jeudi 28 janvier - par Opposition contrôlée

Histoire de l’aviation stratégique russe : des débuts à la guerre froide

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En 1914, le tsar Nicolas II signe un décret pour la réorganisation de la très jeune (1910) aviation militaire russe, séparant celle-ci en deux catégories, aviation légère et aviation lourde, sur les conseils d'Igor Sikorsky, pionnier russe de l'aviation. 

En effet, celui-ci fût le premier ingénieur à concevoir un appareil de grande taille doté de plus d'un moteur, d'abord deux, puis dès 1913, quatre moteurs. Baptisé "Русский витязь" (Rousski Vitiaz), ou "chevalier russe", surnommé "le grand", le premier quadrimoteur de Sikorsky avait des dimensions tellement gigantesques (33 m d'envergure) que les experts internationaux furent unanimes pour dire qu'il ne volerait jamais.

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Leur première réaction à l'annonce du succès du premier vol fût de parler de bobard... Pourtant, l'appareil vola, sans incident à 53 reprises, avant d'être endommagé par un autre avion. Ce premier prototype était aménagé pour le transport de passagers, mais Sikorsky avait aussi déjà prévu une version militaire, pour le bombardement aérien. La vaste cabine fermée et vitrée était éclairée par des lampes électriques et chauffée par récupération de la chaleur des gaz d’échappement. Sikorsky, qui pilotait lui-même sa création, battit tous les records de distance, de charge transportée, d'altitude...

Le prototype fût rapidement suivi d'un appareil de série, « Илья Муромец » (Ilya Muromets), nommé d'après un héros mythique de la culture slave. Une anecdote intéressante témoigne de l'ampleur de l'exploit de Sikorsky. Pour le tournage d'un film soviétique de 1979, du réalisateur Daniil Khrabrovitsky, « Поэма о крыльях » ou « Poème sur les ailes », film narrant le destin de deux grands ingénieurs russes de l'aéronautique, Sikorsky, émigré aux Etats-Unis en 1919, et Andreï Tupolev, resté dans sa patrie, il fut décidé de reproduire l'appareil à l'identique. Tous les plans ayant disparu, la tâche de les reconstituer fût confiée au bureau d'études aéronautique Mil, célèbre pour ses hélicoptères, à partir de documents photographiques. Les plans fournis furent refusés et redessinés par le maître d'oeuvre : ses ingénieurs avaient noté que la plus infime erreur dans les calculs de résistance pouvait entraîner la dislocation de l'appareil, fait de bois.

Lorsque la guerre éclate en 1914, les quatre appareils déjà produits seront convertis pour l'usage militaire. Là encore, Sikorsky renouvelle l'exploit d'avoir tout prévu dès le départ. Constamment améliorée au cours de la guerre, la version bombardier de l'Ilya Muromets incorpore tous les dispositifs qui assurent l'efficacité opérationnelle de l'appareil.

Il assure sa protection par la vitesse et l'altitude, ainsi que par un imposant armement défensif : l'avion est hérissé de mitrailleuses, et innove par un poste de mitrailleur de queue, particulièrement efficace. Pour assurer la précision, les Russes mettent au point un viseur de bombardement, et pour assurer son efficacité tactique, ils organisent les appareils en formations compacts. Ce sont tous les ingrédients de la future doctrine américaine du bombardier stratégique utilisée pendant la seconde guerre mondiale. 

Environ 85 exemplaires seront construits durant la guerre. Un seul sera abattu, malgré des centaines de sorties, soit en soutien des troupes au front, soit dans des missions de bombardement stratégique sur les nœuds ferroviaires, les ports et les usines allemandes. L'efficacité remarquable de l'avion est cependant limitée par la faiblesse de l'industrie russe. Comparée aux alliées ou aux Allemands, leur production aéronautique est ridicule, et les moteurs sont majoritairement importés d'Angleterre ou de France. Il faut noter également que malgré des budgets considérables et une industrie très supérieure, Allemands, Britanniques ou Français, tous échoueront à construire un appareil aussi efficace, y compris dans leurs tentatives de le copier, à partir des plans fournis par les Russes aux alliés, ou à partir des débris de l'unique appareil abattu pour les Allemands.

Si le bombardement stratégique n'a pas eu un impact décisif lors la première guerre, le concept a été expérimenté et validé. Dans une guerre reposant de plus en plus sur la mécanisation, la technique, la destruction des moyens industriels et logistiques de l'ennemi apparaît comme un outil décisif. L'autre aspect émergeant est le rôle psychologique du bombardement des villes, qui vient porter pour la première fois la guerre à l'arrière du front. Démoralisation, stress et désorganisation des populations civiles sont les objectifs recherchés. 

