mercredi 21 juillet - par Robin Guilloux

L’art doit-il imiter la nature ? (Texte de Hegel + Questions)

L'art doit-il imiter la nature ? (Texte de Hegel + Questions)

L'auteur : 

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, né le 27 août 1770 à Stuttgart et mort le 14 novembre 1831 à Berlin, est un philosophe allemand. Son œuvre, postérieure à celle de Emmanuel Kant, appartient à l'idéalisme allemand et a eu une influence décisive sur l'ensemble de la philosophie contemporaine. Hegel enseigne la philosophie sous la forme d'un système unissant tous les savoirs suivant une logique dialectique. Le système est présenté comme une « phénoménologie de l'esprit » puis comme une « encyclopédie des sciences philosophiques », titres de deux de ses ouvrages, et englobe l'ensemble des domaines philosophiques, dont la métaphysique et l'ontologie, la philosophie de l'art et de la religion, la philosophie de la nature, la philosophie de l'histoire, la philosophie morale et politique ou la philosophie du droit. (source : encyclopédie en ligne Wikipédia)

L'œuvre : 

Esthétique désigne un ensemble de cours professés par Georg Wilhelm Friedrich Hegel à l'université de Heidelberg au semestre d'été 1818, puis à l'université de Berlin aux semestre d'hiver 1820-1821, aux semestres d'été 1823 et 1826 et au semestre d'hiver 1828-1829. L'intitulé exact est alors Esthétique ou philosophie de l'art (en latin : Aestheticam sive philosophiam artis). Le cours correspond à une partie du système de la philosophie publié parallèlement sous le titre Encyclopédie des sciences philosophiques : l'esthétique développe le chapitre « art » comme la philosophie de la religion le chapitre « religion » et l’histoire de la philosophie le chapitre « philosophie ». Elle se constitue néanmoins comme une science autonome à l'égard des présupposés du système. L'esthétique est la science du beau et plus précisément la science du beau de l'art (en allemand : Kunstschöne) par opposition au beau de la nature (en allemand : Naturschöne) qui se trouve exclu par principe de son domaine, parce que pour Hegel ce qui naît de l'esprit, même si cela était la chose la plus laide au monde, reste tout de même supérieur à la plus belle création de la nature, car ce qui naît de l'esprit est doublement né (de la nature, puis de l'esprit) et est donc supérieur à une chose issue de la nature. (même source)

Hegel, Esthétique I (1829)

Dans cet essai consacré à l'art, Hegel s'attache d'abord à détruire un certain nombre de préjugés : ainsi, celui selon lequel la qualité de l'œuvre d'art serait fonction de son degré d'imitation de la nature. Mais une œuvre qui se contenterait de copier au mieux une réalité existante ne serait qu'une occupation futile : ce n'est pas là que se loge l'essence de la création artistique. 

"C'est un vieux précepte que l'art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote. Quand la réflexion n'en était encore qu'à ses débuts, on pouvait bien se contenter d'une idée pareille ; elle contient toujours quelque chose qui se justifie par de bonnes raisons et qui se révélera à nous comme un des moments de l'idée ayant, dans son développement, sa place comme tant d'autres moments. D'après cette conception, le but essentiel de l'art consisterait dans l'imitation, autrement dit dans la reproduction habile d'objets tels qu'ils existent dans la nature, et la nécessité d'une pareille reproduction faite en conformité avec la nature serait une source de plaisirs. Cette définition assigne à l'art un but purement formel, celui de refaire une seconde fois, avec les moyens dont l'homme dispose, ce qui existe dans le monde extérieur, et tel qu'il y existe. Mais cette répétition peut apparaître comme une occupation oiseuse et superflue, car quel besoin avons-nous de revoir dans des tableaux ou sur la scène, des animaux, des paysages ou des événements humains que nous connaissons déjà pour les avoir vus ou pour les voir dans nos jardins, dans nos intérieurs ou, dans certains cas, pour en avoir entendu parler par des personnes de nos connaissances ? On peut même dire que ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C'est que l'art, limité dans ses moyens d'expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l'apparence de la réalité à un seul de nos sens ; et, en fait, lorsqu'il ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l'impression d'une réalité vivante ou d'une vie réelle : tout ce qu'il peut nous offrir, c'est une caricature de la vie (...) C'est ainsi que Zeuxis peignait des raisins qui avaient une apparence tellement naturelle que les pigeons s'y trompaient et venaient les picorer, et Praxeas peignit un rideau qui trompa un homme, le peintre lui-même. On connaît plus d'une de ces histoires d'illusions créées par l'art. On parle dans ces cas, d'un triomphe de l'art. (...)

