mardi 2 juin 2015 - par J.MAY

Juif errant de l’anti-bonapartisme et fossoyeur de Napoléon

LES TROIS CARRIERES DE CHARLES ANDRE POZZO DI BORGO

Avertissement :

L'auteur de ce texte n'est pas historien, et ne saurait avoir la prétention de l'être. Son seul désir est de contribuer à réhabiliter tant soit peu un contemporain de Napoléon, Charles André Pozzo Di Borgo, qui a souffert d'une double "ostracisation" : 

- celle des admirateurs inconditionnels (locaux et nationaux) de l'Empereur,

- celle de ceux qui reprochent à Pozzo Di Borgo d'avoir un temps pactisé avec les "ennemis de la France", l'Angleterre et la Russie.

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  Les hagiographies consacrées au génie de Napoléon se comptent par milliers. Mais il est un personnage largement moins honoré par les historiens, et quasi inconnu des Français.

Il s'agit de Carlo Andrea Pozzo Di Borgo, qui fut l'ami de jeunesse du petit Buonaparte avant de devenu son rival dans le contexte "étriqué" de leur île natale, puis son ennemi implacable dans le vaste champ de l'Europe d'alors.

Charles André Pozzo Di Borgo fut surnommé, pour avoir été pourchassé à travers l'Europe par les séides et les sbires de Napoléon lancés à ses trousses "le Juif errant de l'anti-bonapartisme".

Afin d'assouvir sa "vendetta" à l'encontre de son compatriote corse devenu empereur des Français, Pozzo Di Borgo se mit au service de la Russie avant de revenir en France à la chute de Napoléon, une chute dont il fut l'un des artisans les plus acharnés.

Charles André Pozzo Di Borgo, fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukaze du Tsar Nicolas 1er, pour services rendus à la Russie en qualité de diplomate et d'ambassadeur, termina sa carrière comme comte, pair, et ambassadeur de France en Angleterre sous la restauration.

 Quatre ouvrages seulement peuvent être répertoriés concernant ce personnage de légende qui poursuivit son compatriote d'une "haine de Corse" au demeurant bien partagée.  

Mais avant de nous intéresser à celui qui fut un diplomate prestigieux au service d'une Europe coalisée contre Napoléon, il n'est pas inutile ou inopportun de "revisiter" Napoléon à la lumière des écrits qui le dépeignent de manière moins complaisante ou laudative que ne le font ceux qui chantent sa geste.

 En la matière, deux historiens iconoclastes, après Chateaubriand, ont fortement relativisé ses mérites et ses exploits.

 Je citerai en premier lieu Roger Caratini, (1924 - 2009), natif de Corse comme l'empereur. Roger Caratini, par ailleurs rédacteur des 23 volumes de l'encyclopédie Bordas, a consacré à Napoléon en 2002 un ouvrage incisif (et controversé), intitulé "Napoléon, une imposture" dans lequel il n'a pas hésité à le comparer à Hitler, ce qui a fait quelque bruit dans le landernau local et lui a valu l'indignation, voire une sorte d'excommunication de la part des historiens faisant autorité dans le docte cénacle de ses confrères "établis".

L'éditeur (Archipel – 2002) présente ainsi l'ouvrage incriminé :

" La première dictature militaire des temps modernes, la liberté bafouée par une police secrète d'État, la censure de la presse, le rétablissement de l'esclavage aux Antilles, les "décrets infâmes " contre les juifs, la mort de près de deux millions de soldats français, le mensonge du Code civil. [….] Roger Caratini démonte, pièce par pièce, la plus monumentale construction "mythologique" de l'Histoire de France".

 En dehors de Caratini, un autre iconoclaste avait déjà "écorné" la légende de l'empereur. Il s'agit d'Henni Guillemin 2, historien plus difficile à contester, encore qu'il ait été accusé d'esprit partisan du fait de ses engagements politiques prononcés, engagements au demeurant parfaitement assumés.

