vendredi 14 janvier - par Hamed

L’homme cet « inconnu », à la fois libre et non libre, se connaissant et ne se connaissant pas

 Comment s’interroger sur l’être humain ? Qu’est-ce qu’être libre ? Qu’est-ce que le libre-arbitre dès lors que l’on remarque que les actes de l’être humain paraissent toujours déterminés lorsqu’on les reconsidère après exécution, lorsqu’ils font partie du passé. On est forcé de relativiser le libre-arbitre. Par exemple, le soir, il est tard, je veux encore travailler mais fatigué, je dois m’arrêter pour aller dormir. C’est mon corps qui me commande. Je ne suis libre qu’au conditionnel. 

Donc force de dire que je suis libre et je ne suis pas libre. Tout d’abord moi qui n’est pas dans les arcanes de la philosophie que j’ai étudié que par moi-même, ou plutôt par mes pensées qui cherchaient à découvrir l’insondable parce que beaucoup d’actes de soi-même ou d’autrui m’ont amené à les méditer. Et j’ai voulu par la lecture de la philosophie apporter une réponse. Mais la réponse, je ne l’ai pas eu, et je l’ai cherché par mes pensées.

Aussi suis-je amené à considérer mes actes et ceux d’autrui dans leur développement même. Mais lorsqu’on les considère dans leur développement même, surtout si on essaie de déduire avant les événements à venir, on s’aperçoit que ce ne sont que des projections hypothétiques que nous pouvons mener mais sans jamais s’assurer de leur réalisation. En clair, l’homme ne peut que conjecturer. H.

Henri Bergson appelle « liberté, le rapport du moi concret à l’acte libre qu’il accomplit. » Mais qu’est-ce que le moi ? Sinon tout ce qui fait l’existence dans le temps. Une liberté, une causalité qui est toujours au présent lorsqu’il est ce présent de causalité de liberté. Mais ce moi en rapport à lui-même et son présent qu’il ne commande pas, il lui vient, demeure indéfinissable ; l’être humain a beau le cerner avec ce « moi-je », il demeure que beaucoup d’inconnus subsistent en lui.

C. G. Jung appelle l’« ombre » qui personnifie pour le sujet « le côté inconnu, inquiétant, de lui-même, comme un être à la fois étranger et apparenté  ». Mais « le côté inconnu, inquiétant, de lui-même  » ne vient pas seulement de lui-même, de son présent. L’être humain est un moi-je dans son être dans l’Etre. Par être dans l’Être, on entend ce présent et tout ce qui fait son existence. Le côté inconnu inquiétant de lui-même peut être aussi un côté rassurant de lui-même, l’inquiétant comme le rassurant coexiste et c’est pourquoi Jung le définit comme « un être à la fois étranger et apparenté  ». Oui, il est les deux « connaissant et inconnaissant » ; c’est là même e sens de l’existence humaine. S’il est connaissant, que serait alors son existant ?

Mais ces ombres noires relèvent de l’existence dans le quotidien de l’être. L’homme n’est pas toujours constant dans ses pensées. Lorsqu’il est pris par son égoïsme, et cela arrive à tout être humain, souvent dicté par l’instinct de conservation, sa pensée qui pense en lui pense qu’au fond il n’est pas égoïste ; c’est simplement sa nature qui est ainsi ; lorsqu’il est bon, c’est sa nature qui est aussi ainsi ; lorsqu’il est mauvais, pense-t-il qu’il est mauvais ? N’est-ce pas le côté négatif de sa nature qui prend le dessus. Celui qui fait du mal sent-il qu’il fait du mal ?

Aussi, comment nous connaître ? Comment prendre prise sur soi, sur notre existant ? Comprendre nos joies, nos angoisses et apprendre à les maîtriser ? Et c’est important pour notre sérénité intérieure, pour lutter contre les projections des autres, contre nos propres problèmes refoulés de l’existence qui remontent à la surface et prennent le pas sur nous. Combien même on est serein, ou paraissant l’être, intérieurement on ne l’est pas et on ne le montre pas. Comment faire pour comprendre ce mal-pensé ? Qui, au fond, quoi que l’on dise, est naturel puisqu’il prend en nous, et nous ne pouvions le plus souvent lutter contre. Nous sommes simplement ce que nous sommes, et le monde humain est ainsi fait.

