Washington ne se soucie pas des alliances européennes lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts.

C’est un signal d’alarme pour l’Union européenne, qui persiste à croire au mythe d’un partenariat transatlantique équilibré. La réalité est brutale : face aux enjeux indo-pacifiques, l’Europe n’existe pas, sinon comme figurante.

Un rappel brutal

Ce qui rend Atomisé si précieux, c’est sa force de rappel : l’enquête journalistique, la vraie, existe encore. Mais elle est fragile, assiégée, et doit se battre pour survivre face aux puissances économiques et politiques. Andrew Fowler prouve qu’il est encore possible de déranger, d’enquêter, de nommer les responsables, de révéler les dessous des alliances.

Pour la France, ce livre est une leçon amère. Il nous montre ce que devient un pays qui abandonne sa voix, qui se contente d’accompagner les décisions des autres. Et il nous renvoie à une question centrale : voulons-nous subir, ou voulons-nous encore peser dans l’histoire ?

Atomisé n’est pas seulement le récit d’une trahison australienne. C’est un miroir tendu à la France, et à l’Europe tout entière. Il est temps de se réveiller, avant que nous ne soyons définitivement réduits au rôle de spectateurs impuissants d’un monde qui se redessine sans nous.



13 réactions


  • beo111 beo111 13 octobre 2025 15:30

    Au départ, je pensais qu’il fallait attendre une possible pause dans la comédie française [...]

    Vous pouviez attendre longtemps smiley

    [...] Il est temps de se réveiller, avant que nous ne soyons définitivement réduits au rôle de spectateurs impuissants d’un monde qui se redessine sans nous.

    Voilà qui est mieux  smiley


  • Nicolas36 13 octobre 2025 16:06

    @l’Autrice, 

    Cet article est un bon plaidoyer de la situation . Ceci étant il faudrait préciser quelques points pour un meilleur éclairage. 

    L’Australie est un continent important au Sud du Pacifique. Celui qui le contrôle dispose d’un avantage stratégique sur toute la façade Ouest des USA . 

    La population Australienne est faible en regard du continent. 

    La question de sécurité est donc essentielle. Lors de la WW2 , l’Australie a été mise sous une menace d’invasion par l’empire du Japon lors de son extension maximale vers le Sud du Pacifique début 1942. 

    L’action de la flotte de USA et de la 1ere division des Marines à Guadalcanal a arrêté juste à temps les forces Japonaises en cours de construction d’aérodromes sur un archipel à moins d’une heure de vol de l’Australie. 

    Ce fut un combat épique de plusieurs Mois au plan naval et terrestre pour forcer le Japon à se retirer. 

    Pour résumer et au plan de la sécurité stratégique, l’Australie dépends totalement des USA. La situation face à la Chine peut être analysée de manière identique. 

    L’Australie et les USA peuvent supposer faire face à une menace identique à celle du Japon en 41. 

    Dans ce contexte les accords de ventes d’armes qui ne seraient pas reliées à ce contexte stratégique sont des entreprises puériles. En son temps le Royaume Uni a été incapable de protéger son essentiel membre du Commonwealth , l’Australie en appelant les USA au secours. 

    La France est tout aussi incapable de fournir un soutient stratégique à l’Australie et la décision d’acquérir des sous marins Français, même construits en Australie, était un projet plutôt risqué pour un armement essentiel à la défense du continent. 

    Cela ne pouvait pas bien se passer et les USA ont réagit un peu tardivement car probablement ils n’ont pas pris la chose au sérieux. 

    En fait les autres compétiteurs comme la RFA ont immédiatement compris la fatuité de cette décision politique australienne : le premier ministre de l’époque voulait valoriser la perspective d’un transfert de technologie et de construction locale en terme de politique intérieure. 

    L’affaire ne pouvait qu’échouer et le gouvernement Français a vite compris que cela ne pouvait pas fonctionner . Il a donc concentré ses efforts avec succès sur un dédommagement financier de rupture de contrat. 

    Le cout à été et sera pharamineux pour le budget Australien et qui de surcroit n’est pas prêt d’avoir ses sous marins US pour remplacer sa flotte vieillissante. 