 

La déjà très faible industrie russe a été achevée par la guerre civile. Les bolcheviques victorieux règnent sur un champ de ruines. La technocratie s'impose, en particulier avec Staline, comme la voie à suivre pour redonner à l'immense territoire de l'union soviétique les moyens de sa défense. Peu importe le coût humain, seule "ressource" abondante disponible, l'industrialisation est menée au pas de course. L'aviation stratégique est immédiatement perçue comme un outil indispensable : la capacité de déplacer une force de frappe importante, rapidement d'un bout à l'autre de l'immense territoire est un instrument décisif de souveraineté.

Le développement de l'arme stratégique comprend trois axes : Le développement de l'ingénierie et de la théorie, le développement des tactiques d'emploi et enfin la production industrielle.

Dans le premier domaine, les Soviétiques disposent d'un atout majeur. Dès 1918, en pleine guerre civile, le scientifique russe Nikolay Zhukovsky a fondé un institut de recherche dans des disciplines qu'il a littéralement "inventé" : l'aérodynamique et l'hydrodynamique. Jusqu’à présent, les constructeurs du le monde entier procédaient avant tout par essai erreur. La part de calculs mathématiques dans la conception des appareils était très limitée, surtout à la mécanique des solides. Les principes physiques du vol n'étaient pas connus. Zhukovsky apportera les premiers théorèmes fondamentaux sur la portance des ailes et la résistance à la pénétration dans un fluide. Son institut, « Institut central d'aérohydrodynamique », connu par l'acronyme « TsAGI » sera le moteur du développement de l'aéronautique, dédié à la théorie et l'expérimentation. Il accueillera les premiers bureaux d'études chargés de la mise au point des appareils stratégiques, dirigés par des personnes qui resteront dans l'Histoire de l'aviation : Sergey Ilyushin et Andrei Tupolev.

Sur le plan des tactiques d'emploi, la situation est plus délicate. Les bolcheviques n'ont hérité que de trois appareils Ilya Muromets, qui commencent à être obsolètes. Le manque de moyens de production ne permet pas encore de développer des appareils nouveaux. Ils opteront pour une solution transitoire. Les occidentaux vendent volontiers leurs immenses surplus de guerre, à des tarifs très bas, les Soviétiques décideront de faire l'acquisition d'appareils français et britanniques, certes démodés, mais qui assureront l'entrainement d'un noyau de spécialistes permettant le développement des doctrines d'emplois.

L'industrialisation, depuis presque zéro, est une tâche qui prend du temps. L'industrie aéronautique ne sera pas en mesure de fournir des appareils lourds avant le début des années trente. Même durant cette période, les moteurs seront des modèles occidentaux, achetés ou produits sous licence localement. Cependant, les premiers fruits de l'effort de développement commencent à être mûrs.

Après plusieurs appareils transitoires, le bureau d'études de Tupolev sort le TB-3, inspiré des techniques de construction mises au point par le constructeur allemand Junkers. 

Le grand quadrimoteur, sorti en 1932, sera constamment modernisé, profitant des progrès dans la métallurgie, l'aérodynamique, la motorisation. Il sera produit en masse (plus de 800 exemplaires) et sera au cœur de la réorganisation de l'aviation lourde, désignée « aviation à long rayon d'action » à partir de 1936. Celle-ci reste une armée indépendante. Elle se ramifie en branches selon différentes les missions que les capacités de l'appareil permettent. Bombardement en profondeur, mais aussi projection de forces terrestres et logistique. Les Soviétiques seront en effet les premiers à disposer d'une force opérationnelle de parachutistes, et expérimenteront le transport aérien de véhicules blindés léger et d'artillerie.

Cependant, dans les années trente, les progrès rapides de la technique accélèrent l'obsolescence des matériels. Le seul fait d'armes remarquable de l'appareil sera la contre-offensive menée victorieusement par le général Joukov contre les Japonais en 1939. Ces derniers, tentant d'étendre leurs conquêtes en Mandchourie se casseront les dents en Mongolie, alliée de l'URSS, lors d'un éphémère conflit, qui maintiendra le Japon en état de non-belligérance vis-à-vis des Soviétiques jusqu'en 1945.