 Un aspect important est de penser que l’homme n’a pas de liberté réelle, au sens propre du mot, puisque le libre arbitre lui est donné par l’Essence. On n’a pas le choix pour définir l’homme autrement que par l’Essence ; il n’est pas homme de lui-même ; il a été créé homme. Et cette vérité est très importante parce que si on ne la met pas en avant, en tant qu’elle le définit, l’homme restera toujours un être indéfinissable. On épiloguera longtemps sur le « je » et le « moi », mais nous n’arriverons pas au cœur du problème de l’homme.

Dès lors le seul lien tangible qui peut nous exprimer est notre libre arbitre dans notre essence d’être. Il joue un rôle cardinal dans notre existence. Dans un essai sur le libre arbitre, Arthur Schopenhauer enseigne « que l’hypothèse du libre arbitre doit être absolument écartée, et que toutes les actions des hommes sont soumises à la nécessité la plus inflexible, nous l’avons par là même conduit au point où il peut concevoir la véritable liberté morale, qui appartient à un ordre d’idées supérieur.

Il existe, en effet, une autre vérité de fait attestée par la conscience, que j’ai complètement laissée de côté jusqu’ici pour ne pas interrompre le cours de notre étude. Cette vérité consiste dans le sentiment parfaitement clair et sûr de notre responsabilité morale, de l’imputabilité de nos actes à nous-mêmes, sentiment qui repose sur cette conviction inébranlable, que nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos actions. Grâce à cette conviction intime, il ne vient à l’esprit de personne, pas même de celui qui est pleinement persuadé de la nécessité de l’enchaînement causal de nos actes, d’alléguer cette nécessité pour se disculper de quelque écart, et de rejeter sa propre faute de lui-même sur les motifs bien qu’il soit établi que par leur entrée en jeu l’action dût se produire d’une façon inévitable. Car il reconnaît très bien que cette nécessité est soumise à une condition subjective, et qu’objectivement, c’est- à-dire dans les circonstances présentes, par suite sous l’influence des mêmes motifs qui l’ont déterminé, une action toute différente, voire même directement opposée à celle qu’il a faite, était parfaitement possible, et aurait pu être accomplie, pourvu toutefois qu’il eût été un autre : c’est de cela seulement qu’il s’en est fallu. Pour lui-même, parce qu’il est tel et non tel, parce qu’il a tel caractère et non tel autre, une action différente n’était à la vérité pas possible ; mais en elle-même et par suite objectivement, elle était réalisable. Sa responsabilité, que la conscience lui atteste, ne se rapporte donc à l’acte même que médiatement et en apparence : au fond, c’est sur son caractère qu’elle retombe ; c’est de son caractère qu’il se sent responsable. » (1)

 Ce qu’énonce Arthur Schopenhauer est assurément une vérité. Tout homme est responsable de ses actes, même si pour lui, subjectivement il dit que son libre arbitre n’est pas engagé, que le choix dans son action relevait de son caractère dont il n’est pas responsable. Cet homme est conçu ainsi, en clair cela relève de ce qu’il est, donc nécessairement ce qu’il est par son essence. Schopenhauer poursuit son analyse : « Et c’est aussi de celui-là seul que les autres hommes le rendent responsable, car les jugements qu’ils portent sur sa conduite rejaillissent aussitôt des actes sur la nature morale de leur auteur. Ne dit-on pas, en présence d’une action blâmable : « Voilà un méchant homme, un scélérat, » ou bien : « C’est un coquin ! » – ou bien : « Quelle âme mesquine, hypocrite, et vile ! » – C’est sous cette forme que s’énoncent nos appréciations, et c’est sur le caractère même que portent tous nos reproches. » (1)

