mardi 14 juillet 2009 - par Geneviève Confort-Sabathé

De l’usologie à l’usologie politique

Mot formé à partir du latin usus, usage, et du grec logos, discours. 

Science de la maîtrise des usages définis comme façons de faire, de faire usage de, ou utiliser selon certains modèles ou formes, d’une manière répétitive ou non. 

 

¤ 1. Ce qui requiert notre attention, sous quelque forme que ce soit, qu’il s’agisse d’un objet matériel ou d’un principe, n’existe que faisant usage (de) et dans un certain environnement d’usages

¤ 2. Seuls des usages ou manières de faire ou de se faire peuvent se faire rigoureusement observables, avec toutes les garanties de falsifiabilité qu’exige un exercice rationnel ou scientifique.

¤ 3. Quel que soit l’usage observé, la question est posée de la maîtrise que nous avons de cet usage aussi bien en pratique qu’au plan de sa mise en observation même 

 

méthode

La question « que faut-il pour le faire » domine l’attention spontanée à ce qui nous environne, à ce que nous pouvons causer ou subir, aux transformations auxquelles nous assistons. L’usologie est donc « la science au monde la mieux partagée ».

L’usologue propose de l’encadrer par une méthode. 

 

Quel que « soit » (se fasse) l’objet observé, une enquête usologique ou usologie, spontanée (« sauvage ») ou savante, opère dans trois directions. 

Les deux premières ont un caractère objectif :

¤ 1. De quoi X fait-il usage ? Il faut quoi pour le faire, pour se faire, pour qu’il « existe », se manifeste ? (cas « sujet »). 

¤ 2. Quels usages en fait-on ? Il sert à quoi ? (cas « complément »). 

L’observation montre que le cas « sujet » anticipe sur le cas « complément » et que celui-ci rétroagit sur le cas sujet. 

La troisième a un caractère conjecturel ou prospectif :

¤ 3a. De quoi d’autre X peut-il faire usage ? (qui conserverait l’identité que nous lui avons reconnue).

¤ 3b. Quels autres usages peut-on en faire ? (id.)

Ces deux dernières questions conduisent toutes les innovations dont nous sommes responsables ou témoins. 

 

Outre l’intérêt heuristique de cette méthode (la façon dont elle multiplie les observations), son application même montre que ses résultats ne peuvent se faire que tout provisoires, ainsi que l’usage qu’on en fait (théories, pratiques). Ce qui explique le renouvellement constant des sciences. 

 

champs

L’économie générale de l’expérience la porte à retrouver ce qu’elle a déjà observé, ce qui a déjà servi, à le modéliser et se garantir de cette opération de modélisation pour entreprendre des actions ou interpréter le monde et les conduites. L’expérience tend ainsi continuellement à nier sa nouveauté ou singularité. Ainsi s’explique la rémanence du discours essologique (c’est, il est, il est dans sa nature de…). 

En usologie, ce qu’on tient pour « être », « étant », donné une fois pour toutes, toute identité (singulière ou générale) résulte d’une construction, n’existe comme « étant » qu’en faisant usage de constantes supposées « être ». N’existe, en d’autres termes qu’en faisant usage de l’usage général qui consiste à « faire être », qui a pour effet d’expliquer par la supposée nature de X cela même qu’il faudrait expliquer (en quoi il apparaît, se fait « constant » dans ses variations). 

La déconstruction usologique, « sauvage » ou méthodique (1.2.3a, 3b), déjoue les ruses de l’essentialisme (de la réduction ontologique ou ontique). 

 

En réduisant les faits observés à des usages et rien d’autre l’usologue revisite tous les champs de la connaissance en fonction des contraintes usologiques et de leur maîtrise. 

En psychologie, il s’attache à la façon dont se construit l’observation des manières de faire (l’intelligence) et à l’expérienciation des pratiques. 

En sociologie, il observe les différents usages que font les sociétés des contraintes anthropologiques matérielles (« besoins » de base) et sociétales. 

