mercredi 1er juin 2016 - par Nicole Cheverney

Histoire de la Mine et des mineurs en Provence de l’Ancien régime au XIXe siècle. Volet N° 1 - Les « tireurs de paniers »

Si le grand-public connaît mieux l'histoire des mines du Nord de la France, grâce notamment à Emile Zola qui contribuera avec son œuvre magistrale « Germinal », à faire découvrir au public les terribles conditions de travail et d'existence des mineurs de fond et de leurs familles au XIXe siècle, l'on connaît bien moins l'histoire des mines du Sud de la France et les conditions de vie indignes des mineurs, depuis le début de leur exploitation sous l'Ancien Régime, jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Le bassin minier du Sud de la France s'étend depuis l'Ariège jusqu'aux Alpes-Maritimes. Depuis l'Antiquité, l'exploitation du charbon a toujours été pratiquée. Les Ligures le nommaient le « charbon de terre ».

Dès la fin du XIIe siècle, en Europe, le charbon est utilisé couramment. Mais avec la multiplication des accidents, les coups de « grisou » que nos aïeux nommaient les « vapeurs », l'exploitation en est interdite.

On abandonnera alors cette énergie fossile pour privilégier l'usage du bois, et qui va couvrir la majeure partie des besoins domestiques et économiques.

Mais le bois, surexploité pendant plusieurs siècles d'affilé, commencera à se raréfier.

L'on délaissera petit à petit le bois comme énergie fossile, et dès le XVIe siècle, les édiles en Provence re-découvrent le charbon.

On lève l'interdiction d'exploiter les mines de charbon, et en 1584, une petite concession située à St-Zacharie sera cédée à un bourgeois de Marseille qui le revendra ensuite à un bourgeois de Toulon, car un autre combustible avait le vent en poupe à St-Zacharie, la chaux.

Dès le XVIIe siècle, les Marseillais, grands commerçants, commencent à s'intéresser sérieusement à cette « mine » d' or, que représente l'exploitation charbonnière. D'autant que les filons carbonifères sont énormes et très étendus.

C'est ainsi qu'en 1682, un certain François Roux, un gros négociant marseillais qui fait commerce avec le Levant, achète des terres et les mines qui se trouvent dessus. Dès lors, la famille Roux ne cessera d'agrandir ses possessions charbonnières, ainsi que quelques familles de Peypin, de Belcodène tout cela sur des territoires de plus en plus importants.

Cependant, pour les édiles ces possessions doivent être rentables, aussi les Roux, très en vue à Marseille, inciteront toutes les petites industries marseillaises, fort nombreuses, à rejeter complètement le bois encore utilisé malgré tout et à se mettre au charbon. Les manufacturiers verront, avec cette énergie fossile, une rentabilité accrue : savon, alcool, parfums, carton, suif, faïences, cire, verreries et le « plomb à giboyer », les platrières, mais encore en dehors de Marseille, de Gémenos, de Pichauris, qui s'en serviront pour faire cuire le gypse, également pour raffiner le souffre.

La famille Roux se verra bientôt à la tête d'une véritable petite fortune.

Un calcul rapide nous donne un aperçu de leurs revenus.

14 000 charges de charbon pendant 9 ans, représentent aujourd'hui 1700 tonnes par an de production de charbon, par client. Ce qui pour l'époque est énorme.

Cette très importante industrie demande évidemment énormément de main-d'oeuvre.

Les mineurs de l'époque travaillent dans des conditions absolument épouvantables et indignes, bien pires peut-être, que ce que nous décrit Zola dans Germinal.

A cette époque, adultes et enfants travaillent, sans protection, sans sécurité, cela n'existait pas et ne serait même pas venu à l'esprit, ni des propriétaires des mines, ni des mineurs eux-mêmes qui subissaient leur sort avec fatalisme et un esprit de soumission. La misère aidant, ils considéraient cela comme normal.

Dès 7 ans, l'enfant est envoyé à la mine pour extraire le charbon.