Allons plus loin dans le raisonnement sur l’essence de l’homme. Qu’est-ce qui différentie un méchant homme d’un scélérat ? Ou simplement un honnête homme d’un malhonnête homme ? Nous devons d’abord considérer ce qui meut l’honnête homme et le malhonnête homme, sur le plan de l’essence ? Il est évident que ce sont leurs pensées respectives de ce qu’ils font de leur liberté dans leur existence ou leur libre arbitre qui vont régir leurs actions. Car, dans le fond, le libre arbitre comme leurs pensées qui se différentient, chaque homme a sa propre pensée – on parle ici du contenu de sa pensée et non la pensée elle-même qui n’est que le véhicule du vouloir de l’être. Donc de par son libre choix de faire, d’agir, qui est donné à l’homme par une essence dont il ne sait rien ; qu’E. Kant appelle une causalité puisqu’elle est celle qui « cause tout » ; quels que soient les hommes, ils ne pensent que par leurs tendances dans l’existence ; ils pensent donc et agissent de par ce qu’ils sont foncièrement.

 Pour avoir une idée de la pensée au travers de laquelle l’homme tire son libre arbitre, il faut d’abord définir l’homme intérieur avec son monde extérieur. Supposons qu’il n’a pas les cinq sens sensoriels, que serait-il l’homme ? Il ne serait rien. Il n’entend pas, il ne voit pas, il ne sent pas. Dès lors même qu’il a une pensée, sa pensée lui est inutile. Il ne peut penser ce qu’il ne voit pas, ce qu’il n’entend pas, ce qu’il ne sait pas. En clair, il existe sans exister. Ou simplement pourquoi il existe seulement pour exister alors qu’il n’a aucune prise ni sur lui-même ni sur le monde extérieur. Le monde qui l’entoure aurait-il un sens ? Le monde animal, chat, tigre, lion, etc., ou le monde végétal, arbres, fleurs, herbes, etc., ou simplement la nature qui l’entoure, le jour avec le soleil, la nuit avec ou sans lune. Et tant de choses du monde extérieur. Le monde extérieur aurait-il un sens ? A quoi servirait-il ? Pourquoi existerait-il ? S’il n’y a pas l’homme qui témoigne de son existence. Le sourd muet aveugle qui a le sens du toucher a besoin des hommes et du milieu dans lequel il est pour prendre conscience de son existence.

 On comprend dès lors pour que le monde existe, il a besoin de l’homme. Du moins, cette affirmation vient de la logique de sa raison. Évidemment, le monde peut exister sans l’homme si la Création l’a voulu ainsi. Mais se poserait toujours la question sur la finalité de la Création qui aurait existé à l’infini sans l’homme. Bien entendu, à cette question l’homme n’a pas de réponse. L’homme ne peut savoir l’absolu de l’Essence, i.e. Dieu. Il n’est pas « fait » pour savoir l’Essence par lequel il est. Tout au plus le sentirait-il cette Essence qu’elle existe en lui ; l’homme lui doit sa pensée en terme de véhicule et de contenu et ses cinq sens sensoriels qui communiquent leur contenu à sa pensée qui les traduit pour lui ; n’est-ce pas un processus existential par lequel l’homme existe dont il ne sait rien.

Et même les sens sensoriels dont il est doté sont limités, ils ne lui disent pas tout. Ses yeux, sa vision, ne sont qu’une merveilleuse « machine  », un «  merveilleux organe biologique optique ». Il ne voit par eux que les fréquences autorisées, i.e. les fréquences visuelles octroyées à l’homme. Il ne voit pas l’infiniment petit. Pour cela il a besoin d’un microscope optique, ou d’un microscope électronique qui fait grossir plus de 100 000 fois l’objet qu’il examine. Et encore cet examen optique est limité, il ne voit pas l’infiniment petit qui n’a pas de limite. De même, il ne voit pas l’infiniment grand. Il ne peut voir ce qui se passe, par exemple, sur la planète Mars, ou sur une autre planète lointaine. Tout au plus il spécule sur des photographies de ces planètes prises au moyen de télescope ou de sondes spatiales, dont il pousse l’agrandissement à l’extrême.