Henri Guillemin (1903-1992), briseur de statues vénérées (notamment celles de Jeanne d'Arc et de Napoléon), ou thuriféraire excessif (notamment de la Révolution française et de la Commune de Paris), fut un "vulgarisateur" honni par les historiens élitistes, un talentueux narrateur, un conférencier aussi brillant que démystificateur, et un auteur prolifique.

Il eut le mérite, dans le tsunami hagiographique consacré à l'empereur, de nous décrire un personnage moins reluisant et "merveilleux" (au sens littéral du terme) que celui décrit et chanté par les panégyriques et les dithyrambes dont bénéficie Napoléon.

Ses diatribes féroces à l'encontre de ce dernier lui ont valu d'être "gratifié" d'une commisération dédaigneuse de la part de ses confrères installés dans l'académisme de l'historiographie nationale, d'être frappé d'ostracisme par les "bien pensants" de l'histoire officielle, et de soulever la colère ou l'indignation des "Bonapartistes" insulaires, toujours inconditionnels en leur béate glorification de l'Empereur.

 Lire Caratini ou écouter les diatribes de Guillemin constituent donc une sorte d'antidote à la "napoléomania" qui a inondé et inonde toujours la France, et à fortiori la Corse.

Ceci étant, l'objet premier de notre propos n'est pas de mettre en évidence le fait que l'aventure napoléonienne peut se décrire à la manière de Syméon Metaphraste, ou s'analyser comme l'aurait fait Aristarque de Samothrace, mais de contribuer modestement à sortir de l'ombre un personnage volontiers oublié : Charles André Pozzo Di Borgo.

 Napoléon et Carlu Andria Pozzo Di Borgo symbolisent fort différemment, le lien entre la France, la Corse et la Russie.

Il est inutile de rappeler la manière dont le petit Corse devenu Empereur des Français s’est inscrit dans l’histoire de ces relations.

Par contre, Charles André Pozzo Di Borgo (1764 -1842) est curieusement mal connu en Corse, et moins encore en Russie.

En Corse, le culte napoléonien et le "bonapartisme" ambiant l’ont, durant des décennies, présenté comme un traître, tandis qu’en Russie, le serviteur des Tsars, s’efface largement devant un Napoléon presque mythifié.

Or, Charles André Pozzo Di Borgo a pour ainsi dire vécu trois carrières différentes mais relativement imbriquées :

• une carrière corse,

• une carrière européenne, pour ne pas dire internationale, sous le règne de deux Tsars.

• une carrière française au service de la monarchie restaurée.

 

LA CARRIERE CORSE

 

  Carlu Andria POZZO DI BORGO, né à ALATA en 1764, mort à Paris en 1842, était de quatre ans plus âgé que Napoleon Bonaparte, dont il a été le voisin domiciliaire, si ce n'est l'ami, avant de devenir son ennemi acharné.

Napoléon était de lointaine origine italienne. Pozzo Di Borgo, était de souche corse plus avérée.

Leur extraction nobiliaire relativement modeste et leur qualité de Corses leur valurent d'ailleurs d'être traités avec une certaine condescendance, voire avec un certain mépris par la "grande" noblesse française.

Les deux hommes ont dans leur jeunesse été séduits par le charisme et les idées de Pascal PAOLI, éphémère dirigeant d'une nation corse indépendante, libérée du joug génois en 1755 mais tombée sous la domination française en 1769.

Tandis que le "paolisme" de Bonaparte a cessé dès 1792/93, celui de Pozzo a perduré au moins jusqu'en 1796.

La vie politique de Charles André Pozzo di Borgo a été largement induite par la haine qu'il vouait à Bonaparte devenu Napoléon, haine au demeurant équitablement partagée.

Leur rupture, officialisée en 1792, s'explique notamment :

• par la différence de leur formation (le premier ayant fait ses études successivement au couvent de Vico, au collège d'Ajaccio, puis à l'université de Pise, et le second ayant été dès l'âge de neuf ans élève d'une école militaire française).

