mercredi 9 août 2017 - par lephénix

L’amour du pouvoir ou le pouvoir de l’amour ?

« Il faut fortifier le faible et amener le fort à la raison »

Zoughbi Zoughbi

 

L’amour du pouvoir aveugle et perd… Mais… le pouvoir de l’amour ? Serait-il possible de susciter une meilleure dynamique de changement social dans un monde meurtri voire de changer l’histoire humaine avec rien moins qu’une… puissance d’amour et de pouvoir se fécondant mutuellement ?

 

Et si le pouvoir de l’amour était le levier pour soulever le monde ? Pour créer de nouvelles réalités sociales et donner forme à un avenir commun désirable, autant travailler ensemble, en assurant sa prise sur la réalité - plutôt que les uns contre les autres en une chimérique « compétition »... « Ensemble on va plus loin » dit un proverbe africain.

Au cours de sa pratique d’acteur de l’intelligence collective, Adam M. Kahane, directeur de Reos Partners, a appris à jouer des deux moteurs fondamentaux du changement : d’abord, il importe de « s’ouvrir et se connecter à soi-même, se relier aux autres et à l’écosystème afin de percevoir ce qu’il exige de nous ». Ensuite, il nous faut croître : « nous devons à la fois exercer l’amour (le moteur de l’unité) et le pouvoir (le moteur de la réalisation de soi). »

 

Les deux faces du pouvoir

 

Selon le théologien et philosophe Paul Tillich, « l’amour est la force qui relie et rend complet ce qui était devenu ou apparaissait fragmenté », il est « le moteur vers l’unité de tout ce qui est séparé » - et ce qui rend le pouvoir « génératif » c’est-à-dire porteur de vie (donc non dégénératif). Ainsi, « le pouvoir sans amour est inconscient et abusif, et l’amour sans pouvoir est affectif et anémique »…

Le pouvoir a deux faces : la face générative (le pouvoir-de) comme moteur d’accomplissement et une face dégénérative (le pouvoir-sur), consistant à anéantir l’accomplissement de l’autre. Tout observateur de bonne foi pourrait mesurer les conséquences d’un pouvoir-sur déconnecté de la « vraie vie des vrais gens » et dégénératif, qui considère l’humain comme une ressource jetable : « Le pouvoir sans amour entretient une guerre planétaire latente susceptible de se déclarer à tout moment et lorsque cela arrive, elle détruit ce qui nous est cher. L’amour sans pouvoir produit une paix inerte qui paralyse l’action. »

Martin Luther King (1929-1968) disait : « La collision d’un pouvoir immoral et d’une moralité sans pouvoir constitue la crise majeure de notre temps ». Aujourd’hui, des hommes d’affaires semblent mettre en œuvre les travaux de Paul Tillich sur le pouvoir génératif, comme a pu l’observer Adam M. Kahane au cours de sa pratique à Shell (il a co-dirigé le département Scénarios de la firme à Londres) qu’au service de la transition démocratique dans l’Afrique du Sud post-apartheid : « Notre pouvoir est génératif quand nous nous réalisons nous-mêmes en aimant les autres et en nous unifiant avec eux. Il est dégénératif et limitant, imprudent et abusif, voire pire, quand nous négligeons, renions ou amputons notre amour et notre sens de l’unité »…

La preuve lors d’une mission au Guatemala en 1998, accomplie selon cette force motrice (« une force d’amour qui tend vers l’unité de ce qui a été séparé ») entre participants de bonne foi s’immergeant ensemble dans la complexité d’une réalité commune : « L’expérience d’amour vécue par les membres a augmenté leur intelligence et leur capacité à contribuer à la guérison et à la croissance de leur pays. »

Le physicien quantique David Bohm disait : « La plus importante des avancées humaines est de casser les frontières entre les personnes afin de commencer à opérer comme une intelligence unique. L’état naturel de l’humanité, c’est la séparation sans la division. »

Si l’amour « crée de l’ouverture, du potentiel et des opportunités », le pouvoir est nécessaire pour les mettre en œuvre – en prenant soin de distinguer le pouvoir-de (qui détruit les institutions oppressives) et le pouvoir-sur (qui détruit les personnes). L’aspect tragique de l’amour ? Sa dépendance vis-à-vis du pouvoir : « Créer de nouvelles réalités sociales implique à la fois une puissance d’amour unifiante et une puissance de pouvoir génératrice d’unité. Exercer le pouvoir avec amour nous oblige à effectuer des transformations systémiques sans détruire ce que nous essayons de nourrir. »