Pourtant ce paradoxe si on peut appeler cette limitation paradoxe, ces moyens techniques que sa pensée lui construit ne lui fait voir que ce qu’il lui est autorisé de voir par l’Essence. D’autant plus si on fait le compte, les yeux, instrument optique biologique, le microscope optique et électronique, les télescopes les plus perfectionnés, les sondes spatiales, qui sont le produit de son intelligence véhiculée par sa pensée, ne lui appartiennent pas en propre, dans le sens de l’« absolu ». Certes, doté de sens et de pensée, l’homme produit mais lui aussi est le « produit » de quelque Force Infinie créatrice de l’Univers.

 Et souvent l’homme ne s’aperçoit pas qu’il est un « miracle » de la Création et dans la Création. Pourquoi ? Parce qu’il a cette capacité unique du moins jusqu’à ce stade de la connaissance de l’histoire de « penser l’univers ». Seul à le penser, ce qui implique que l’homme n’existe pas seulement pour exister, et malgré ses facultés « limitées », et qui lui permettent de les « augmenter », il a aussi à marquer de son empreinte le monde. Une destinée en quelle que sorte ? Un monde qu’il met à son niveau, qu’il y construit selon sa raison. Dès lors, n’est-ce pas que ce qu’il fait entre dans sa destinée d’exister dans ce monde, et qu’il existe une dépendance entre lui et ce monde ; un monde dont il dépend sur tout alors que le monde qui lui est extérieur ne dépend pas de lui ; tout au plus, dans un certain sens, il existe un « miroir » du monde extérieur qui témoigne de son existence et le monde qui n’a d’existence que par l’homme. Deux mondes qui ne font qu’un seul, un miroir de l’un et de l’autre dans un seul miroir.

 Allons dans la diversité des hommes. Les hommes qui ont tous une nature humaine identique par la faculté de la pensée qui leur permette de penser, par leurs sens sensoriels, sont-ils un ? Ne sont-ils pas différents les uns des autres ? Par la couleur, la race, la religion, le caractère, la géographie et autres attributs, ils sont donc autre les uns des autres. C’est une loi de la Nature, de la Création. S’ils ont tous la faculté de penser, cela ne signifie pas qu’ils pensent tous de la même façon. Cela doit être ainsi. Il existe certes entre eux des ressemblances, des affinités, de l’affection, de l’amour, de la suspicion aussi, de la haine, de la peur de l’autre, et tant de sentiments complexes et souvent indéfinissables, et ceci dans toute société humaine.

Qu’en est-il de ces différenciations qui sont déterminées essentiellement par leurs pensées au travers desquelles toutes leurs facultés interagissent ? Les hommes ne prénomment-ils pas souvent l’ensemble de leur être immatériel, i.e. leurs pensées et les facultés de la pensée, par « âme ». Cependant une âme n’a de sens que si une pensée vit en elle, pense en elle et pour elle. Donc, au-delà de l’âme, il y a toujours la pensée, et c’est elle qui est l’essence de l’âme. Que ce soit la conscience, la volonté, l’intelligence, la raison qui détermine l’action, l’imagination, le sentiment, la passion, l’ambition, l’intelligence, etc., toutes ces facultés humaines et tout ce qui dérive de ces facultés dérivent de la pensée. On est conscient d’une situation difficile, on ne peut le faire que par la pensée. On veut faire quelque chose, on ne peut le faire que par la pensée ; de même résoudre un problème par l’intelligence ne se fait que par la pensée ; on est attiré par quelqu’un, qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, on ne le fait que par la pensée que l’on a de lui et réciproquement.