    Le plus gros fiasco concerne donc les Kangourous. Il n’y a pas que nous qui sommes des mauvais et là ils nous ont battus. 

    Une fois n’est pas coutume. 


    • Léa Renoir Léa Renoir 13 octobre 2025 18:39

      @Nicolas36

      Merci pour votre commentaire très documenté. Il est précieux, car il rappelle à juste titre le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale et la peur fondatrice de l’Australie : celle de l’abandon.
      Oui, l’alliance américaine s’est construite sur cette mémoire collective, celle d’un pays qui, face à la menace japonaise, n’a dû son salut qu’à la flotte et aux Marines des États-Unis. C’est un fait indéniable.

      Mais c’est précisément là qu’Andrew Fowler frappe fort : il montre que ce traumatisme historique a été instrumentalisé par les élites politiques australiennes pour légitimer une dépendance devenue structurelle. Autrement dit, la peur du passé a été recyclée pour justifier l’allégeance du présent.

      Le livre démontre que l’AUKUS n’est pas seulement une décision de défense — c’est une décision d’abandon politique.
      Les États-Unis n’ont pas « protégé » l’Australie : ils l’ont enfermée dans un dispositif stratégique où elle perd toute capacité de choix autonome.

      Quant à la France, bien sûr qu’elle ne pouvait pas « protéger » l’Australie comme un allié nucléaire. Mais le contrat des sous-marins représentait autre chose : une tentative (fragile, certes) de bâtir un partenariat industriel et technologique non aligné. Ce projet n’était pas absurde ; il était simplement contraire aux intérêts américains.

      En somme, votre commentaire éclaire la racine historique du problème ; Fowler, lui, en révèle la mécanique contemporaine : comment une dépendance née d’un traumatisme légitime devient, à force d’être entretenue, une forme de servitude volontaire.

      Et c’est bien cette servitude-là que Atomisé met à nu : celle d’un pays qui croit choisir sa sécurité, alors qu’il ne fait que céder sa souveraineté.


    • LeMerou 14 octobre 2025 06:09

      @Léa Renoir

      Bonjour,

      « Les États-Unis n’ont pas « protégé » l’Australie : ils l’ont enfermée dans un dispositif stratégique où elle perd toute capacité de choix autonome. »

      C’est une phrase très facile à écrire, après coup, oubliant ce qu’il s’est historiquement passé, notons que cette dernière est aussi d’actualité pour de nombreux Pays Européens qui ont favorisés le rôle des U.S. comme gendarme du monde.

      Bref, en sortir aujourd’hui après presque 80 ans me parait quasi impossible, comme si un chien avait l’idée de mordre la main de son maître pour reprendre sa liberté, une petite tape sur la tête et tout rentre dans l’ordre. Tout au plus il à mordu sa laisse.
      Je suis assez d’accord avec l’analyse de @Nicolas36, vendre des sous marins à une Pays du Commonwealth est assez utopique de la part de notre Gouvernement, doutant un peu que Naval Group l’ait fait de son plein gré.

      Vendre des sous-marins à un Pays historiquement affilié faut oser, nous n’arrivons même pas à vendre des avions à nos « amis » européens, qui préfère le matériel Yankee, poursuivant ainsi la politique de dépendance mise en place.

      En plus avec l’attention géopolitique particulière sur la zone Indo-Pacifique exercée par les U.S. 
      Je pense que nos « politiques » dont la modestie et l’humilité ne sont pas les premières de qualité, ont rêvés debout, tout éveillés, criant au scandale, à la trahison, fortement relayée par les médias de surcroit.
      Peut être que nous avons joué à ce que nous ne sommes pas, ou plus. D’ailleurs l’a ont été ? Se ridiculisant un peu plus vis à vos d’autres Pays, moins dépendants, qui pourrait se poser des questions quant à leur investissement militaire, au vu de notre réaction presque servile.