Il n’y a à proprement parler de dilemme entre deux forces que d’aucuns vivraient comme opposées, mais une pratique conjointe assurant un équilibre dynamique comme pour la marche, en avançant sur une jambe après l’autre de façon rythmée et harmonieuse – c’est ainsi que les acteurs de l’intelligence connective reconnectent la force d’accomplissement des individus à celle de la nation : « Nous mettons le pouvoir et l’amour en jeu simultanément, chacun équilibrant l’autre, chacun valorisant et construisant l’autre (…) Passer du pouvoir à l’amour nous permet de voir plus clairement comment nous faisons partie du problème et donc, comment nous pouvons faire partie de la solution. »

Compte tenu de l’extrême complexité d’écosystèmes devenus aussi instables qu’insoutenables, des scénarios adaptés s’imposent pour négocier les bons tournants dans la géographie d’un monde de moins en moins compréhensible, entre positions à préserver, confrontations à éviter, ajustements à de nouvelles réalités multipolaires et partitions à jouer dans de nouveaux essors sans dommages pour la planète. La conscience d’un destin commun en partage peut-elle réécrire l’ordre vacillant des choses pour faire advenir de nouveaux possibles ? Si, dans la vie réelle comme dans le concert des nations, les miracles sont rares, l’accomplissement d’un seul permettrait-il de retrouver un centre de gravité voire de remettre un monde refaçonné sur ses pieds ? Pourquoi persister dans ce qui a échoué avec les génies mauvais qui ont créé nos problèmes et ne pas jouer de nouvelles musiques du hasard pour faire advenir enfin le génie des bonnes coïncidences ?

 

Adam M. Kahane, Pouvoir et amour, éditions Yves Michel, collection Colligence, 200 p., 19 €

Scénarios pour la transformation sociétale, éditions Yves Michel, collection Colligence, 160 p., 17 €

 



8 réactions


  • troletbuse troletbuse 9 août 2017 09:27

    En politique ou ailleurs, la promotion Canapé n’est pas du tout le pouvoir de l’amour


  • Taverne Taverne 9 août 2017 10:06

    L’amour est le lien, le pouvoir est la relation.

    La relation est faite de dépendance, de subordination, d’obéissance. L’amour est juste le lien : le lien, serré, tendu, fusionnel jusqu’à ne faire qu’un. La relation, au contraire, maintient ou renforce la binarité, la dualité. Quand la relation s’immisce dans le lien de l’amour, celui-ci est dénaturé et des rapports de pouvoir polluent les sentiments.


  • microf 9 août 2017 14:17

    Très bon article qui interpelle notre société aujourd hui oú l´Amour du Pouvoir est entrain d´entrainer le monde vers la catastrophe.

    Et comme l´écrit l´auteur en posant la question de savoir « Et si le pouvoir de l’amour était le levier pour soulever le monde ?. La réponse est toute simple OUI, il faut créer cette dynamique, sinon, nous allons á la catastrophe.

    Je ne reviendrais pas sur les méfaits de l´Amour du pouvoir, nous en vivons les conséquences chaque minute, mais uniquement sur le Pouvoir de l´Amour.

    Un qui a si bien démontré le Pouvoir de l´Amour, c´est Notre Seigneur Jésus le Christ. Il aima les siens jusqu´au bout en donnant Sa vie pour eux, pour qu´ils soient sauvés. Il faut vraiment tellement aimer une personne pour mourrir pour elle.

    Pour ceux qui ne croient pas, ils diront que ce sont des histoires, mais revenons á une époque récente, le Père MAXIMILIEN KOLBE, qui dans le camp de concentration en Pologne á Auschwitz, donna sa vie pour un père de famille que les nazis voulaient éxécuter.
    Le Père Kolbe demanda que les nazis épargnent ce père de famille, et qu´on l´éxécute á sa place, ce qui fût fait, il fût enfermé dans une cellule qu´on scella, afin qu´il y meure de faim, il le savait, mais alla jusqu´au bout de son Martyr.
    Ce père de famille qui vit encore aujourd´hui très âgé, a pu expérimenter ce que veut dire le Pouvoir de l´Amour, c´est sûr que s´il était communiste ou Athée, après sa libération, il devait se convertir, afin d´approfondir ce mystère du pouvoir de l´Amour, á savoir, un inconnu qui donne sa vie pour celui qu´il ne connait même pas.

    Aujourd´hui 9 Aout, l´Église Catholique célèbre la fête de sainte EDITH STEIN Patronne de l´Europe.

