mercredi 11 mai 2016 - par astus

Bilqiss

Bilqiss est le dernier roman de l’écrivaine franco-marocaine Saphia Azzeddine, dont l’idée lui est venue après le viol collectif qui a eu lieu à New Delhi en décembre 2012. Ce texte féministe intense, écrit dans une langue superbe, raconte comment dans un pays musulman où s’applique la charia, une femme va être condamnée à être lapidée pour avoir spontanément fait l’appel de la prière à la place du muezzin.

JPEG Il y a trois personnages principaux dans ce livre. L’héroïne malgré elle, Bilqiss, car son acte a été fait sans intention mauvaise, est une jeune femme indocile et rebelle que condamne par avance toute la population. Seniz est le juge qui tombe amoureux d’elle pendant qu’il instruit son procès, et Léandra une journaliste américaine venue tenter de sauver celle qui risque d’être condamnée. Mais ces protagonistes ont plusieurs facettes et sont finement nuancés.

Ainsi Bilqiss n’est pas une sainte : mariée de force à 13 ans elle a contribué à tuer son violeur de mari, cependant le juge l’ignore, et elle n’est pas jugée pour cela. Mais elle n’est pas non plus une mécréante car elle respecte le Coran et les prescriptions religieuses. Elle pense seulement que tous les fondamentalistes qui l’accusent adorent Dieu, mais que Lui les déteste car ils ne connaitront jamais une véritable spiritualité. Car sa faute à elle n’est pas de ne pas croire mais d’être « …une femme dans un pays où il valait mieux être n’importe quoi d’autre… ». Or si la femme incarne le mal absolu c’est parce que tout chez elle peut susciter le désir des hommes, ce qui est fortement répréhensible dans une société qui refoule ce qui a trait à la sexualité.

 

Et, circonstance aggravante, Bilqiss qui est instruite et libre grâce à Nafisa, son ancienne institutrice devenue folle de désespoir dans une société pervertie par les extrémistes, ne se prive pas de citer le prophète Muhammad : « L’encre de l’élève est plus sacrée que le sang du martyr » ou de critiquer le fonctionnement archaïque de cette société en marge du monde :

« Sept siècles déjà que nous déclinions en regardant passer le train du futur sans pouvoir monter dedans. Sept siècles que le monde musulman respirait avec un seul poumon, payant au prix fort le musellement de leurs moitiés. Sept siècles que l’on appelait ça une régression féconde pour ne pas admettre le marasme. Il était loin, le temps où la valeur spirituelle d’un musulman se mesurait à la quantité de livres qu’il possédait, où les bibliothèques champignonnaient comme les minarets, loin aussi le temps où les mosquées, au-delà des salles de prières, abritaient le savoir que les hommes et les femmes pouvaient venir goûter sans distinction ».

Derrière ses barreaux elle est la plus libre de tous car elle remet en question le pouvoir de fondamentalistes machos et stupides : « Vous êtes de pauvres cons avec les clés du temple. Je vous hais de toute mon âme, de tous mes os, de tout mon cœur » … « Vos doctrines délétères ont fini par corroder vos âmes, vous persévérez dans le mal parce que vous vous sentez condamnés.  Le monde avance sans vous, alors vous lui crachez dessus, il progresse sans vous, se moque de vous, exploite votre dégénérescence pour blanchir sa noirceur. Vous auriez pu vous interposer, atténuer cela, mais vous avez cédé par lâcheté. »

Face à elle, et à sa langue bien pendue, le juge devenu amoureux hésite et retarde l’issue du procès. On pense à Shéhérazade, car il est séduit par la liberté et la résistance de cette femme, lui qui a gravi les échelons du pouvoir et ses possibles arrangements pour se retrouver à la place qu’il occupe. Son affection pour elle fait que l’on se demande comment cela pourrait influencer le jugement final. Ce qui n’empêche pas Bilqiss, dont la vie est pourtant en grand danger, de lui décocher quelques flèches acerbes en jouant sur sa culpabilité à la condamner : « Et s’il y avait pire que la mort dans la vie, monsieur le juge ? ».

De son côté, Léandra, la journaliste américaine arrivée depuis peu pour « sauver » Bilqiss, dans un pays où des soldats américains commettent quotidiennement des exactions violentes, fait ce qu’elle peut avec une certaine maladresse. Elle est pétrie de bons sentiments mais Bilqiss, toujours en révolte, les récuse en grande partie, sauf peut-être vers la fin que nous ne pouvons révéler ici sans trahir l’auteur.

Au final ce roman est un cri pénétrant de liberté et de vie. Il est écrit avec vigueur et sensibilité, et l’on n’en sort pas indemne. Mais tout le monde devrait le lire, les hommes comme les femmes, les musulmans croyants comme tous ceux qui ne croient pas. Avec de simples mots ce livre est un acte subtil de résistance face à toutes les barbaries religieuses et/ou sexistes du monde tout en laissant entrevoir ce que peuvent être des relations sereines entre des hommes et des femmes réconciliés entre eux et avec le divin.