« Faire le bien et éviter le mal ou le contraire ne peut se faire que par la pensée, et encore il faut situer les tendances pour chaque être. » Cependant, la pensée et les cinq sens sensoriels qui nous ouvrent le monde obéissent à un principe de causalité, dont nous ne connaissons ni ne pouvons connaître la Cause initiale, parce que nous sommes « créés » par la « Cause ultime », la « Cause originelle ». Tout être créé, en particulier l’être humain qui est au-dessus de tout parce qu’il dispose de sa pensée pensante, peut-il savoir la « Cause absolue de l’univers » ? Il est évident que non. L’univers, les forces de la nature sont déjà bien mystérieux pour l’homme, dès lors « comment peut-il connaître sa cause alors que son être relève de l’Instance suprême, Dieu ? »

Par sa pensée dont il est le véhicule et dont il ne sait rien ? Par ses sens qui sont limités et qui lui sont donnés. Et la pensée elle-même, qui est le véhicule de ses passions, ses sentiments, ses ambitions, sa raison, et tant d’autres facultés ou sens qui font sa conscience, sa volonté d’être, peut-elle penser sa cause ? Si la pensée pensait « sa cause » qui l’a fait naître, l’homme l’aurait su. Mais la pensée pensante ne se pense pas, elle est pensée, donc soumise elle aussi à un Principe supérieur. 

 Dès lors le constat sur la situation de l’existence de l’homme fait ressortir en tant qu’être relevant d’une Cause ultime qu’il est forcément prédéterminé. Que sa liberté, et on entend par là le libre-arbitre de l’homme qu’« il est tout-à-fait relatif  », et « admettre que la prédestination prévaut et commande nos actes », ne peut être que vraie. Il y a donc sa pensée qui émane d’une Force naturelle commune laquelle cause le tout au sein duquel l’humain est uni au monde. « Cette Force est le principe de toute explication. Elle est elle-même le substratum commun dans tout existant », énonce Schopenhauer.

 « Jamais aucune cause au monde ne tire son effet entièrement d’elle-même, c’est-à-dire ne le crée ex nihilo. Il y a toujours une matière sur laquelle elle s’exerce, et elle ne fait qu’occasionner à un moment, en un lieu, et sur un être donné, une modification qui est toujours conforme à la nature de cet être, et dont la possibilité devait donc préexister en lui. Par conséquent chaque effet est la résultante de deux facteurs, un intérieur et un extérieur : l’énergie naturelle et originelle de la matière sur laquelle agit la force en question, et la cause déterminante, qui oblige cette énergie à se réaliser, en passant de la puissance à l’acte.

Cette énergie primitive est présupposée par toute idée de causalité et par toute explication qui s’y rapporte ; aussi une explication de ce genre, quelle qu’elle soit, n’explique jamais tout, mais laisse toujours en dernière analyse quelque chose d’inexplicable. C’est ce que nous constatons à chaque instant dans la physique et la chimie. L’explication des phénomènes, c’est-à-dire des effets, ainsi que les raisonnements qui ramènent ces phénomènes à leur source dernière, présupposent toujours l’existence de certaines forces naturelles. Une force naturelle considérée en elle-même n’est soumise à aucune explication, mais elle est le principe de toute explication. De même, elle n’est non plus soumise en elle-même à aucune causalité, mais elle est précisément ce qui donne à chaque cause la causalité, c’est-à-dire la possibilité de produire son effet. Elle-même est le substratum commun de tous les effets de cette espèce, et est présente dans chacun d’eux. » (Ibid.) (1)

Par cet énoncé, on comprend pourquoi Schopenhauer ramène tout à la Cause ultime, qui n’a pas d’explication, et bien que l’homme qu’il interroge lui dise : « Je peux faire ce que je veux ; si je veux aller à gauche, je vais à gauche : si je veux aller à droite, je vais à droite ; cela dépend uniquement de mon bon vouloir ; je suis donc libre. » Cependant, Schopenhauer le considère comme non libre. Il nie le libre arbitre. En réalité, l’homme est libre et tout à fait libre, sauf que dans l’« absolu », il ne l’est pas puisqu’il est « dépendant » de ses facultés, des tendances caractérielles, des circonstances et d’un état mental qu’il ne commande pas. Et ceux-ci lui dictent malgré lui son comportement.

