lundi 8 août - par Nicole Cheverney

De la guerre d’Algérie (N° 3)

 

Ferrat Abbas. Pendant que Messali Hadj continue son ascension politique, un autre homme apparaît et jouera un rôle central. Il s'agit de Ferrat Abbas. Né en 1899 dans un milieu aisé – Ferrat est fils de Bachaga – son père est Commandeur de la Légion d’Honneur.

Après de longues années d’études de pharmacie – huit au total – il se lance en politique. Il écrit des articles dans le journal le « Jeune Algérien ».

Il demande : l’égalité raciale, le respect de l’Islam, l’égalité des droits.

Dans ses articles, il fait remarquer qu’ « à l’exemple du Japon, tous les peuples arabes aspirent à se mettre à l’école de l’Europe sans pour autant renoncer à leur civilisation et à leurs traditions. Ce qu’il leur faut, c’est une nation européenne qui accepterait de leur servir de trait d’union entre le passé et le présent sans que cela se traduise pour eux par un asservissement. Les jeunes algériens souhaitent que cette nation soit la France et que Alger et Paris deviennent le rendez-vous des intellectuels arabes en vue de contribuer à la renaissance du monde musulman. Leur mission est d’amener la France à jouer ce rôle. »

En 1930, la population en Algérie se répartit comme suit :

- 833 000 Européens (dont 549 000 Français d’origine métropolitaine),

- 71 000 étrangers naturalisés,

- 37 000 Juifs naturalisés,

- 5 millions de Musulmans. (dont une petite minorité ayant renoncé à son statut coranique que les musulmans surnomment les M’Tournis).

Le pays est prospère, les terres pratiquement toutes cultivées, (vignes, céréales, oliviers, orangeraies), peu d’industries, mais des mines productives, un réseau ferré et routier très dense (le plus dense de toute l’Afrique du Nord).

Il faut dire que dès le milieu du XIXe siècle, avec le souci de moderniser l’Algérie et de développer le pays, l’idée d’un réseau couvrant tout le pays fut avancée et mise en pratique. Une voie principale traversant les plateaux et les vallées d’Est en Ouest, partageant les chaînes de l’Atlas. Levert et Randon travaillaient à la « pénétration saharienne par une ligne transsaharienne ». Ce fut un mouvement continu de modernisation, des compagnies s’ouvraient pour les concessions de chemin de fer Alger-Blida. Jusqu’à ce que l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh en 1864 perturbe le projet.

« Les M’zabs concluent une convention avec Randon, en contrepartie ils conservent une autonomie. Randon noue des relations avec les Touaregs, il s’appuie sur les chefs musulmans, en particulier Si Hamza, chef de la confrérie des Tidjanya . Hamza avait comme ambition de commander tout le Sud. Randon s’assurera de sa fidélité. Randon veut établir des relations commerciales avec le Soudan, avec un double objetif, explorer le Touat et Ghadanès… L’infatigable Baudicour se rend dans le Sud Constantinois jusqu’à Biskra (Biscara). Son périple dure 15 jours. Il poursuit jusqu’à El Kantara où il écrit à son frère : « El Kantara n’est pas encore tout à fait dans le Sahara, on est descendu de 500 à 600 mètres pour y arriver de Bathana (Batna). On descend presque encore autant pour arriver à Biscara… C’est là que commence le véritable Sahara…

L’oasis de Biscara renferme 135 000 palmiers ! ».1

 

En 1930, dans l’ensemble du pays, la sécurité règne, les autorités du gouvernement général s’y emploient. Malgré les tracts diffusés à Alger par les « indépendantistes », les idées prônées ne font pas recette chez les Musulmans. Quant aux autorités françaises, elle mettent cela sur le compte d quelques « agitateurs ».

Deux événements vont intriguer Ferrat Abbas.

1/ La France met en place un programme pour l’enseignement public en direction des populations musulmanes, programmes d’ alphabétisation, avec un crédit de 150 millions de Francs.