    Edith Stein nait dans une famille Juive Orthodoxe très aisée á Breslau en Pologne le jour de la fête de l´Expiation pour les Juifs ( Iom Kippour, jour du pardon ) le 12.10 1891.
    Très intelligente, sera á l´université une des rares femmes de son époque á étudier la psychologie.
    En contact avec les milieux Catholiques, elle découvre la Foi Catholique et ce convertie, la vie religieuse la plaisait plus que les plaisirs de la vie, elle deviendra Carmélitaine en prenant le nom de »Thérèse Bénédicte de la Croix« .
    Ma conversion dira t-elle, je l´offre pour le peuple Juif, au nom du mystère de la Croix qu´elle vénèrait particulièrment.
    Arrêtée avec sa soeur qui l´avait suivie au Carmel et envoyées toutes les deux au terrible camp de concentration d´Auschwitz, oú elle mourra, toujours tout en s´offrant pour la conversion du peuple élu.
    Ces deux exemples nous montrent la capacité du Pouvoir de l´Amour pleinement vécue.

    L´Amour du Pouvoir, des plaisirs, de l´argent est ce qui nous entraine aujourd´hui dans l´abime, et ce n´est que le Pouvoir de l´Amour qui pourra nous en faire sortir, á chacun de s´y exercer, nous ne donnerons pas nos vies comme le P. KOLBE ou EDITH STEIN pour les autres, mais il ya différentes manières de la donner pour les autres, á chacun de savoir comment y arriver, le plus simple, c´est d´écouter ce que Dieu nous dit » Aime ton prochain comme toi même, ne lui fait pas du mal, cela, chacun de nous devrait y parvenir.


  • lephénix lephénix 9 août 2017 21:58

    @microf

    merci ! mais.. le pouvoir de l’amour n’exige pas le sacrifice de notre vie, juste d’être assez présent à nous et au monde pour faire présent de ce qui peut l’être pour l’embellir, de présence d’esprit à présence d’esprit...et prévenir le pire ! il exige juste de faire le pari de l’intelligence de la vie contre le pari de la bêtise mortifère.


    • microf 10 août 2017 11:11

      @lephénix

      Merci @lephénix,

      Vous avez raison et c´est ce que j´ai écris á la fin de mon commentaire, le don de sa vie jusqu´á la mort comme les exemples cités n´est pas donné á chacun, mais c´est á chacun de voir ce qu´il peut donner de sa vie pour améliorer le monde autour de lui, et il ya plusieurs facons.

      J´ai un ami qui ne mange que deux fois par jour, économise le repas du soir, ne va pas au cinéma, ni á aucun spectacle, et donne cet équivalent á ceux qui ont moins que lui, voila le don de sa vie qu´il fait pour son prochain.
      La question pourrait m´être posé de savoir ce que je fais moi, je vis modestement et donne le reste á ceux qui ont moins que moi et ils sont nombreux.
      Je visite les malades et personnes seules deux fois par semaines, je vais rencontrer les réfugiés et les parle pour les reconforter, je visite les prostituées oú elles exercent dans la rue pour les sensibiliser de quitter ce métier, c´est très difficile avec les prostituées, mais il faut le faire, et il y en a qui ont déjá quittées la rue et ce sont trouvées un travail même modeste, mais sûr.

      C´est á chacun de savoir oú donner le don de sa vie par l´engagement auprès de ses semblables, et ainsi, prouver la force du Pouvoir de l´Amour par ces actions fussent modestes.


  • Le421... Résistant Le421 10 août 2017 09:19

    Ensemble on va plus loin...

    L’individualisme forcené de notre société « connectée » cause un arrêt de l’évolution qui se constate dans les statistiques.
    Science sans conscience n’est rien, en définitive.
    On confonds le savoir et la raison.


  • lephénix lephénix 10 août 2017 22:49

    @microf

    ’le don de soi ça peut changer le monde« disent les gens du show business - enfin, certains...

    mieux vaut prêcher par l’exemple sans ostentation et au quotidien pour incarner ses convictions - ce ne sont pas les détresses qui manquent... et il est davantage à notre portée de nous soulager du »superflu« avant qu’on ne nous en dépossède au nom de la »solidarité«  pour soulager ces détresses que de céder aux addictions d’un consumérisme bling bling aux derniers gadgets ou frivolités en vogue... convertir à la frugalité (qui ne saurait tarder à se généraliser pour tous) est aussi un acte de »solidarité"...


  • lephénix lephénix 10 août 2017 22:55

    @le421

    dans « lhomme nu » marc dugain constatait que « la solidarité, élément constitutif de l’humanité, disparaît sous les coups de boutoir d’un individualisme outrancier conforté par les firmes du big data »

    des enseignants attentifs pourraient voir nombre de leurs élèves se déréaliser tête dans leurs écrans petits et grands avec perte d’empathie et passages à l’acte violents pour certains...

    « la valeur marchande de l’individu 2.0 n’est plus sa force de travail mais son identité numérique »

    ni science ni conscience mais rien que du gadget... pour virtualiser encore et toujours plus la société... qu’Est-ce qui fait encore société ?


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