Il aborde l’histoire en tant qu’histoire des usages. 

En pédagogie comme dans les sciences physiques, il propose de reconstruire les savoirs et savoir-faire à partir de la méthode « u ». 

En épistémologie, il s’intéresse à la lutte des deux paradigmes : faire être et faire usage. Il dégage et interroge les références essentialistes ou essentialisantes dont résulte notamment le sexisme, la xénophobie, le racisme… et qui orientent les représentations en morale, philosophie, religion, esthétique.  

En politique, il observe les effets induits par les usages chrématistiques (relatifs aux conditions de production et de distribution des richesses) sur la maîtrise que les usagers ont de leurs usages et de la façon dont il s’y identifient. 

 

Trois confidentiels Cahiers d’Usologie,  rédigés par Jean-Paul Lambert (né en 1932) ont paru entre 1990 et 1992. L’un d’eux, intitulé « Les enjeux », a été introduit par François Dagognet, qui présida l’Agrégation de Philosophie. 

L’article-manifeste Pensez usages, plaidoyer pour l’usologie (attribué fautivement à Jean-Pierre Lambert) est paru dans la Revue du Mauss n° 14 en nov. 1991). 

PROSPER (ISSN 1621-5540) a plus particulièrement développé l’approche politique de l’usologie depuis 2000.

On trouvera sur le site prosperdis.org un certain nombre d’essais et textes explicitant les principes et la méthode 

 

v. nominalisme, constructivisme, Ockham, Jean-Marie Guyau, Karl Popper.

 

 

usologie politique

 

L’usologie politique met en observation la maîtrise des usages (institutions et pratiques) constitutifs des champs qualifiés de politiques. 

Cette maîtrise est brassés par deux contraintes : celle de la production de richesses et celle de leur distribution ou répartition. 

La maîtrise de ces contraintes détermine un ensemble de décisions et de luttes incessantes aux plans économique et social. Elles ont pour effet d’assurer ou de reproduire la domination de certains acteurs. 

 

Dans le cadre économique actuel, 

si nous procédons à une rapide analyse usologique de la production : 

1. De quoi fait-elle usage ? Toute production utilise des matériaux, de l’énergie, des transports, du travail humain et donc des compétences. Toutes choses qui ont un certain prix au cours du marché. Leur usage est commandé par des prix. 

Une production, aussi utile soit-elle, peut être abandonnée pour des questions de prix des composants et du travail, alors même qu’ils sont disponibles ou existent en abondance. Le prix des matériaux constitutifs et de la transformation grève les profits qu’on peut en retirer au moment de la mise sur le marché. 

Dans le cadre actuel, les contraintes liées aux prix sont plus facilement dénouées par ceux qui disposent d’un volant de capitaux, des infrastructures capables d’en amortir ou d’en commander les variations et les technologies afférentes. 

2. Quels usages en fait-on ? La production X s’inscrit dans un ensemble de productions complémentaires ou concurrentielles au plan pratique et des profits monétaires qu’on en retire. Les avantages pratiques, écologiques, symboliques, d’un produit ou service, ne sont reconnus qu’à condition de trouver une clientèle solvable et de permettre à l’entrepreneur de rembourser ses investissements, ses emprunts, etc.

Dans le cadre actuel, l’environnement productif se trouve de fait commandé par la maximalisation des profits qu’exigent le maintien de la machine productive matérielle et symbolique. 

 

Les deux questions « prospectives » sont encore plus éclairantes :

3a. De quoi d’autre une production peut-elle faire usage ? L’entrepreneur privilégie les matières d’œuvre les moins coûteuses, tente de faire des économies d’échelle et de main-d’œuvre (ce qui peut le conduire à délocaliser sa production). 

3b. Quel autre environnement serait plus favorable à la mise sur le marché du produit ou service ? On pense ici aux périodes de croissance, mais aussi aux demandes susceptibles de valoriser les produits ou services (ex. des soucis de caractère « écologique »). 