Par exemple, touché par la perte d’un être cher, l’homme peut se retrouver accablé. Vu sous cet angle, l’homme forcément n’est pas libre puisqu’il dépend à la fois de son intériorité qui dicte sa réaction et de l’extériorité qui l’accable dans le sens qu’elle peut l’affecte intérieurement. Ou par des difficultés voire des maladies, des malheurs qui peuvent l’éprouver fortement dans l’existence ; ou simplement la monotonie, la routine quotidienne lui enlève la sève, la vitalité du sens de l’existence. Cependant, il doit assumer et s’assumer, tout en assumant ce qu’il lui arrive, en bien ou en mal, il assume son existence. En clair, il peut être heureux comme il peut se trouver à lutter contre le malheur soit en l’acceptant parce qu’il n’y a pas de possibilité pour le repousser, soit le refuser s’il pouvait s’en défaire.

 Une question cependant, dans la réalité du vécu quotidien de l’homme, est-il nécessaire de penser que l’homme n’a pas de libre arbitre d’autant qu’« il n’a point besoin de cette vérité absolue pour exister ? » Et l’absolu est du ressort de l’absolu. Or, l’homme existant ou l’« existant de l’homme » est du ressort de l’existence de tous les jours, minute par minute, seconde par seconde. En clair, il n’a point besoin de philosopher, de concept philosophique pour vivre, vivre en sécurité, arriver à gagner sa vie, à assumer pleinement son existence. Et c’est cela qui compte pour l’homme quel qu’il soit, qu’il soit le plus éclairé des hommes ou le plus commun des hommes.

Exister dans une vie déjà complexe où l’homme le plus souvent se trouve dépassé par les événements de toutes sortes. Et par le plus élémentaire pour l’homme, et cela a rapport à son existentiel immédiat, il doit arriver à manger, arriver à dormir, en deux mots assurer son existence. Par conséquent, la réponse « à ce besoin de cette vérité absolue pour exister » est évidemment qu’il n’en a pas besoin du tout. Aucunement.

 Et le philosophe français Victor Cousin que cite Schopenhauer. « M. Cousin, qui mérite sous ce rapport une mention honorable, puisque dans son Cours d’Histoire de la Philosophie, professé en 1819-1820, et publié par Vacherot, 1841, il enseigne que le libre arbitre est le fait le plus certain dont témoigne la conscience (vol. I, p. 19, 20) ; et il blâme Kant de n’avoir démontré la liberté que par la loi morale, et de l’avoir énoncée comme un postulat, tandis qu’en vérité elle est un fait : « Pourquoi démontrer ce qu’il suffit de constater ? » (Page 50). « La liberté est un fait, et non une croyance. » (Ibid.) (1)

 Victor Cousin est surpris que l’on ne voie pas le libre arbitre comme un fait naturel. Et on ne peut que lui donner raison. Cependant, à l’opposé, ce qu’affirme Schopenhauer dans le non libre arbitre n’est pas aussi sans intérêt dans la compréhension de l’homme, et par extension le monde humain. Aussi pensons-nous que nous arrivons aux conclusions des deux visions schopenhauerienne et cousinienne et affirmons que toutes deux ont leur utilité dans le vécu des hommes.

Et permettent-elles à comprendre l’homme, cet « inconnu » qui à la fois se connaissant et ne se connaissant pas. Ou encore croyant se connaître mais ne se connaît pas parce que son existence est souvent difficile et complexe, lui apparaissant souvent comme une épreuve dans son connaissant. Ce qui signifie qu’il existe et combien même il existe et a existé, il peut passer à côté de l’existence comme s’il n’a pas existé. Une grande majorité des hommes se trouvent dans cette situation, parce qu’ils n’ont été que dans cette immédiateté d’exister. Cependant cette majorité d’hommes, sont-ils responsables de leur situation ? Et qui peut attester qu’ils n’ont pas pensé le sens profond de leur existence ? « Il est certain que l’apparent qui se dégage de cette majorité n’est pas vérité. »

Certes, l’éclairé qui se dit éclairé ou pense être plus éclairé que la masse peut le penser que par sa pensée qui le lui fait penser, « mais elle peut ne pas être vérité si elle n’est que sa propre vérité, et non la vérité de tous. »

Ceci étant, revenons à la vision schopenhauerienne et à la vision cousinienne, elles ont toutes deux une grande utilité. Pourquoi ? Pour la première, elle fait ressortir le destin d’un homme dans toute la profondeur de ce qui fait l’essence de son existence. Une vision qui montre combien l’homme est libre ou croit être libre, en réalité, il l’est mais toujours assujetti, dirigé en permanence et c’est la raison pour laquelle Schopenhauer écarte absolument le libre arbitre.

