jeudi 5 novembre 2015 - par astus

Echos logiques

Depuis longtemps déjà la vie moderne est devenue compliquée pour chacun d’entre nous car pas un jour ne passe sans que les mauvaises nouvelles nous assaillent. D’ailleurs les médias préfèrent toujours nous parler de celles-ci plutôt que de ce qui va suffisamment bien, car les rubriques « émotionnelles » font mieux vendre en laissant à penser que la vie est à présent très dangereuse. Il est bien sûr exact que vivre nous tue, même si en réalité personne n’y croit vraiment, mais de là à nous gâcher notre train train quotidien, et le plaisir de se sentir vivant, il y a sûrement de l’abus. Tout se passe en effet comme s’il fallait absolument que nous ayons tous peur. Mais de quoi donc ? Du changement de notre planète, des civilisations, de notre propre existence, voire des trois ?

Sans remonter jusqu’aux calendes grecques il y a eu le passage à l’an 2000 avec toutes les catastrophes informatiques et fins du monde supposées que cela devait entrainer, mais qui ne sont jamais arrivées. Plus proche de nous la grippe H1N1 allait décimer les populations avant de montrer son vrai visage de gripette peu dangereuse qui coûta cependant bien plus cher aux Français que l’autre. Mais aujourd’hui c’est sérieux et les mauvaises nouvelles s’accumulent : car en plus des menaces économiques, du chômage de masse, des risques d’attentats, des guerres qui se rapprochent, ou du flux incontrôlable de migrants, il y a la COP 21 avec sa litanie de cataclysmes prévus à cause des gaz à effet de serre et de la hausse des températures, d’une pollution généralisée, des menaces d’extinction des espèces, ou de la crise des énergies fossiles.

Pour ce qui concerne notre environnement il ne s’agit évidemment pas ici de nier certaines réalités préoccupantes pour l’humanité plus que pour la planète, laquelle se moque bien de nos gesticulations. Certains excités parlent pourtant de la sauver en adoptant un langage messianique culpabilisant très démobilisateur et aussi peu approprié à l’exercice de la raison que les discours religieux d’autrefois. Or s’il est difficile de contester la nécessité de réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour tenter de résoudre les problèmes qui se posent, notamment par le déploiement des flux énergétiques renouvelables, le recyclage des objets, la baisse de la consommation, le développement de cultures respectueuses du vivant, le réinvestissement de certains territoires, et la maîtrise de la démographie mondiale (un tabou dont presque personne n’ose parler), force est de reconnaître que de multiples difficultés ont toujours accompagné l’humanité.

Connaît-on en effet une seule période historique depuis l’antiquité sans conflit guerre ou pandémie : peste noire, choléra, variole, ou tuberculose entre autres ? La médecine d’aujourd’hui est-elle moins bonne que celle d’autrefois ? Et le climat n’a-t-il pas pour caractéristique de varier constamment ? Ainsi durant l’hiver 821-822 tous les fleuves d'Europe, en particulier la Seine, l'Elbe et le Danube furent gelés pendant plus d'un mois. Si les Vikings tirèrent avantage des mers libres de glaces pour coloniser le Groenland (le vert pays), les étés caniculaires de l’optimum climatique médiéval qui indisposaient les princes d’Aquitaine jusque dans leurs châteaux furent suivis d’une ère de refroidissement appelée petit âge glaciaire qui dura jusqu’au xix siècle. A Paris la Seine resta gelée du 26 novembre au 20 janvier 1788-89, ce qui eut une influence sur la famine des populations qui fût une des causes de la Révolution Française. Quant aux différentes espèces n’ont-elles pas toujours dû s’adapter à de nouveaux milieux pour être supplantées par d’autres ? Le rhinocéros laineux, les rennes ou les mammouths que chassaient les magdaléniens sont aujourd'hui remplacés par des vaches ou des chevaux, mais finalement peu de gens s’en plaignent dans les campagnes en dehors des éleveurs de moutons, à cause du loup. Et personne n’accuse les volcans de vomir des fumées souvent très toxiques qui peuvent aussi nous faire de l’ombre, ou aux séismes de ravager les cités et générer des tsunamis dévastateurs.

Notre époque de transition d’un monde vers un avenir inconnu cultive la peur, mais celle-ci est mauvaise conseillère. En écho à Goya pour lequel « le sommeil de la raison produit des monstres » on voit bien quelle utilisation manipulatrice peut être faite de ces reportages concernant par exemple des aliments présumés dangereux. Désormais il ne faut pas trop manger de ceci ou cela parce que c’est « cancérogène  ». Assez curieusement on ne remarque pas toujours que ce mot est une sorte de Janus ou d’oxymore qui devrait nous surprendre, mais qui, venant de l’OMS et du Larousse Médical, se drape d’une respectabilité toute scientifique. Car ce que nous dit ce mot, dans une contraction étonnante de signifiants opposés, c’est que la nourriture est autant liée à la mort (cancer) qu’au plaisir de vivre (érogène). Pourtant Hippocrate, le père de la médecine, déclarait déjà quatre siècles avant notre ère que : « notre alimentation est notre première médecine ». Avec « La grande bouffe », en 1973, le cinéaste Marco Ferreri montrait bien comment l’excès de chairs, de nourritures, et de désespoir, pouvait conduire au suicide quatre personnes réfugiées dans une maison inondée d'excréments. Le trop plein de matières renvoyait ici au vide de la pensée et à la défaite de l’esprit, comme une représentation prémonitoire de notre monde actuel. Mais ceux qui ne parviennent pas à « panser » les inévitables blessures de l’existence qui font partie de la vraie vie ne sont-ils pas déjà morts de n’avoir pas vécu ?