On peut dire d'une façon générale qu'en voulant rivaliser avec la nature par l'imitation, l'art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant. Il y a des hommes qui savent imiter les trilles du rossignol, et Kant a dit à ce propos que, dès que nous nous apercevons que c'est un homme qui chante ainsi, et non un rossignol, nous trouvons ce chant insipide. Nous y voyons un simple artifice, non une libre production de la nature ou une œuvre d'art. Le chant du rossignol nous réjouit naturellement, parce que nous entendons un animal, dans son inconscience naturelle, émettre des sons qui ressemblent à l'expression de sentiments humains. Ce qui nous réjouit donc ici c'est l'imitation de l'humain par la nature."

Explication du texte : 

"C'est un vieux précepte que l'art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote" : Dans la Poétique, Aristote reprend en effet le concept de mimesis exposé dans la République de Platon et présente lui aussi, l'art comme une imitation, mais alors que Platon critique l'imitation, Aristote la réhabilite.

Pour Platon, l'imitation est doublement éloigné de la vérité car l'artiste ne fait qu'imiter l'objet produit par l'artisan ou par la nature qui imitent eux-mêmes l'Idée (l'archétype) de l'objet, par exemple le peintre imite le lit fabriqué par l'artisan qui imite l'Idée, l'archétype du lit.

Hegel explique qu'on pouvait se contenter de l'idée de l'art comme imitation quand la réflexion n'en était qu'à ses débuts. Elle contient une part de vérité, mais seulement comme un moment du développement de l'Idée.

Pour Hegel, la vérité n'est pas intemporelle, elle se développe dialectiquement dans l'histoire en passant par des étapes successives. 

L'une de ces étapes, selon Hegel est la reproduction habile d'objets tels qu'ils existent dans la nature.

Pour défendre sa thèse, Hegel simplifie la conception aristotélicienne de l'art car pour Aristote, l'objet tel que le représente le poète ou l'artiste est plus beau qu'en réalité, par exemple la peinture d'une chose horrible peut être belle. En outre, les hommes accèdent à une certaine forme de connaissance car le poète ou l'artiste permettent de faire connaître l'essence des choses. L'imitation ressemble à l'objet imité mais n'est pas lui et peut être belle, même si le modèle n'est pas beau, ce qui procure du plaisir au spectateur.

La définition de l'art comme reproduction habile d'objets tels qu'ils existent dans la nature est purement formelle car l'artiste ne fait que reproduire l'apparence des objets et non leur essence en les redoublant de manière tautologique, comme le fait un miroir, par exemple en peignant une grappe de raisins qui existe déjà.

L'imitation de la nature est donc "oiseuse" et "superflue". Elle est inutile, elle fait perdre son temps et elle n'ajoute rien à ce que la nature nous offre déjà, bien au contraire.

Hegel présente cette démarche comme un "jeu présomptueux" car l'artiste présume de ses capacités en prétendant rivaliser avec la nature.

Il explique ensuite pourquoi il en est ainsi : l'art est limité dans ses moyens d'expression et ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l'apparence de la réalité à un seul de nos sens.

L'art, en l'occurrence la peinture, ne peut solliciter qu'un seul de nos sens : la vue, alors que la nature sollicite aussi le toucher (le relief), l'odorat, le goût, et l'ouïe. L'art ne peut pas nous offrir la vie réelle, mais seulement une caricature de vie, une vie incomplète, mutilée.

Hegel donne ensuite l'exemple de peintres célèbres dans l'antiquité grecque : Zeuxis et Praxeas.

La légende rapporte que Zeuxis peignait des raisins de façon si réaliste que les pigeons venaient les picorer et on raconte qu'un jour Praxeas avait reproduit un rideau qui trompa le peintre lui-même qui le prit pour un vrai rideau.

Pour les contemporains de Zeuxis et de Praxeas, ces illusions crées par l'art constituent le triomphe de l'art, le plus haut sommet que l'art puisse atteindre dans la mesure où l'art a été défini comme la représentation fidèle du réel, que ce soit de la nature (des raisins) ou d'un objet fabriqué par l'homme (un rideau).