2/ Dans le même temps, le Cheick Ben Badis crée « l’Association des Oulémas », des théologiens de l’Islam venant de Tunis ou du Caire, pour mailler le territoire algérien d’écoles coraniques avec des maîtres (menderres), enseignant aux jeunes enfants l’Islam et les sciences modernes.

Les Oulémas veulent aller aussi loin et vite que possible, pour rénover la « grandeur de l’Islam », « rescussiter le passé de l’Algérie musulmane ».

Ce que Ferrat Abbas « recherchera vainement dans les livres et les cimetières ».

Les Oulémas prônent en Algérie un mouvement rénovateur qui « se répand dans tout le monde musulman ». La rénovation de l’Islam « aboutit inévitablement au Coran, sur l’idée de guerre sainte ».

250 écoles coraniques sont ouvertes sous l’impulsion de Ben Badis. Elles ne créeront pas d’intellectuels sur le modèle de l’Occident, à l’image d’un Ferrat Abbas, par exemple, mais des « lettrés d’un peuple axé sur une culture essentiellement coranique ».

L’enseignement devient un enjeu.

Un groupe d’instituteurs publics formés à l’école française lancent une petite revue : « La voix des humbles ». Ils défendent le droit à l’égalité sociale et veulent participer à l’émancipation par l’instruction à travers des programmes d’alphabétisation des populations arabes..

Mais l’action des Oulémas et leur enseignement est mieux perçu par les populations musulmanes qui préfèrent envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques plutôt que celles des instituteurs de l’école publique française.

Les Oulémas ne sont pas en odeur de sainteté auprès du gouvernement général d’Alger, il se méfie d’eux, bien qu’il les « tolère ». Aussi, « heurter de front » un mouvement religieux aussi important, est risqué. En 1933, un arrêté réserve aux imams et aux muphtis le droit des prêches dans les mosquées. Ils en écartent les Oulémas qui, furieux, protestent et iront jusqu’à Paris pour rencontrer le ministre de l’Intérieur. Ils seront éconduits. A leur retour d’Alger, le gouverneur général, malgré tout, conscient de leur pouvoir sur la population leur promet des réformes. L’affaire en reste là.

En 1935, le gouvernement constate une recrudescence d’agitation dans la région de Constantine, des grèves et des meetings sont organisés par les partis de gauche : communistes et socialistes.

Le 16 avril 1935, Messali Hadj est libéré, après que les jugements qui le condamnaient soit « cassés ». Il gagne la Suisse, puis revient à Alger.

En France, le Front Populaire a remporté les élections.

Cette victoire « fait naître les plus grands espoirs parmi l’opinion musulmane ».

De plus, les communistes favorables à l’idée d’une indépendance future de l’Algérie, Léon Blum et les Socialistes de leur côté, sont disposés aux réformes.

Maurice Violette, Ministre d’État, travaille sur un « statut algérien ». Le docteur Bendjelloul – délégué financier du Constantinois – (un modéré), revendique « l’assimilation ».

Les Oulémas s’y joignent, mais « du bout des lèvres ». En effet, au mois de Juin 1936 doit avoir lieu le « Congrès musulman » où sera présenté la « doctrine commune ».

Messali Hadj assiste au Congrès musulman.

Intraitable, il s’en tient à ce qu’il a toujours dit et pensé depuis le début : l’indépendance de l’Algérie. Or, en plein milieu du Congrès un événement sanglant l’interrompt : l’assissinat du Muphti Kahoul, « réputé pour sa francophilie ».

Un Oulémas, Tayeb El Okbi est accusé. Il sera lavé de tout soupçons. L’opinion musulmane criera à la « machination de l’Administration ».

 

.../...

 

 

1Extrait – Pierre Gourinard (thèse les Royalistes Français devant la France, dans le monde). Editions Lacour, année 1992.



13 réactions


  • gdelafonte 8 août 09:53

    @ l’auteur,

    Merci pour ces articles, je les trouve intéressants.Vous restez factuelle, il me semble pertinent de rajouter les divisions entre algériens, principalement entre une bourgeoisie gagnée aux idées occidentales et le courant opposé à ces idées. Ces deux courants s’affronteront toujours, et souvent très violemment.