 

Dans le cadre actuel, toujours, brossons rapidement une usologie de la maîtrise de leurs usages par les usagers  : 

¤ 1. De quoi cette maîtrise fait-elle usage ?  Principalement d’argent, aussi bien au niveau de la production qu’à celui de la consommation. 

¤ 2. Dans quel environnement d’usages ? L’accès à cette maîtrise est aussi inégal pour les salariés (hauteur des salaires) que pour les entrepreneurs (hauteur des profits). 

¤ 3.a. De quoi d’autre peut-elle faire usage ? D’échanges de services, de récupérations et ruses diverses, abolissant les achats. D’économie souterraine…

3b : dans quel autre environnement… ?  Ex. : réduction des dépenses, vie « monastique ». 

 

Ces deux usologies (de la production et de sa maîtrise) sont couramment pratiquées, bien qu’en désordre, par les analystes du capitalisme et les écologistes. Elles peuvent être affinées en prenant en compte les recyclages et les mesures de compensation prises en faveur des entreprises (par le biais de la fiscalité) ou des travailleurs exclus de la production. 

Leur fécondité observationnelle, heuristique, est incontestable. 

Elles ne permettent pas pour autant de sortir du cadre observé. Elles ont pour effet de conforter le paradigme capitaliste même chez ceux qui sont le plus critiques à son encontre. 

D’où l’intérêt de procéder à l’usologie du cadre économico-politique lui-même.

 

Elle commencera par deux rappels :

1. De quoi ce cadre économique fait-il usage ? Il utilise (n’existerait pas sans) les profits monétaires opérés par une certaine production après avoir remboursé les emprunts augmentés des intérêts, payé les actionnaires, les taxes et impôts, etc. 

2. Dans quel environnement ? Dans un environnement où la rentabilité monétaire conditionne toutes les productions et se trouve juge en dernier ressort de la pertinence de chacune d’elle (est-elle concurrentielle ou non ? assure-t-elle des retours sur investissements suffisants, etc.). 

 

3a. De quoi d’autre le cadre économique et politique pourrait-il faire usage ?

Deux types de propositions peuvent ici se présenter :

¤ des propositions réformistescontinuant de faire appel à l’obligation de faire des profits monétaires, en « moralisant » les conditions d’exploitation des hommes et de la planète, en créant des ententes entre puissances marchandes, par des aides au développement, par l’usage de monnaies affectées à certains usages, ou « fondantes », etc. 

¤ des propositions non-réformistesabolissant l’obligation de faire des profits monétaires

 

3b. Quel autre environnement d’usages économiques et politiques en résulterait ?

¤ Les propositions réformistes peuvent notablement « changer la vie » : ainsi de la diminution du temps de travail, de l’augmentation du smic, d’un « revenu d’existence », de réglementations relatives à l’énergie, au renouvellement des ressources, à l’introduction des pesticides, OGM, etc. La création de richesses n’en continuera pas moins d’être soumise aux profits monétaires et aux cours du marché

¤ Si on abolit l’obligation de faire des profits monétaires, les changements sont bien plus considérables, aussi bien au niveau de l’usage des ressources naturelles et humaines, qu’il est désormais possible de respecter sans que « ça coûte », que de l’écologie des usages retenus par une société à un moment donné. 

 

L’abolition des profits monétaires a été prévue par Marx et les distributistes « historiques » (Rodrigues, Duboin, milieu XXe, sans que ces derniers aient eu connaissance du texte de Marx) : passé un certain niveau de productivité, il faut abandonner le salariat et distribuer les moyens d’exister non plus en fonction de la quantité de travail mais de celle des richesses « socialement produites ». 

L’abolition des profits monétaires est aujourd’hui proposée sous deux formes :

I. avec conservation d’une évaluation en prix, mais avec une monnaie émise sans intérêts et qui s’annule (pas une monnaie qui « fond ») au moment de la transaction (distributisme historique). 