Hegel ne partage pas l'enthousiasme des contemporains de Zeuxis et de Praxeas. La représentation fidèle du réel relève de l'habileté technique, en aucun cas de l'art véritable.

Pour exprimer la distance qui sépare l'art du trompe l'œil de l'art véritable, il le compare aux efforts d'un ver pour égaler un éléphant.

La récompense que mérite un tel art est celle que réserva, dit-on, l'empereur Alexandre à un homme habile à faire passer des lentilles par une fente : un boisseau de lentilles.

La critique hégélienne de l'imitation rejoint ce que dit Pascal dans Les Pensées  : "Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux !"

Hegel donne un autre exemple d'imitation inspiré par Emmanuel Kant, celle des hommes qui savent imiter à la perfection le chant du rossignol. Dès que nous nous apercevons, dit-il que c'est un homme qui chante ainsi et non un rossignol, nous trouvons aussitôt ce chant insipide.

Ce n'est pas la qualité du chant lui-même que nous trouvons insipide, puisque un homme peut imiter à la perfection le chant du rossignol, mais le fait que nous nous apercevons que ce chant est celui d'un homme qui imite un rossignol et non le chant d'un vrai rossignol.

"Nous y voyons un simple artifice, non une production de la nature ou une œuvre d'art". Autant le chant du rossignol nous réjouit parce qu'il nous semble exprimer des sentiments humains comme la joie ou le ravissement, autant l'imitation d'un rossignol par un homme nous déçoit. 

Hegel aboutit donc à l'inverse de la thèse d'Aristote : ce qui nous réjouit n'est pas l'imitation de la nature par l'homme, mais l'imitation de l'homme par la nature.

Dans l'acte III, scène 5 de Roméo et Juliette de Shakespeare, Roméo associe le rossignol à la nuit d'amour qu'il vient de passer avec Juliette et qu'il voudrait prolonger indéfiniment. Le chant du rossignol exprime les enchantements de la nuit, alors que Juliette associe le chant de l'alouette aux inquiétudes de l'aurore. 

Comme le dit Hegel, le chant du rossignol et celui de l'alouette sont associés à l'expression de sentiments humains : le rossignol à la félicité, l'alouette à l'inquiétude.

Pour Hegel ce qui naît de l'esprit, même si c'était la chose la plus laide au monde, reste tout de même supérieur à la plus belle création de la nature, car ce qui naît de l'esprit est doublement né, d'abord de la nature, puis de l'esprit.

Et dès lors qu'il n'est plus tenu d'obéir au précepte d'imiter la nature, l'art pourra évoluer librement vers des formes d'expression de plus en plus éloignées de la représentation : l'impressionnisme qui, comme son nom le suggère, n'exprime pas la nature mais les impressions qu'elle produit, le cubisme, le fauvisme, le surréalisme, l'art brut et même s'affranchir de la représentation, en ne conservant de la nature que les couleurs et les formes, pour exprimer le monde intérieur de l'artiste dans l'art abstrait.

Les artistes modernes, rompent avec la conception aristotélicienne de l'art comme "imitation de la nature". Dans ses œuvres, Paul Klee ne retient que des formes, des traits, des figures géométriques, des couleurs. Ils sont le langage nouveau dont Théorie de l'art moderne est la grammaire, mais non les apparences que nous percevons. L'art ne reproduit pas le visible, dit Paul Klee, il rend visible".

 



5 réactions


  • Lampion Lampion 21 juillet 10:53

    Le point de vue de Baudelaire est éclairant en matière d’art. Selon lui, l’homme nait naturellement mauvais (réminiscence du péché originel ?), et c’est par l’action culturelle qu’il peut évoluer. Mais la culture et le Beau ne servent la plupart du temps du temps que des intérêts particuliers au détriment des intérêts généraux.

    Dans « Éloge du maquillage », il exprime la nécessité pour lui d’utiliser les moyens offerts par l’art pour transfigurer la nature, vulgaire par définition, et prend l’exemple du maquillage féminin pour expliquer qu’il s’agit d’un embellissement artificiel, et surtout pas l’imitation de la nature. Pour lui, elle veut, au contraire, s’en affranchir et par ce biais transcender son corps, approcher du « Beau » grâce à un artifice, corrigeant ainsi les imperfections de la nature pour accéder à un statut presque divin. :

    « La femme est le contraire du Dandy. Donc elle doit faire horreur. La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être f... Le beau mérite ! La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. » Baudelaire – « Mon cœur mis à nu »


    • mmbbb 22 juillet 13:57

      @Lampion Baudelaire s est trompé De la nature, il n avait qu une vision étriquée tel ce philosophe . il était plutot habitué au cabinet de «  haschich ».