    J’ai connu un descendant de Mr Benjelloul (dont vous parlez) qui m’a raconté comment son père a été évincé dès que le conflit s’est durci.

    Comme vous vous êtes intéressée aux juifs (via le décret Crémieux) il me semble intéressant de rajouter le rôle de certains intellectuels juifs pour l’indépendance de l’Algérie (notamment au sein du PCA, le PC Algérien).


    • Clark Kent Séraphin Lampion 8 août 10:23

      @gdelafonte

      « Vous restez factuelle, il me semble pertinent de rajouter les divisions entre algériens, principalement entre une bourgeoisie gagnée aux idées occidentale (1) et le courant opposé à ces idées. Ces deux courants s’affronteront toujours (2), et souvent très violemment. »

      ça ne s’appellerait pas  (1) collaboration et (2) lutte des classes ?


    • gdelafonte 8 août 22:04

      @Séraphin Lampion

      c’est amusant votre commentaire est très voisin d’un commentaire que m’avait fait Sammy levrai. 

      Avec des raccourcis comme les votres je comprends mieux comment comme vous on peut justifier l’anti sionisme, autre création semantique hasardeuse


    • Clark Kent Séraphin Lampion 9 août 07:39

      @gdelafonte

      E = MC2 aussi est un raccourci.


  • Nicole Cheverney Nicole Cheverney 8 août 10:05

    @ gdelafonte

    Bonjour, Le PC algérien comportait de nombreux « petits blancs » comme on les appelait, (ce n’est pas péjoratif), qui vivaient très modestement et qui rejoignirent le PC. Parmi ces « petits blancs », pas mal de Juifs qui pratiquaient des professions dans le petit commerce de détail, et de l’artisanat, de l’administration française, professions indépendantes, etc. C’étaient plutôt des citadins. Je développerai cet aspect-là dans les prochains articles. 

    Merci en tout cas de vos commentaires et toutes vos idées bienvenues qui abordent certains aspects de cette guerre et me permettent de m’y pencher un peu plus que je ne l’aurais fait d’ordinaire. 

    Bien à vous.


  • racbel 8 août 15:52

    La France a toujours eu un problème avec l’Islam .
    En effet, en refusant l’Islam elle a perdu l’Algérie .
    « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre et le sourire de la crémière pour être gentils »
    La France a cessé de devenir une super puissance depuis sa défaite à Waterloo .
    Les britanniques ont pris le relais comme seule et unique super puissance et n’ont jamais cessé d’alimenter les révoltes contre la France l’ennemi héréditaire.

    Imaginez un peu ce qu’aurait été la France avec l’Algérie aux ressources inépuisables et bien, une menace absolue pour les anglo-saxons


  • Nicole Cheverney Nicole Cheverney 9 août 08:11

    @ racbel

    « En refusant l’Islam elle a perdu l’Algérie

    Bojour, merci de votre commentaire.

    Le statut coranique posait des problèmes pour l’assimilation et pour l’accès à la »citoyenneté". La 4eme république a fini par lacher du lest. Mais la vraie raison de la perte de l’Algérie a été le plan élaboré par les Anglo-saxons (l’Angleterre et les Etats-Unis, pour que la France se débarrasse de son Empire).

    L’arrivée de de Gaulle en 1958 et sa politique de reniement ont été les dénominateurs communs d’un larguage de l’Algérie dans un bain de sang. 

    Bien à vous. 


    • Durand Durand 9 août 13:49

      @Nicole Cheverney

      « L’arrivée de de Gaulle en 1958 et sa politique de reniement ont été les dénominateurs communs d’un larguage de l’Algérie dans un bain de sang. »

      Ne serait-ce pas plutôt la conquête de l’Algérie dans un bain de sang – celui des autochtones – d’une ampleur incomparable au bain de sang de sa décolonisation, qui serait la cause de ce dernier ?... Vous croyez vraiment que les familles algériennes avaient oublié ce qu’elles avaient toutes subi de la part de nos troupes coloniales, de 1830 à 1902 ?