II. avec suppression de toute évaluation monétaire, par une « comptabilité matière » exclusive dont l’usage des codes-barres nous donne aujourd’hui l’exemple (thèse défendue par PROSPER). 

 

N.B. L’usologie politique objective les conditions politiques. Elle n’est qu’un domaine de la recherche usologique au même titre que l’histoire, la génétique, etc. 

Elle n’autorise pas de choisir une politique plutôt qu’une autre. 

Le vocable « usologie politique » va donc au-devant d’un abus de langage du même type qu’« écologie politique ». Il sera difficile de l’empêcher, pour signifier la refondation du politique sur la maîtrise de leurs usages par les usagers, maîtrise aliénée par l’obligation d’opérer des profits monétaires et de conditionner l’accès aux richesses par l’usage même d’une la monnaie

 

Réf. Revue PROSPER (ISSN 1621-5540), André Gorz : Article dans Transversales n° 3, 2002. J.-Paul Lambert  : Le socialisme distributiste, Jacques Duboin 1898-1976)Ecologie et Distributisme, la planète des usagersLe distributisme éthique et politiquela grande relève de la machine par les hommes, L’Harmattan 1998). 

 



2 réactions


  • Fergus fergus 14 juillet 2009 16:12

    Il me semble que tout cela, très fouillé mais aussi, excusez-moi de le dire, un tantinet ennuyeux, est résumé dans la notion marketing (à laquelle vous ne faites d’ailleurs pas allusion) de « valeur d’usage ».

    Une « valeur d’usage » qui consiste précisément à se poser les bonnes questions sur ce qu’un client potentiel ferait (ou fait) de tel produit ou de tel service dans les différents contextes d’utilisation.

    En l’occurrence, et sans être un spécialiste émérite, notre brave homme (ou notre brave dame) se conduit en « usologue » (que ce mot est laid !) avisé.

    De même d’ailleurs que n’importe quel individu censé dans son activité professionnelle dès lors que celle-ci lui donne le champ libre pour définir ses tâches, voire ses objectifs. Et cela vaut également pour les grand sprojets privés.

    Mais peut-être n’ai-je rien compris. Il est vrai qu’avec mon bac-3, je manque sans doute des bases nécessaires...


  • Dardalhon 6 juin 2010 01:54

    Geneviève Confort-Sabathé n’ignore bien évidemment pas que l’article « de l’usologie à l’usologie politique » qu’elle a sans vergogne osé signer de son nom n’est qu’un copié-collé du texte de Jean-Paul Lambert, ce qui lui valut l’année dernière à sa publication par Agoravox, de simples protestations orales, puis, quand elle réitéra peu après sur le site du R.E.S.E.D.A. :
     http://www.reseda.ouvaton.org/,&nbsp ;
    des réactions nettement plus indignées de plusieurs membres des « Ateliers d’usologie » (Atusol), dont la mienne :
    http://reseda.ouvaton.org/index.php?post/2009/06/19/De-l%E2%80%99usager-%C3%A0-l%E2%80%99usologue%2C-vers-une-politique-de-l%E2%80%99exp%C3%A9rience-%212#c15

    Tout cela ne serait qu’une péripétie sans trop de gravité si cette malhonnêteté intellectuelle n’avait tout récemment interdit à son auteur véritable, (père de ces concepts dès le début des années 2000, rédacteur de la revue « Prosper » et animateur du site www.prosperdis.org, Jean-Paul Lambert, la publication de ce même article dans le wiktionnaire de wikipédia, au motif de ...plagiat (!) puisque ce texte avait été publié en juillet 2009 sur Agoravox par Geneviève Confort-Sabathé...

    Pourriez-vous faire supprimer l’ article de cette usurpatrice et le faire savoir, pour que son auteur puisse enfin voir son texte accepté par wikipédia, ou devra-t-on définitivement voir triompher la plagiaire ?
    Merci de me répondre quoiqu’il en soit.
    Christine Dardalhon


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