• par des raisons provenant de leur ambition personnelle, "qui les portait simultanément à s'affirmer dans le petit cadre (si étroit) de la Corse".

On peut dire à ce propos que Bonaparte avait opté plus rapidement pour une carrière française et que Pozzo est resté plus longtemps fidèle aux idéaux paolistes.

• par leurs choix respectifs concernant la révolution française et le sort de la monarchie, Bonaparte ayant choisi le camp des jacobins et Pozzo celui des monarchistes modérés (il fut notamment l'ami de Mirabeau).

- Carlo Andrea Pozzo di Borgo est à l'âge de 25 ans, secrétaire en charge de la rédaction des cahiers de doléance au titre de la noblesse insulaire (États généraux de 1789).

- Il est député extraordinaire à la constituante française avec l'aval de Pascal Paoli (Consulta d'Orezza- 1790).

- De nouveau député (à l'assemblée législative française) avec la bénédiction de Paoli (1791) mais dès lors en opposition idéologique avec Bonaparte, qui choisit pour sa part le camp des jacobins.

- Grâce à Paoli, il devient en 1792 "Procureur général syndic" de la Corse (équivalent de nos jours de Président de conseil général et de Préfet).

- Toujours avec Paoli, il est un acteur très engagé dans la rupture de "tous les liens avec la France". Lors de la consulta du 10 juin 1794 il compte parmi les instigateurs d'une libre association avec l'Angleterre et il est corédacteur de l'acte constitutionnel voté le 19 du même mois, instituant un royaume anglo-corse.

Durant l'éphémère royaume anglo - corse, Pozzo se voit confier la présidence du Conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.

Carlo Andrea Pozzo di Borgo a connu avec Pascal Paoli des relations complexes, allant de l'attitude féale du début à des comportements moins empreints de fidélité lors de l'épisode anglo-corse. On le soupçonne d'avoir quelque peu trahi son mentor vieillissant, ce dont il s'est toujours défendu. On peut effectivement penser que Le Vice-roi Elliot favorisait Pozzo au détriment de Paoli, qui lui inspirait moins confiance du fait de son passé "indépendantiste".

Quoi qu'il en soit, lors de l'évacuation de l'île par les anglais (25 octobre 1796), tous deux, à la faveur du retour de la France, étaient proscrits et pourchassés. Tandis que Paoli rejoignait l'Angleterre, Pozzo fuyait à travers l'Europe à la recherche d'un asile sûr.

 

LA CARRIERE RUSSE ET EUROPEENNE

 

La France ayant rétabli sa présence en Corse, Pozzo di Borgo, exclu de toute amnistie, était contraint d'émigrer. Après avoir séjourné à Vienne et Rome, poursuivi par la vindicte napoléonienne, il aboutit à Saint Petersbourg en 1804, où, remarqué par le Tsar Alexandre 1er, il se voit confier une série de missions diplomatiques délicates.

Après un court intermède anglais (1812-1814) il est de nouveau au service d'Alexandre 1er, servant même dans son armée (colonel peu après Austerlitz, il a grade de général lorsqu'il assiste à la bataille de Waterloo) tout en poursuivant des activités de diplomate chargé de missions secrètes ou officielles. Il participe au Congrès de Vienne (octobre 1814 - juin 1815) qui redessine la carte de l'Europe postnapoléonienne et où il s'active à durcir les clauses défavorables à Napoléon.

Il est nommé ambassadeur de Russie en France en 1814 et le restera jusqu'en 1834.

