jeudi 28 mars - par Le Vautre Oméga

Ce que Houellebecq nous apprend

Avec Sérotonine, Houellebecq sort de nouveau le bout de son nez de la taupinière. Pourquoi pas ? C'est un bon auteur, au miroir duquel on s'y reflète d'un désir qui s'entend de notre sentiment d'identité malheureuse. Considère-t-on, par exemple, la structure de notre désarroi ? Il suffirait d'en dire peu : nous sommes, où je comprends hommes comme femmes, les sujets d'un « nous » – c'est-à-dire : d'une sophistication sociétale, thèse foucaldienne.

Houellebecq est un miroir de l'homme occidental, auquel l'on ferait bien de se mirer à défaut d'appliquer à fond le Gnothi seauton (réputé) des Grecs... 

C'est vraiment une tâche difficile, une tâche difficile mais nécessaire.

En quoi ne serions-nous pas désabusés, aussi ?

L'intelligence supérieure exige la froideur. Un grand respect envers soi-même : donc de ne rien se cacher, ne pas se voiler la face derrière l'écran de la beauté faussement cristalline du discours capitaliste. Il ne s'agit pour lui (ce discours) que d'émettre de la fumée, de l'encre et quelques exhalaisons. Or, Houellebecq nous ramène, en gardant par-devers soi ses astuces d'usurpateur1, à la réalité malgré lui, ce pourquoi la teneur de ses bouquins nous repousse et nous attire. 

Et pour cause : il apparaît que la société sordide qu'il dépeint est une société violente. Mais la misère houellebecquienne s'affiche comme une misère due à sa quête désespérée de rétablir un ordre certain – qu'on croirait faussement religieux. D'où vient ses déclarations laissant peu de doutes en définitive.

Le désabusé chez nous n'a de liens qu'avec la saleté peccamineuse dont on abomine l'existence. Témoins, par exemple, nos dépressions, souvent les résultantes malheureuses de la politique.

L'on voudrait assurément s'imposer, fabriquer quelques armes, tailler des silex et chasser le mammouth, c'est-à-dire chasser un juif renouvelé (qui n'en serait pas un, de juif – je parle en images). Prenez, si vous le voulez bien, vos pulsions destructives comme le droitisme forcené. Là, certainement, ça ne paraît-il pas violent, et donc désabusé ? Le désabusement n'a comme cause que le sentiment prégnant de vouloir s'enrichir psychologiquement, à quel titre vous déprimez de ne pas y atteindre. 

Nietzsche appelait ça d'ailleurs le ressentiment. 

Houellebecq n'est qu'affaire de ressentiment. Cherchez, autrement dit, le désabusé qui pointe en vous, n'est-il pas, lui aussi, une grosse affaire de ressentiment ? Moi je gamberge là-dessus à la pareille.

Je ne peux pas pointer la sainteté réellement, sinon sous le vocable de joie coupable. On ne fait pas de saint avec la dépression seule, je le dis toujours. Si Houellebecq est utile, ça n'est que dans cet objectif : vous faire refléter la boule amalgamée de rancœur « dans votre cœur » (c'est le cas de le dire). 

Pointez ça à votre guise, mais on nomme le phénomène un « symptôme » pour ce qu'il transparaît du réel. 

Et ce qui ne saurait y transparaître autrement, c'est le mythe constitutif de toute la vie. Houellebecq resplendit du mythe que vous cachez à votre conscience, d'où son malaise. Partant, c'est à rabibocher le poids du mythe et la vie, ce qui la recouvre d'un mauvais vernis et vous condamne à quelque lourdeur.

Que vous vous y reflétiez n'exclut donc pas votre esquive.

Car voilà, un écrivain est toujours symptomatique en ceci qu'il représente, sans le vouloir, la « réalité » (c'est-à-dire l'invisible). À quel titre il cristallise, toujours symptomatiquement, comme une intuition. Reste aux lecteurs de faire quelque chose de cette gésine.

Cette gésine on l'appelle philosophie. À Houellebecq de l'y sentir chez un Schopenhauer. Or, Schopenhauer fut le premier à prôner l'introspection et la stimulation de la vie intérieure, en quoi il constituait bien malgré lui un continuateur des tenants de l'Un mystique. Aussi y a-t-il urgence pour les lecteurs de Houellebecq de sentir poindre l'Un en eux, dont la dépression donne le pressentiment. Le Christ lui-même n'érige-t-il pas le malheur ainsi que la théophanie par excellence ?