Lorsque l'URSS entre dans la seconde guerre mondiale en 1941, sa flotte de bombardiers lourds est irrémédiablement obsolète. Trop gros, trop lents, les TB-3 essuieront des pertes considérables, et seront progressivement relégués aux missions logistiques, les pertes en opérations de combat étant devenues insupportables. Durant le conflit, l'aviation à long rayon d'action reposera sur des appareils plus légers, sans réelle capacité stratégique, comme le bimoteur Ilyushin Il-4, ou les appareils fournis par les Etats-Unis dans le cadre du lend-lease. Les Américains fournissent uniquement des bombardiers légers malgré les demandes pressantes de leur allié soviétique, notoirement le bimoteur B-25 Mitchell. Il est clair que la politique d'aide américaine vise à fournir aux Soviétiques le strict nécessaire pour qu'ils puissent battre les Allemands, mais se refusent à leur offrir des armes stratégiques, anticipant les problématiques de l'après-guerre. Les opérations de bombardement stratégique soviétiques seront plus symboliques que pratiques. Notoirement, le bombardement de Berlin en 1941, et quelques opérations en profondeur dans les Balkans en 1942, tandis que les armadas de bombardiers lourds anglo-américains ravagent l'Europe de l'Ouest. Si les appareils soviétiques ont des qualités opérationnelles, la comparaison avec les appareils reçus des Américains montre le retard technologique qui s'est accumulé entre les nations. La qualité des instruments de navigation, de communication radio, la fiabilité et plus généralement le confort à bord des bombardiers américains est sans commune mesure avec leurs équivalents soviétiques. 

L'écart est encore plus important avec les bombardiers lourds, puisque l'URSS n'en possède littéralement aucun, tandis qu'en août 1944, l'USAAF, future USAF, met en service opérationnel le nouveau bombardier B-29 Superfortress de Boeing contre le Japon.

Inégalé en matière de portée de charge transportée. Les demandes soviétiques aux Américains de leur fournir ces appareils sont repoussées, la guerre n'est pas terminée mais la guerre froide entre les deux puissances est déjà palpable. Et en particulier l'importance que l'aviation stratégique aura dans le futur conflit, à travers trois événements particulièrement meurtriers.

En février 1945, les Soviétiques signalent aux Anglo-Américains la nécessité de bombarder le nœud ferroviaire de la ville allemande de Dresde, jusque-là épargnée par les campagnes de destruction systématique des villes allemandes, du fait de son éloignement géographique. Les Anglo-Américains décident de donner une leçon aux Soviétiques sur leurs capacités stratégiques. Plutôt que de détruire les installations ferroviaires, ils détruiront la ville tout entière dans une tempête de feu déclenchée par une pluie ininterrompue de bombes incendiaires, larguées par 1200 appareils. Les pilotes des bombardiers témoigneront que l'intensité du brasier était telle que, navigant de nuit à une altitude considérable, ils n'avaient pas besoin des lampes de bord pour éclairer le cockpit pour lire les cartes de navigation. Le bilan humain n'a jamais été établi de manière officielle, mais plusieurs centaines de milliers de personnes, essentiellement des enfants, des femmes et des vieillards périront dans l'incendie géant.

Sur le théâtre du Pacifique, la stratégie américaine est la même. Tokyo est rasée par les B-29 chargés de bombes incendiaires. Puis viennent, en août 1945, les fameux bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, perpétrés par ces mêmes appareils. La guerre se termine sur ces événements tragiques, et la révélation au monde de la nouvelle arme. Pour les Soviétiques, il est urgent de rattraper leur retard sur les capacités des Etats-Unis, tant dans la mise au point de la bombe atomique que de son indispensable vecteur, le bombardier lourd à long rayon d'action. Cette dernière tâche est confiée à Tupolev, qui agira de manière pragmatique. Lors des opérations américaines au-dessus du japon, plusieurs B-29 ont été forcés d'atterrir en territoire soviétique. Les demandes des Américains de restituer les appareils seront refusées par les Soviétiques, qui décident de copier purement et simplement l'avion. Les centaines de milliers de pièces qui constituent l'appareil seront consciencieusement démontées, analysées, mises en plan et reproduites à l'identique. 

En 1947, le clone du B-29, désigné Tupolev Tu-4 est prêt. En 1949, la première bombe atomique soviétique est testée avec succès. En à peine 4 ans, l'URSS, exsangue du fait des destructions de la guerre, a rattrapé son retard...  

 



3 réactions


  • Docteur Faustroll Séraphin Lampion 28 janvier 16:55

    Le champion toutes catégories est discret, lui. C’est le biplan monomoteur Antonov An-2 qui est fabriqué depuis 1947 et il est encore produit en Chine.

    L’An-2 est toujours utilisé dans l’agriculture, les sports aériens et le transport de passagers. Avec plus de 1 500 unités en service en Russie aujourd’hui,il représente environ 90% du secteur de l’aviation légère dans le pays et est surnommé « l’avion éternel » par les spécialistes.


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 28 janvier 22:21

    Intéressant. Merci.


  • Abou Antoun Abou Antoun 29 janvier 07:09

    Мне нравится эта интересная статья


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