    • Léa Renoir Léa Renoir 14 octobre 2025 06:15

      @LeMerou

      Merci pour votre lecture attentive et pour votre remarque très juste. Vous avez raison : cette dépendance ne date pas d’hier. Elle plonge ses racines dans l’après-guerre, lorsque les États-Unis se sont imposés comme « protecteurs » du monde libre, un rôle que beaucoup de pays, Australie en tête, mais aussi une bonne partie de l’Europe, ont accepté avec soulagement.

      Ce que souligne Andrew Fowler, et ce que j’ai voulu pointer dans l’article, ce n’est pas tant l’existence historique de cette dépendance que son acceptation docile aujourd’hui, dans un monde profondément transformé.
      Autrement dit : il ne s’agit plus seulement de sécurité, mais de choix politique et de volonté d’indépendance.

      Vous évoquez fort justement le chien et son maître. Fowler dirait sans doute que le maître a changé de nature : il nourrit toujours, mais il surveille, impose, contrôle, jusqu’à rendre inutile tout réflexe d’autonomie. Et c’est bien là le danger : quand la dépendance devient une habitude, on cesse d’imaginer une alternative.

      Quant à la France, vous avez raison encore, croire qu’un contrat industriel pouvait rééquilibrer un siècle d’alignement anglo-saxon relevait presque du rêve. Mais c’est ce rêve, aussi naïf soit-il, qui méritait d’être tenté : celui d’une coopération fondée sur la réciprocité, et non sur la vassalité.

      Atomisé, au fond, pose cette question dérangeante : à quel moment avons-nous cessé d’essayer ?


    • Nicolas36 15 octobre 2025 11:48

      @Léa Renoir
      Votre réponse est également un bon complément qui re contextualise cette affaire à notre époque. 
      Ceci dit l’Australie n’est pas seule dans cette situation de vassalité géostratégique aux USA. 
      Tout le continent Européen Occidental subit la même contrainte. 
      Roosevelt ( avec Churchill) a bien organisé la main mise sur l’Europe pendant que les USA écartaient les anciens colonisateurs Européens de l’Asie. 
      On ne fait face qu’au conséquences des erreurs du 20 éme siècle. La première guerre mondiale a suicidé les empires Européens et le second round en 39 45 a achevé le travail. 
      Le partage de Yalta est toujours en place et on le constate avec les événements en Ukraine. 
      Le mal est si profond que les Européens n’envisagent même pas de s’en guérir. C’est dire. 
      BAV 


    • Nicolas36 15 octobre 2025 11:54

      @LeMerou
      Effectivement, la servilité transparait dans cette histoire mais ce n’est pas la première fois. Il faut se souvenir des deux navires logistiques vendus aux Russes par Sarkozy et prestement annulés par Hollande au moment de la livraison. 
      Un simple grognement de Washington et c’était fait. 
      Remarquons qu’ils ont été fourgués aux Egyptiens qui n’en n’avaient pas l’utilité car c’est un pays qui ne participe pas à des opérations externes . Enfin les pays arabes pétroliers ont payés donc tout vas bien. 


    • LeMerou 15 octobre 2025 16:00

      @Léa Renoir

      Bonjour, 

      Juste une petite remarque, mais une nuance mais qui à toute son importance, les U.S ne se sont pas imposés « protecteur du monde », ils n’ont forcés personne, mais personne non n’a refusé leur proposition... Il est donc bien difficile de contester après coup leur hégémonie.

      Pour l’Europe ce fut différent, car c’était le théâtre des opérations, il y avait le Pays ennemi et un allié aux dents très longues qui aurait peut être pris la direction de certaines capitales. Notons toutefois les 37 bases US encore présentes, me faisant rire doucement dans ma moustache quant j’entend une construction de l’Europe de la défense...
      Seul la France Pays majeur, leur à gentiment demander de partir, c’était une époque ou le mot souveraineté avait encore un sens.

      Il n’y a jamais de réciprocité en affaire, tout comme les partenariats gagnant/gagnant ce ne sont que des mots pour impressionner le public, alors encore plus dans l’armement.


  • confiture 13 octobre 2025 18:40

    Pas grave, la France va hériter de Madagascar.... smiley


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