      ..


    • gdelafonte 9 août 20:18

      @Durand

      Bonjour Durand. Vous soulevez une question cruciale, et je crois sur laquelle les historiens devraient travailler.

      Je ne suis qu’un touriste en matière d’histoire, mais de ce que j’ai lu (et des gens que j’ai rencontré) il me semble que, au début, les Algériens voulaient une émancipation (voir notamment Ferhat Abas et Messali Hadj), voire une sécession (cf les kabyles). C’est justement le refus de la France d’aller dans cette direction qui a permis au FLN de jouer son rôle prépondrant, en éliminant ses autres concurrents, souvent de manière violente, voire en les « donnant » aux militaires français.

      Aujourd’hui, le FLN a écrit l’histoire a son profit, et je suis d’accord avec vous qu’il y a eu de nombreux massacres des français, mais il ne faut pas oublier les massacres commis par le FLN...

      Par exemple, le choix de faire des attentats sur des civils (l’attentat du milk bar) état délibéré, pour initier un cycle sanglant de répression:contre répression.

      Idem, lors du début du conflit (la toussaint 1954), parmi les premières victimes figurent un couple d’instituteurs français qui avaient consacré leur vie à l’alphabétisation des villages algériens, ou encore les atrocités commises sur les appelés, etc. Tot cela était délibéré côté FLN, pour justement rentrer dans le cycle sanglant que vous évoquez fort justement...

       


    • Durand Durand 9 août 20:42

      @gdelafonte

      A partir de 1954, le FLN a été infiltré et déstabilisé...

      https://www.youtube.com/watch?v=Vqhk7USiHJ8

      ..


    • Durand Durand 9 août 21:12

      @gdelafonte

      A partir de 1957...


    • gdelafonte 10 août 08:11

      @Durand

      Merci pour cet excellent documentaire, que Mme Cheverney pourrait voir et qui éclaire les mentalités des différents acteurs.

      Personnellement, c’est quand j’ai pu lire les livres de Larteguy (et j’ai du attendre mes 45 ans, avant ça m’était impossible) que j’ai compris la vision des militaires français dans cette guerre, et comment cette vision découlait des évènements de l’Indochine.

      Les héros de Larteguy sont à l’image du capitaine Léger, et ce qui m’apparaît aujourd’hui, c’est qu’ils ne se trompaient pas tellement sur la nature profonde du FLN, c’est à dire sur ses faiblesses. En bref, dès lors que le FLN n’avait pas hésité à massacrer des partisans de Messali Hadj (pourtant patriotes algériens convaincus), alors les mêmes purges pouvaient être « orchestres » au sein même du FLN.

      Et je crois que c’est la grande leçon de ce conflit algérien, qui est qu’une indépendance obtenue à ce prix (le massacre de toute une intelligentsia patriote) oblitère le développement futur de ce pays.

      Ce message, je l’ai lu de la plume de Germaine Tillon, autre grande figure française, qui a dit vers 1956 aux révolutionnaires FLN à peu près la même chose, en résumé : « vous êtes purs et désintéressés, mais vous allez mourir et ceux qui vous remplaceront ne le seront pas... ». Je pense qu’elle avait vu jute et très profond. 


  • Durand Durand 9 août 11:48

    « En 1930, la population en Algérie se répartit comme suit :

    - 833 000 Européens (dont 549 000 Français d’origine métropolitaine),

    - 71 000 étrangers naturalisés,

    - 37 000 Juifs naturalisés,

    - 5 millions de Musulmans. (dont une petite minorité ayant renoncé à son statut coranique que les musulmans surnomment les M’Tournis). »

    Toujours ces vieux réflexes chez les indécrottables partisans de l’Algérie Française :

    – dans cette liste des populations peuplant l’Algérie, n’importe quel esprit rationnel aurait cité les 5 millions d’autochtones en premier...


    ..





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