lundi 11 février - par Bruno Hubacher

L’état profond et la para-politique

Selon Peter Dale Scott, professeur de littérature à l’Université de Berkeley, la politique profonde serait l’exercice d’un pouvoir politique parallèle, où la transparence est consciemment atténuée par l’utilisation de para-structures étatiques, insuffisamment contrôlées par les pouvoirs publics, tels que les agences de renseignements (CIA, NSA, FBI, IRS), usant des activités clandestines plutôt que la conduite des affaires publiques par le débat rationnel, activités contrôlées par un cercle informel, confidentiel et restreint, connu sous le nom d’establishment, dont la plupart des membres se connaissent un minimum, sans pour autant avoir nécessairement les mêmes intérêts ni les mêmes convictions.

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Les grandes messes se célèbrent aux abords des pistes de ski, c’est bien connu. Ainsi, le « Sundance Film Festival », le haut lieu du film indépendant, vient de clore son édition 2019 à Park City, une station de sport d’hiver dans l’état d’Utah. Fondé en 1978, rendu célèbre par l’acteur américain Robert Redford, le « Sundance » offre tout ce que Hollywood n’offre plus depuis longtemps.

Comme chaque année, il y a, parmi les films documentaires présentés, des pépites qui collent à l’actualité. « Where’s my Roy Cohn ? » retrace la longue carrière d’un personnage clé de ce qu’on appelle communément l’état profond (deep state), en référence à ces forces troubles et obscurs qui tirent les ficelles derrière la scène officielle.

L’avocat newyorkais Roy Marcus Cohn, mort en 1986, fut accessoirement mentor d’un de ses clients les plus illustres, Donald Trump. Ensemble avec le lobbyiste et militant Roger Stone, (campagnes présidentielles des républicains Richard Nixon, Ronald Reagan et Donald Trump) arrêté par le FBI le 25 janvier dernier à Miami, Florida, pour subornation de témoin dans le cadre de l’investigation sur de supposées interférences russes dans l’élection présidentielle de 2016, les trois protagonistes formèrent un triumvirat qui servit fidèlement l’état profond pendant près de cinquante ans.

Par ailleurs, l’investigation en cours du procureur Robert Mueller, sans preuves tangibles pour l’instant, confirmerait bien l’hypothèse du professeur Scott « d’intérêts et convictions, pas forcément convergents, à l’intérieur de l’état profond ».

Monsieur « impunité », Roy Cohn, se retrouva sous le feu des projecteurs une première fois à l’âge de 24 ans, un 6 mars 1951, en tant qu’assistant du procureur newyorkais, Irving H. Saypol, un fervent chasseur de communistes, dans le procès du siècle qui opposa le Ministère public au couple Ethel et Julius Rosenberg, des communistes newyorkais et juifs, accusés de conspiration en vue d’espionnage au profit de l’Union Soviétique et qui finirent leur vie sur la chaise électrique le 19 juin 1953 dans la prison de Sing Sing.

Dans son autobiographie Roy Cohn se vante d’avoir été l’instigateur des nominations du procureur Irging H. Saypol, ainsi que du juge Irving Kaufmann, et que son insistance auprès du juge aurait conduit celui-ci à prononcer la peine de mort, autant pour Julius que pour Ethel, dont le rôle fut plutôt accessoire dans l’affaire. Les fréquentes discussions « ex parte » entre le procureur et le juge pendant le procès, orchestrées par l’indispensable Roy, en dehors de la salle d’audience, auraient, en outre, contribué à établir « une certaine cohérence » dans le dossier, la justice consensuelle à la sauce américaine en quelque sorte.

A cette époque, Roy Cohn, avait fréquenté les tribunaux depuis quelque temps déjà. Agissant d’abord du côté du Ministère public où il put s’enorgueillir d’une certaine efficacité. Sur les 200 accusés auxquels il eut affaire il n’y eut pas un seul acquittement. Côté défense en revanche ce fut un autre son de cloche. Il obtint l’assentiment d’une des figures les plus puissantes de la mafia américaine, Frank Costello, et d’autres illustres membres de la pègre vinrent enrichir son fichier de clients tout au long de sa carrière, telles que Tony Salerno, John Gotti et Carlo Gambino.

Le procès Rosenberg coïncida avec le début de la guerre froide et une chasse aux sorcières des communiste et des homosexuels sans précédent dans l’histoire américaine, ciblant les milieux intellectuels, les médias et le cinéma, période connu sous le nom de « Maccarthysme » après le sénateur du Wisconsin, Joseph McCarthy.

Le rôle, joué par Roy Cohn dans cette vendetta qui influa également sur le procès Rosenberg, attira l’attention d’un autre anti-communiste et homophobe notoire, J. Edgar Hoover, le premier directeur du FBI, en charge pendant 37 ans jusqu’à sa mort en 1972. Il n’est pas inutile de rappeler qu’autant que Roy Cohn, Hoover était lui-même un homosexuel refoulé, ce qui en dit long sur l’effet de la répression sur le psychisme.

Hoover recommanda Cohn au sénateur Joseph McCarthy en tant que conseiller juridique. Mandaté de la collecte de preuves à charge contre de supposés conspirateurs communistes à l’intérieur du « Département d’état » ainsi qu’à l’encontre de fonctionnaires, supposément homosexuels, potentiellement susceptibles de subir du chantage par l’ennemi, celui-ci fut preuve d’un acharnement inqualifiable.