« Une quête de savoir vaut mieux qu’une vie entière de prière » Prophète Muhammad.

 

Et pour les amateurs d'évasion, un blog littéraire et blog de voyages ici : Biblioblog

 



12 réactions


  • bakerstreet bakerstreet 11 mai 2016 14:07

    Intéressant, vous donnez envie de lire ce livre prometteur. Ce monde n’est pas fait pour le vieil homme, et encore moins pour la jeune femme, surtout dans les sociétés monothéistes, dont la religion n’est qu’un prétexte à valider les appropriations, les pires exactions sous le prétexte qu’un dieu omnipotent archaïque leur a donner tous les droits. 

    Cela existe depuis si longtemps, mais a fait encore on le sait des progrès considérables, dans la régression et la bêtise....Vive la société laïque, qui met les gens au pied du mur de leurs responsabilités !
     Que peut on espérer d’une religion qui cache le visage des femmes, leur corps, validant par là qu’il est quelque chose de démoniaque, d’honteux, ou de si follement excitant, qu’il ne peut être dévoilé que par son propriétaire officiel et exclusif : Les autres hommes étant vu comme potentiellement dangereux, et incapables de refréner leurs désirs...Voilà l’école des tarés, du complexe, de la honte, de la culpabilité, de l’envie, du passage à l’acte, de l’appropriation, du péché....Voilà du matériel pour les écrivains, sans doute, mais dont ils se priveraient bien, à charge pour eux de décrire des sociétés heureuses, épanouies, et égalitaires. Instruites par des paradigmes de respect envers toute chose. Imagine, comme disait John Lennon. Non, on n’avait pas imaginer arriver ci-bas....La société indienne présente bien des défauts, et des inégalités, dans sa formidable complexité, mais pourtant ce n’est pas la pire, indépendamment évidemment des crimes monstrueux que vous évoquez, et qui sont devenus exponentiels. Plusieurs cas de viols collectifs ont défrayé la chronique, comme celui d’un couple de touristes suisse qui voyageaient en vélo, ce qui est nouveau, en rapport avec l’inde que j’ai connu il y a bien longtemps de cela dans les années 70, mais qui était loin d’être idyllique par ailleurs. Sans doute la rencontre de la modernité mal comprise, trop rapide et sauvage, avec un monde de rites et d’interdits millénaires tout à coup renversées....Mais malgré tout c’est un pays où des associations se battent pour le sort des femmes, contre la dote, le système des castes, avec un certain succès. La rencontre de la modernité et de la tradition pourra t’elle se faire de façon harmonieuse, ou sera t’elle une erreur tragique ? Je suis optimiste malgré tout pour l’inde, en raison de sa formidable jeunesse, de sa beauté, de sa culture, et du soin que certains apportent à l’éducation, en particulier des fillettes, qui est encouragée là bas, contrairement à d’autres pays. Un très bon film est passé sur arte, il y a une huitaine : Magnifique, universel, et qui donne une image très bonne de l’inde moderne 
    Trailer du film The Lunchbox - The Lunchbox Bande-annonce VO 

    • astus astus 11 mai 2016 14:28

      @bakerstreet


      Merci pour votre intéressant commentaire. Je pense comme vous que l’Inde est en train de changer et j’ai beaucoup apprécié moi aussi le film Lunchbox. Mais je suis également optimiste pour tous les pays, et ils sont malheureusement encore nombreux, qui maltraitent les femmes au nom de traditions ancestrales religieuses ou non. Il y a un film turc qui s’appelle « L’étrangère » , dans la lignée de « Mustang », qui traite des crimes d’honneur toujours en vigueur là-bas. Cela fait froid dans le dos. Et bien sûr les religions ne sont pas en reste pour museler une grande partie de l’humanité, du moins tant qu’elles n’ont pas pu faire l’exégèse de leurs textes sacrés. Mais je suis confiant que cela viendra et l’on s’apercevra alors que cette moitié de l’humanité permettra aux pays qui auront fait ces réformes indispensables des progressions considérables. Mais ceci ne doit pas nous faire oublier, on le voit bien en France avec ces affaires récentes, que nous avons nous aussi à balayer devant notre porte, même si le niveau de violence n’est pas tout à fait comparable, ce qui n’excuse en rien les gestes déplacés, et a fortiori les actions criminelles qui sont encore trop nombreuses chez nous.
      Bien à vous.