Or le principe de précaution formulé en 1992 dans la Déclaration de Rio qui figure dans notre constitution depuis 2005 est une extrapolation plutôt maladroite du « Principe de responsabilité » du philosophe Hans Jonas dans son livre de 1979. Pour celui-ci l’homme a aujourd’hui la capacité de s’autodétruire techniquement ce qui pose la question éthique et ontologique de l’humanité, et interroge notre rapport au monde. C’est la raison pour laquelle le principe de précaution constamment associé à tout et n’importe quoi qui conduit à des réglementations tatillonnes ou à des injonctions paradoxales, que le TAFTA ou la COP 21 ne risquent pas d’améliorer, passe à côté de la question essentielle qui est de savoir comment nous pourrions vivre, et mieux, avec davantage de pensée et de liens que de biens à consommer, ces « biens », montrant assez la valeur importante que chacun leur accorde.

La planète se consume nous disent les experts auto proclamés : faites ceci, ne faites pas cela ! Mais c’est ignorer largement comment certains gourous paranoïaques profitent déjà de cette aubaine pseudo écologique pour se mettre en avant en offrant sur un plateau d’argent aux pervers d’une financiarisation de la nature cotée en bourse un droit de polluer sonnant et trébuchant. La tragique méprise de Descartes consistant à penser les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature » en lieu et place de créatures en interaction permanente avec toutes les autres, n’a pas permis qu’émerge une autre pensée, celle d’un humain maitre et possesseur de lui-même dans un monde fini ou tout est cependant relié. Du coup personne ne semble s’intéresser vraiment à une nouvelle philosophie de la nature qui reste à fonder malgré les tentatives de Michel Serres avec sa Biogée ou celle d’Arne Næss qui proposa dès les années 60 le terme d’écosophie désignant le fait que l’homme n’est qu’une partie de l’écosphère. Ce concept a été repris par Félix Guattari un peu plus tard, dans une acception plus large et pertinente incluant cette fois les relations de l’humain avec tout l’environnement naturel, le corps social global, et sa propre psyché. Et sur ce dernier point on peut souligner ici combien il est aujourd’hui nécessaire de mieux comprendre comment l’instinct de mort et le désir mimétique risquent en effet de mener à leur propre ruine une humanité qui cherche de façon dérisoire et pathétique à se prémunir contre la perte et le manque sans aucunement se soucier des liens et des limites.

Mais je ne voudrais pas finir ce billet sans une petite note moins austère que les lignes précédentes, d’autant que ce n’est pas sans rapport avec une écologie véritable qui privilégie la raison et la formation des esprits. Pour cela il faut voir comment au Japon les enfants du cycle primaire participent avec l’accord de leurs parents et des enseignants à l’entretien et au nettoyage de leur école ou cantine. Je vous invite vivement à regarder cette vidéo sur YouTube car elle est très courte et parlante, quoiqu’en anglais :

Si vous avez suivi mon conseil vous avez pu constater par vous-mêmes combien ces enfants semblent heureux ! Certes cette idée ne pourrait jamais naître dans le cerveau étriqué et pervers de Najat Vallaud-Belkacem, notre actuelle ministre de l’E.N., laquelle s’attaque aux liens en supprimant les langues anciennes ou les classes bilingues pour que la médiocrité se répande plus vite encore et que le langage, donc la pensée, continue de s’appauvrir, ce qui fait le lit de la violence. Mais soyons fous et imaginons cependant qu’une telle mesure puisse être instaurée en France.

Alors j’anticipe déjà les gros titres des médias de masse : 

« La gauche rétablit l’esclavage en France !  », « Le travail forcé des enfants dans les écoles de la République ! », « Les nouveaux robots nettoyeurs de l’école  », « Une scandaleuse exploitation !  », « Le contrat social en péril  », « Ces enfants qui volent le travail des chômeurs  », « L’embrigadement des faibles  », « Les forçats de chez nous  », « Stop à la violence scolaire !  », « La honte !  » etc.

On peut aussi imaginer les réactions outrées des parents qui ont tant besoin à notre époque de se faire aimer par leurs propres enfants et qui croient naïvement y parvenir en leur offrant si peu de contraintes, ce qui les dispense probablement de les aimer mieux. Et je vous laisse supposer à présent les réactions des associations scolaires et les débats que susciteraient une telle mesure, rapidement suivis d’importants mouvements de protestation dans la rue, voire même par la démission d’une ministre.

Tiens si on essayait ?

Mais rassurez-vous cher lecteur, on se calme, ceci n’était qu’un rêve idiot de ma part.



2 réactions


  • jca jca 5 novembre 2015 20:43

    Excellent article, plein de bon sens avec des références parfaitement choisies.
    Quant à occuper les enfants à des activités d’intérêt général, je me souviens du Kazaksthan, à Aralsk : tous les enfants étaient de corvée de nettoyage de la ville le samedi matin, dans une ambiance joyeuse et fièrs de leur tâche. Quelle belle leçon !


  • astus astus 6 novembre 2015 07:25

    A jca

    Merci pour vos encouragements qui m’apprennent aussi qu’il existe dans d’autres pays des démarches intéressantes avec des enfants dans l’esprit de l’expérience japonaise.
    Cela permet à ceux-ci de s’identifier à des adultes qui prennent soin d’eux tout en prenant soin de leur environnement ce qui pourrait être la définition même d’une démarche véritablement écologique inscrite dans la durée. 
    Bonne journée. 

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