Ce sont les mineurs eux-mêmes qui creusent les boyaux jusqu'aux filons, ce que l'on appelait en Provence des « descenteries ». Des boyaux très étroits, d'une inclinaison de 45 degrés.

Les mineurs, à partir de 14 ans, récoltent le charbon au pic et le placent dans des couffins appelés « ensarris ».

Ils sont aidés par des enfants de 7 à 13 ans que l'on nomme les « mendits ».

Ces enfants remontent à la surface les sacs en suivant les boyaux, et en tirant sur la charge. Ils travaillent nus, avec un chiffon autour des reins, et un petit coussin sur le dos pour le couffin, une charge pouvant varier entre 16 et 25 kilos.

De 16 à 18 ans, les « mendits » portent entre 60 à 70 kilos.

Pour remonter la pente très raide, ils s'aident deleurs pieds et deleurs mains, à quatre pattes, ils s'appuient sur de courts bâtons, pour « mettre leurs bras au niveau des jambes ». Si la galerie est longue, étendue, le charbon est transporté sur un étroit chariot, appelé « couruo », de 1,50 m de long, monté sur trois roues. Un « mendit » de 9 à 12 ans est chargé de tirer le chariot.

Pour cela, il est harnaché comme une bête de somme, avec une courroie de cuir reliée à un ceinturon, la courroie lui passe entre les jambes. Les galeries étant basses, l'enfant est contraint de ramper.

Le recrutement des mineurs, adultes et enfants.

Ils sont embauchés par groupes allant de 4 à 8 ouvriers adultes, assistés des « mendits ».

Ils sont rémunérés à la charge de 120 kilos, mais doivent payer sur leur propre salaire, celui des « mendits ». Ils doivent également acheter les outils, les leurs et ceux des mendits, plus en assurer l'entretien, et une fois ces soustractions faites sur leur salaire, partager ce qu'il en reste, entre les membres du groupe.

Mais les propriétaires des mines, jugeant que le rendement n'est pas assez important, trop « lent », à cause de la technique employée, vont bientôt accroître leur fortune, car les affaires promettent d'être encore plus florissantes, à condition d'y mettre les moyens. Ces moyens, ils vont vite les trouver, avec l'usage de la poudre, pour faire éclater les roches dans lesquelles est emprisonné le charbon. Les ouvriers ne se serviront pas de mèche pour amorcer, mais de joncs, plus économiques, qu'ils fendront sur toute leur longueur, y placeront la poudre et allumeront le feu à son extrémité. Le feu se propagera jusqu'à la charge et fera exploser la roche.

A partir de ce moment, on ne comptera plus le nombre d'accidents, et le nombre de mineurs enterrés vivants avec l'effondrement des galeries.

C'est le début du Capitalisme, et pour les propriétaires que n'émeut nullement la mort de ces enfants qu'ils considèrent à l'égal des animaux, il faut encore augmenter les profits et étendre encore plus ces activités extrêmement lucratives.

Un autre calcul de l'époque nous indique les profits : De 1686 à 1729, pour 5400 livres, les familles de propriétaires s'enrichissent des mines de Belcodène, de St-Savournin , de Peypin, de la Bouilladisse, avec les puits St-Michel de l'Artiguas, du Rencontre, du Hangar, du Cabanon, de Bouffet, de la Souche et des Isnards, en tout 267 descenteries seront creusées.

L'intermède de la Peste de 1720 verra ces activités ralentir, mais sans grandes conséquences sur les fortunes.

La mortalité chez les mineurs est très importante, il faut toujours de la main-d'oeuvre nouvelle.

La peste de 1720 aussi, aura fauché un grand nombre de mineurs. Pour remédier au manque de bras, les propriétaires auront recours à de la main-d’œuvre venue d'ailleurs. Les mines s'étendent et l'on recrute en Auvergne, en Dauphiné, en Languedoc, des Bas-Alpins, comme cela n'est toujours pas suffisant, on pioche dans les orphelinats de Marseille et d'Aix-en-Provence, des enfants, toujours de 6 à 8 ans pour « tirer le panier ».

 

A suivre....



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