Houellebecq n'existe pas, ou du moins existe-t-il à ceci près de sa fonction révélatrice... Je veux dire qu'on ne peut que s'y refléter, à savoir moyennant la vision du symptôme du réel chargé.

________

1 « Ses astuces d'usurpateur », c'est à savoir en quoi il nous paraît à tort pour un saint, ce qu'il tente d'atteindre par le symptôme – entendre : symptomatiquement comme reflet de la réalité. C'est son rêve. Le sait-il au moins ? La sainteté est inatteignable. Et on l'aime pour son échec.



13 réactions


  • mursili mursili 28 mars 12:01

    Que veut dire la phrase

    C’est un bon auteur, au miroir duquel on s’y reflète d’un désir qui s’entend de notre sentiment d’identité malheureuse ?

    Vague influence lacanienne ?

    Mystère et boule de gomme...


    • Gollum Gollum 28 mars 12:28

      @mursili

      Lol smiley


    • Paul Leleu 28 mars 19:49

      @mursili

      bah... quand on parle d’auteurs à la mode comme le très parisien Houellebecq (Flammarion), toutes les préciosités de langage sont permises... C’est l’auteur de la dépression photogénique... on en a un à chaque génération, pour occuper les cadres intermédiaires angoissés...

      par contre, vous ne trouverez pas chez Houellebecq le moindre quart du début d’un commencement d’esthétique, de poésie ou de spiritualité... évidemment, ça mettrait par-terre tout son logiciel de nihilisme cérébral...

      il lui faut quitter la toute-puissance (transposition infantile ?) de l’intellect... car l’intellect, qui ne voit du monde que la mécanique, ne peut conduire qu’au pessimisme... chacun peut le constater, pas besoin d’être un génie pour cela... il n’y a pas d’issue « ici-bas » pour l’humanité... il nous faut accepter la dimension transcendentale de la poésie, de l’esthétique, de la religion... Dieu, le Beau, l’Amour... bref... tous les tabous contemporains.

      la base pour devenir un homme (ou une femme) adulte, est justement de faire ce constat des limites, pour le transcender ensuite d’une manière ou d’une autre... je note d’ailleurs que c’est ce que Houellebecq s’autorise à titre personnel en ayant choisi de devenir écrivain... mais, il n’a sans doute pas jugé son public digne d’accéder à la même transcendance...


    • Gollum Gollum 30 mars 09:48

      @Paul Leleu

      Je n’ai pas lu beaucoup de Houellebecq (un seul) mais ce que j’ai compris de lui m’incite à penser que vous êtes à côté de la plaque en ce qui le concerne. 

      Son nihilisme, qui n’est pas vraiment le sien, a pour but de mettre en relief le vide de nos sociétés, précisément engendré par l’absence de transcendance. Par l’absence de sens.

      Je crois savoir d’ailleurs que Houellebecq est un lecteur de Guénon. 


  • Gollum Gollum 28 mars 12:35

    La sainteté est inatteignable. Et on l’aime pour son échec.


    Tout le masochisme chrétien résumé dans une phrase consternante.

    Point 1 : très contestable.

    Ponit 2 : alors là, aimer quelque chose que l’on sait à l’avance hors de portée, c’est du masochisme à l’état pur.


    Sinon, comme d’hab, j’ai pas compris grand chose à ce texte. Mais vu votre masochisme évident je me demande s’il ne s’agit pas d’une stratégie profonde.


    Écrire pour ne pas être compris. Et en jouir. Penser que l’on est un auteur d’exception que les autres sont incapables de percevoir. Et en soutirer un orgueil jubilatoire et masochiste. 


    Vous avez quelque chose de Georges Bataille. Lui aussi était fasciné par la souffrance. 


    • blablablietblabla blablablietblabla 28 mars 13:53

      @Gollum
      Bonjour, tout à fait , je trouve l’article un peu abstrait , un peu comme un tableau de Kandinsky que j’ai du mal à comprendre contrairement au « figuratif » . Soyez clair nom de dieu.


    • Paul Leleu 28 mars 19:57

      @Gollum

      vous me faites un peu marrer... c’est là toute votre vision de la chrétienté ? du masochisme mal dégrossi ?

      vous pensez vraiment que nos Anciens étaient des imbéciles finis qui avaient une religion de merde ?