Il est fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukase du Tsar Nicolas 1er (1827)

 

LA CARRIERE FRANCAISE

 

A la faveur de la défaite napoléonienne et de l'entrée des Alliés à Paris (1814), il devient membre du gouvernement provisoire. Il participe au retour de Louis XVIII exilé à Londres et le soutient activement lors de la première restauration. Durant les "cent jours" il suit Louis XVIII en Belgique et reprend sa place auprès de ce dernier lors de la seconde restauration en 1815 (chute définitive et exil de l'Empereur). Il est fait comte en 1816 et Pair de France en 1818. Sous le règne de Charles X 1824-1830) il perd un peu de son influence, qu'il retrouve avec Louis Philippe.

Pozzo est nommé en 1835 ambassadeur de France en Angleterre. Mais il abandonne ce poste en 1839 pour des raisons de santé et rentre définitivement en France où il meurt le 15 février 1842, à l'âge de 78 ans.

 

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1 Parutions relatives à Charles André Pozzo Di Borgo :

 

  • Ouvrage de Pierre ORDIONI – 1935 - sous le titre "Pozzo Di Borgo. Diplomate de l'Europe française", qui, ironie du sort, renvoie à la fois Napoléon et Pozzo di Borgo à leurs sentiments anti-français de jeunesse.
  • Ouvrage d'Yvon TOUSSAINT, journaliste et écrivain belge. Il s'agit d'une biographie romancée du comte Charles André Pozzo di Borgo. Cet ouvrage, intitulé "L'autre Corse" (éditions Fayard - 2004) par référence à son rival Napoléon, a le mérite de faire revivre "le destin stupéfiant et injustement méconnu" du comte Charles André Pozzo Di Borgo".
  • Ouvrage intitulé "Napoléon et Pozzo di Borgo, 1764-1821", préfacé par le Prince Charles Napoléon, et traduit de l’anglais par Reynier, comte Pozzo di Borgo - J.P. McErlean, professeur d’histoire et chercheur à l’Université de Toronto (Canada).
  • "Une haine de Corse : histoire véridique de Napoléon Bonaparte et de Charles-André Pozzo di Borgo" - Marie Ferranti - Gallimard - 2012 
  • Signalons deux articles consacrés à Charles André Pozzo Di Borgo parus dans l'ouvrage intitulé : LA CORSE, LA MEDITERRANEE ET LA RUSSIE (Éditions Alain Piazzola - 2015)

- Michel Vergé Franceschi  : "Les Pozzo di Borgo en Corse avant Charles-André." 

- Anna Vladimirovna Gnedina/Moretti - "Charles André Pozzo Di Borgo, un diplomate ajaccien en Russie".

 

 2  Cf.  http://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/

 



9 réactions


  • soi même 2 juin 2015 12:27

    Merci, je ne connaissais pas cette histoire .


  • Le p’tit Charles 2 juin 2015 13:27

    Nabot-Léon...grand criminel de guerre..sanctifié par la mafia politique..what else.. ?


  • Fergus Fergus 2 juin 2015 14:54

    Bonjour, Maibororoda.

    Charles André reste surtout lié à Napoléon et à son poste d’ambassadeur en Russie. Bien que concis, votre article est un bon rappel de ce que fut cette personnalité, sans doute la plus connue des Pozzo di Borgo avec Carlo Andrea avant que le (médiocre) film Intouchables ne popularise Philippe et son fauteuil roulant.

    Pour ma part, j’a connu naguère (platoniquement) une Anne Pozzo di Borgo, une fille jolie et intelligente dont j’ignore ce qu’elle devenue.


  • Emmanuel Aguéra Emmanuel Aguéra 3 juin 2015 02:29

    Привет (o salute ?) !

    Merci de cet article passionnant. A nouveau.
    Historien de Napoléon, je ne sais pas, mais historien des historiens napoléoniens, il y a des chances...
    Amitiés.


    • J.MAY MAIBORODA 3 juin 2015 10:21

      @Emmanuel Aguéra


      1. merci pour le compliment , mais resrtons modeste.
      2. « Привет » ou « salute » , l’un et l’autre m’agréent, encore que le corse me soit plus connu que le russe, car je suis né et ai été élevé en Corse.


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