      Il est évident que ces personnes n avaient pas la connaissance actuelle .

      Quant l art , l histoire de l art est complexe , de l objet cultuel africain, a l art pariétal tres ancien , à l art de la renaissance qui servit aussi à la propagande politique de ses commanditaires , à l art froid des régimes autoritaires , il y a des différentes appréciations . 

      La nature fut source d inspiration depuis fort longtemps et un artiste tel Durer dans ses tableaux le Lievre couché ou grande touffe d herbe sont des chefs oeuvre .

      je retiens de l art , l unique sens du beau , mais chacun est libre , il y en a qui se décharge intellectuellement devant certaines oeuvres d art contemporaines , c est leur choix . 


    • charlyposte charlyposte 22 juillet 15:11

      @mmbbb
      Ne jamais oublier que falsifier l’histoire en occident est une martingale qui ne dit pas son nom.


  • mmbbb 22 juillet 10:32

    Hegel est un intello , le trompe oeil est un art ; dans les palais Vénitien en l occurrence , il y des trompes oeil notamment des imitations en marbre , certes c est un technique comme l est le piano mais il n est pas donné à chacun de le maîtriser .

    Quant à la nature les impressionnistes , le sujet d inspiration est aussi la nature et la représentation du beau

    Au musée Saint pierre , il y a un Monet , arbre peint qu il faut évidemement regarde de loin, couleur chatoyante et belle expression de cet arbre 

    Il y a un petit tableau de Fantin Latour , une simple rose dans un vase Le regard doit porte de loin , ce peintre joue avec la matière picturale ce que Van Gogh a repris 

    Cette même nature par nature est aussi « abstraite » il suffit de l observer Le tronc d un platane represente par la juxtaposition des taches d un même tonalité vert dégradé une oeuvre « moderne » .

    Debussy a ecrit une admirable oeuvre « la Mer ».

    Cette même nature est aussi « mathématique » le nombre d or, les suites de Fibonacci et les fractales .Source d inspiration pour les artistes 

    Quant à l art contemporain , celui ci est devenu un art du vide , il faut regarder les « grandes oeuvres » de la FIAC , .

    Un artiste Manzoni a mis sa merde en boite .

    En conclusion on n est pas obligé de suivre les philosophes et il faut garder son libre arbitre .  Paul Klee se trompe , « il  ne retient que des formes, des traits, des figures géométriques, des couleurs. » . Il ne connait pas la nature comme Hegel , prenez des dunes de sable d un désert dont certains photographes ont réalisé de tres belles photos , figures géométriques traits couleurs , ces dunes expriment ce que Klee prétend avancer . On peut y voir une forme d abstraction .


    «  Pour Hegel ce qui naît de l’esprit, même si c’était la chose la plus laide au monde, reste tout de même supérieur à la plus belle création de la nature, car ce qui naît de l’esprit est doublement né, d’abord de la nature, puis de l’esprit. » 


    Vous résumez ce qu un philosophe un intellectuel peut produire comme imbécillité . S il avait connu l oeuvre de Manzoni ou d autres aussi incongrus , il se serait ravisé . Il y a des limites à ma connerie humaines 

    Par ailleurs un architecte est par définition un métier conceptuel donc un art.

    Durant les années d apres guerre , les constructions ne furent selon la définition d Hegel que pure esprit donc éloigné de la nature . Ces lieux modernes representes que par des lignes geométriques sont devenus invivables .

    Les « zécolos » dont les neo architectes veulent faire rentrer la nature dans leurs projets . Simple remarque que l homme ne peut pas se couper de la nature .

    Hegel a tort parce qu il ne connaissait pas évidement nos maux contemporains 



    Onfray veut que la philosophie soit mieux enseignée , je doute c et quand même de la perte de temps ! Hegel entre autre 
     


  • charlyposte charlyposte 22 juillet 13:30

    Le vert à ce jour est tellement à la mode à vouloir surpasser ceux qui avaient un sens normal et sans aucunes prétentions, hormis nous montrer tous les écrins possible.... voir impossible.


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