      Ou alors, peut-être que les « modernes » qui ont prétendu avoir tout compris à la vérité vraie du vrai monde réel, étaient peut-être juste des prétentieux...

      petit élément de réflexion : quelle différence, en apparence, entre un acte d’amour et un viol ? Si on « objective » la chose, à la manière des modernes, il n’y en a pas... car l’amour appartient à l’invisible... et pourtant, chaque être est capable de discerner instinctivement la différence entre le viol et l’amour (surtout quand il le subit)... si on applique ce savoir instinctif à d’autres domaines, ça ouvre quelques portes...


    • Gollum Gollum 29 mars 09:27

      @Paul Leleu

      Eh bien rigolez tout ce que vous pouvez. Il se trouve que j’ai fini par me renseigner car, comme beaucoup, j’ignorais la réalité et la réalité c’est que ce ne fut pas brillant et que le christianisme a été une régression sur bien des plans (j’accorde qu’il y a eu des retombées positives aussi).

      Lire : https://www.amazon.fr/gp/product/2213013063/ref=dbs_a_def_rwt_bibl_vppi_i2

      Notamment les deux commentaires clients.

      Quant à votre réflexion sur le viol c’est du surréalisme et je n’arrive même pas à comprendre où vous voulez en venir.

      Ce qui est très drôle c’est que les chrétiens gobent encore la propagande de leurs curés en ignorant complètement la réalité des faits. Et vous en êtes un bel exemple.


    • Eric F Eric F 31 mars 18:45

      @Gollum
      A propos du lien que vous donnez, il faut replacer cet ouvrage dans la pensée globale de son auteur (Jean Delumeau), à savoir que cette « pastorale de la peur » basée sur une surculpabilisation était antinomique avec le véritable esprit de l’évangile tel qu’il apparait notamment avec Vatican II. (lien)
      On peut relativiser aussi en rappelant qu’il y avait plusieurs courants dans la religion, notamment dans la polémique entre les jésuites et les jansénistes (cf Pascal), les premiers étaient taxés en quelque sorte de laxisme avec la casuistique de l’excuse. Les puritains protestants étaient également plus rigoristes que les courants libéraux. Reste aussi à mettre en regard la question des oeuvres caritatives de l’église, en quelque sorte sécurité sociale des époques anciennes.


    • Gollum Gollum 31 mars 19:27

      @Eric F

      Oui. Delumeau était chrétien. Dire que Vatican 2 est le véritable esprit des évangiles peut être sujet à discussion. En tous les cas c’est mieux qu’avant. Ceci dit il aura fallu attendre 2000 ans pour s’apercevoir qu’on faisait fausse route. C’est quand même assez surréaliste... (Et encore, je n’évoque pas les scandales sexuels modernes tels que révélés par Sodoma)
      Quant aux œuvres caritatives certes. Sauf que l’on peut aussi y voir le côté souriant masquant le reste. C’est d’ailleurs un peu comme cela que fonctionne toute secte bien comme il faut. Un côté face, attrape disciples, et un côté pile moins cool..

      En tous les cas le christianisme aura popularisé l’idée de fraternité universelle, base même de la Révolution française, qui a laicisé l’idée, tout en se débarrassant de la religion.. Donc tout n’a pas été négatif..


    • Eric F Eric F 1er avril 11:34

      @Gollum
      Nous autres Français avons tendance à tout ramener à notre propre histoire, en fait la civilisation occidentale a évolué progressivement avec les « humanistes » (les premiers humanistes, comme Erasme, étaient chrétiens) et les philosophes / moralistes du 18 ème. La première déclaration des droits humains est celle de l’indépendance étasunienne, elle ne fait pas mention de religion dans un pays dont le substrat est cependant resté religieux (en fait on pourrait même remonter à l’habeas corpus anglais). Les notions de droits universels et de liberté de conscience et de dignité humaine découlent en effet de principes évangéliques, dont l’institution et la caste religieuse s’étaient éloigné, mais dont l’enseignement portait certains aspects.
      L’état s’est débarrassé de la religion en tant que « directeur de conscience », les pères de la Révolution auraient voulu lui substituer les valeurs républicaines (en résumé l’esprit civique), cela a pu être le cas à certaines périodes, mais cela nécessite une certaine cohésion nationale (on la trouve dans certains pays, je pense au Japon par exemple, où le sens civique est élevé).


  • Legestr glaz Legestr glaz 29 mars 10:16

    Vous écrivez : « moyennant la vision du symptôme du réel chargé ».


    Voilà le genre de phrase qui nous réconcilie avec le principe d’autorité. 



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