Dans le cadre d’audiences d’un sous-comité sénatoriale, en charge d’arbitrer le bien-fondé des accusations du sénateur, le duo menait une guerre médiatique d’une rare férocité. Après s’être pris au « Département d’état » du président sortant, Harry S. Truman, et du nouveau président, Dwight D. Eisenhower, sans succès ni preuves tangibles, McCarthy, sous l’insistance de son protégé Roy Cohn, s’en prit à plus fort que lui, l’armée américaine. Ce fut le début de la fin de l’ère McCarthy et la descente aux enfers du sénateur, qui meurt d’alcoolisme à l’âge de 49 ans, ainsi que de son protégé.

Celui qui pense toutefois que le « maccarthysme » termina la carrière de Roy Cohn connaît mal « l’état profond », animé par l’establishment américain ou, en l’occurrence newyorkais, où une main lave l’autre, aussi longtemps que celle-ci serve des intérêts.

Sa carrière suivit son cours, sans encombre, encore pendant trente ans jusqu’à sa radiation du barreau en 1986, cinq semaines avant sa mort, pour, entre autres, subornation de témoin. Conseiller des ex-présidents Nixon et Reagan, membre du « think-tank » anti-communiste « John Birch Society », il conseillait une brochette de personnalités hauts en couleur, tels que l’australien Rupert Murdoch, propriétaire de la presse américaine et britannique, l’armateur grecque, Aristote Onassis, mort en 1975, le club de baseball « New York Yankees », l’archidiocèse de New York, le professeur de droit à la retraite de l’Université de Harvard, Alan Dershowitz, dont le nom figure dans le dossier du milliardaire Jeffrey Epstein, accusé de pédophilie, et tant d’autres.

En 1973 l’illustre avocat fut connaissance d’un jeune héritier du nom de Donald Trump, dont le père avait fait fortune grâce à l’attribution d’un important marché public dans le cadre d’un développement immobilier newyorkais, le « Mitchell-Lama Housing Program », censé offrir aux newyorkais des logements abordables. Voulant garder le bien immobilier « all white », il se trouve que Donald Trump junior fut accusé par l’état de discrimination raciale lors de l’attribution de logements subventionnés. 

Au lieu de proposer une négociation, l’avocat véreux inculqua au jeune freluquet une devise que celui-ci devra garder comme la sienne toute sa vie, l’attaque est la meilleure défense et, ne jamais admettre une faute.

Ainsi, le duo attaqua l’état en grand pompe pour 100 millions USD de dommages et intérêts. Le fait que les deux devront finalement trouver un arrangement avec le gouvernement et payer une amende trois ans plus tard ne sera jamais admis comme défaite.

Après avoir appris que Cohn souffrait du SIDA, Donald Trump ne lui avait plus jamais adressé la parole. Se sentant quand-même « un peu » coupable il assista tout de même à son enterrement en août 1986.

L’écrivain américain Gore Vidal, mort en 2012, appelait son pays « United States of amnesia » ou, pour citer Karl Marx, « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ».

Dans ce contexte on peut apprécier la chasse aux sorcières « anti-russe » qui sévit actuellement au sein du « Parti démocrate », ainsi que dans les médias américains et britanniques, prenant en étau un président hors cercle, devenu gênant pour l’état profond, jusqu’à lui enlever le contrôle de la politique étrangère, celle-ci étant dorénavant dirigée par le « Conseiller à la Sécurité nationale », John Bolton, qui à l’instar du feu Roy Cohn peut être considéré comme l’incarnation du mal, et le « Secrétaire d’Etat », Mike Pompeo, ancien directeur de la CIA, cette agence « insuffisamment contrôlée par les pouvoirs publics ». 

Acculé par l’investigation du procureur Robert Mueller, ancien directeur du FBI, sur de possibles liens entre le gouvernement de la Russie et des individus, liés à la campagne présidentielle de Donald Trump, le président se serait exclamé : « Where is my Roy Cohn ? », ce qui aurait donné le titre au documentaire du réalisateur Matt Tyrnauer. En tout cas, c’est qui se dit à Washington.

 



5 réactions


  • rogal 11 février 11:06

    Quelles sociétés secrètes permettent à ces acteurs de politiques secrètes d’entrer en relation les uns avec les autres ?


    • Bruno Hubacher Bruno Hubacher 11 février 11:17

      @rogal
      Ce qui change par rapport à ces périodes sombres de l’histoire c’est que dorénavant il n’y a plus rien de secret et les intentions sont ouvertement affichées, que ce soit aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne ou ailleurs. Il serait donc erroné de tomber dans le piège du complotisme. 


  • soi même 11 février 14:54

    ( Ce qui change par rapport à ces périodes sombres de l’histoire c’est que dorénavant il n’y a plus rien de secret ) Je en suis pas si sur de cela, il y a toujours une part d’ombre qui ne révèle pas au grand jour, en autre les perceptives à longs termes sont soigneusement cachés même si en apparence il semblerait que tous soient révélés, car l’essentielle n’est toujours pas révélé.


  • François Pignon François Pignon 11 février 17:10



    vous écrivez :


    « la CIA, cette agence « insuffisamment contrôlée par les pouvoirs publics ».   »

    Merci d’avoir mis des guillemets, ce qui signifie que vous n’êtes pas dupe de ces cris de vierges effarouchées poussés par les faux-culs, du genre « cachez ce sein que je ne saurais voir » !

    Ne pourrait-on pas être encore plus clair en écrivant :

    « la CIA, le complexe-militaro-industriel, la NRA et Wall-Street, ces organismes qui ont pris le contrôle des pouvoirs publics »  ?


  • baldis30 12 février 18:15

    Chapeau bas à la lecture de cet article ...


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