    • bakerstreet bakerstreet 11 mai 2016 14:46

      @bakerstreet

      J’ai grand respect pour le cinéma Turc, et garde un souvenir ébloui du film « le troupeau », de Guney, qui date un peu, et qui n’est pas sans ressembler au cinéma indien dans son engagement néo réaliste....Sans doute connaissez vous le film saoudien de Haifaa Al-Mansour, qui est un vrai miracle d’opiniâtreté et de lumière...
      Wadjda Bande Annonce Francaise (2013) - YouTube
      Le cinéma reste l’art fondamental par lequel on peut changer les choses, plus il faut avouer que le roman, plus confidentiel, et réservé souvent à une élite déjà avertie. Néanmoins bien sûr, la qualité d’un bon roman peut changer les paradigmes, et apporter son grain de sable.  Je pense par exemple « au dieu des petits riens »,dont le titre pourrait synthétiser ma pensée en ce registre. 
      Le Dieu des Petits Riens - Arundhati Roy - Babelio
      Je me permettrais aussi, l’occasion étant offerte, de recommander ce très bon roman « Meursault contre enquète », de Kamel Daoud, que je viens de lire, d’un jeune écrivain algérien courageux, refusant de quitter son pays, malgré les menaces des islamistes à son encontre. 

    • astus astus 11 mai 2016 14:48

      @bakerstreet
       

      Superbes références, encore merci !

    • astus astus 11 mai 2016 14:49

      @bakerstreet


      Superbes références, encore merci !

    • La mouche du coche La mouche du coche 12 mai 2016 12:59

      Article haineux, misandre, taré, d’un soumis à l’empire. Passons


    • astus astus 12 mai 2016 13:28
      Nombre de commentaires de la mouche du coche : 2995 (!) mais zéro article...
      Soyons indulgents avec les animaux...et passons...


  • bakerstreet bakerstreet 11 mai 2016 14:21

    Je fais c’est vrai ici référence au prétexte évoquée par votre auteur : Le viol fait dans une autobus à New dehli, et dont vous dites qu’il inspira le roman...

    Ce qui pose tout de même le transfert d’un fait divers d’une société à une autre. Il y eut à Delhi de grandes manifestations pour imposer le jugement des coupables, afin de faire pression sur la justice. Donc, la société civile doit se mobiliser pour faire avancer les choses,dans des sociétés patriarcales. Violer quelqu’un, c’est soit le détruire, soit le changer en fauve, une autre forme de destruction la aussi ; mais attention à la sainte colère de certaines. En inde le personnage de Poolhan davi défraya la chronique. Cette jeune intouchable victime d’un viol collectif, exécuta plus tard ses bourreaux, se fit « reine des bandits », échappa à la justice pendant plusieurs années, fut jugé, emprisonnée, libérée, devient députée, avant de se faire assassiner...Résultats de recherche

    • astus astus 11 mai 2016 14:32

      @bakerstreet
       

      Cette histoire, que je ne connaissais pas, est un véritable roman ! 
      Merci pour ce lien.

    • bakerstreet bakerstreet 11 mai 2016 14:48

      @astus
      Peut être est il possible de retrouver les post cast sur france culture, qui il y a quelques temps, avait fait plusieurs heures d’émission sur cette femme, avec interviews croisés


  • OMAR 11 mai 2016 18:01

    Omar9

    Salut astus et merci de m’avoir fait connaitre cette écrivaine et son œuvre.

    Quelques annotations personnelles :
    « Bilqiss » se traduit « avec mesure »...
    Or, « elle a contribué à tuer son violeur de mari,  » et non pas son père qui est à l’origine de son viol « halal »...
    Eh oui, on diabolise avec raison, cette merde de M. Merah, jamais ce roi diabolique de Salmane ben Abdelaziz Al Saoud...

    Et puis, cette Léandra, c’est un peu la cavalerie des films western qui arrive au bon moment pour éliminer ces sauvages d’indiens.
    Ou peut-être aussi Tarzan qui fera fuir ces bêtes féroces, ces animaux....

    Allez, j’ai bien aimé votre article et apprécié l’idée générale qui se dégage de l’œuvre de Saphia Azzeddine.


    • astus astus 11 mai 2016 19:58

      @OMAR


      Merci pour la traduction même si dans le cas présent la « mesure » n’est pas la qualité principale de l’héroïne de ce roman... Mais cela me fait penser que pour tisser des liens avec d’autres cultures il est important de parler les langues de celles-ci. Et je suis personnellement favorable à ce que la langue arabe, par exemple, puisse davantage faire l’objet d’un enseignement dans notre pays pour ceux qui le souhaitent, ne serait-ce que pour pouvoir lire dans le texte lui-même. Quant aux Saoud je n’ai pas vraiment de bonne opinion à leur égard et je l’ai d’ailleurs écrit sur agoravox à plusieurs reprises. Je critique en particulier à ce régime d’avoir détruit tous les monuments pré-islamiques, ce qui est criminel pour la mémoire d’un peuple.
      Bonne soirée.

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