Pour la seconde, le libre arbitre est vrai dans l’immédiateté de l’existence. L’homme ne peut être un automate que l’on manipule d’en Haut sans qu’il n’y ait un sens à cette manipulation. Non, il est réellement libre même s’il est « régi » » par le principe de causalité. Emmanuel Kant par son fameux triptyque, « l’espace, le temps et le principe de causalité » n’élude en rien ce qu’on peut appeler le « principe de l’immédiateté pour l’homme d’exister. » Ce qui signifie que l’Essence de Dieu a réellement octroyé un libre arbitre à l’homme, dans l’immédiateté de son existant, qui ne relève pas seulement du principe causal comme le comprend l’homme, mais relève de lui-même en tant qu’être, en tant qu’homme, en tant qu’essence provenant de l’Essence suprême, capable de penser sans savoir d’où lui vient cette pensée, capable donc d’exister, de produire, en dehors de toute contrainte. Sauf que cette liberté par ce lien avec son essence est relative parce qu’elle relève toujours du Principe de Causalité suprême, donc de la Cause absolue, i.e. Dieu.

 Force de dire que l’homme relève de l’Essence. Sinon « Que sont-nous ? Qui sommes-nous ? Force de dire que « Nous sommes l’univers par notre essence, une partie de cet univers, et l’univers est en nous et par nous dans notre essence. » L’univers constitue le tout. Ce tout est nous, et ce nous est l’univers. L’homme ne pense que par l’univers et l’univers pense par lui combien même l’homme n’en est qu’un microcosme. Et la Providence divine est au-dessus de nous, parce que c’est Elle qui a pensé ce monde, créé ce monde et créé notre monde.

 Nous sommes comme les éléments de l’atome qu’est ce monde. Nous ne sommes pas le noyau mais des éléments qui participent à la construction, à l’existence de l’univers combien même nous sommes infinitésimalement petits dans ce monde. Et nous participons en existant dans ce infinitésimalement grand, cet univers. Telle peut être la réponse à nos questions sur le sens métaphysique de notre être. L’homme ne peut détenir la vérité absolue, mais il a ce pouvoir de savoir à son échelle et à l’échelle du tout mais toujours à ce qui lui est donné de savoir.

 

 Medjdoub Hamed
Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale,
Relations internationales et Prospective
 

Note :

1. « Essai sur le libre arbitre », Arthur Schopenhauer. Traduction de Salomon Reinach



6 réactions


  • LUNATIC LUNATIC 14 janvier 19:13

    Hamed

    Je propose un bref préalable avant toute discussion sur le « libre-arbitre » afin d’en abréger les « circonlocutions » inutiles.

    La fiction du libre-arbitre permet au « singe nu » de faire société en s’offrant à la sanction du « surmoi » social.

    Pas de civilisation possible sans responsabilité personnelle.

    La puissance du fictionnel hallucine notre vision nous privant ainsi du nécessaire regard libéré.

    Cordialement,


  • Aruna 14 janvier 23:10

    La Liberté est sans choix. Jiddu Krishnamurti


  • Jason Jason 15 janvier 14:36

    Nuance : “L’homme n’a pas été créé”, il l’est devenu à la suite de la très longue évolution des primates. ... “la véritable liberté morale, qui appartient à un ordre d’idées supérieur ». Quel est cet ordre ? La morale est une création humaine. Dieu ne fait pas de lois, seuls les hommes en font.

    La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent (Spinoza)

    Ah, la misère de l’homme sans dieu, comme disait Pascal. Voulez-vous la preuve que Dieu n’existe pas ? Regardez l’humanité.

    Bonne soirée


  • LUNATIC LUNATIC 15 janvier 16:07

    Jason,

    Superbe concision de Spinoza.

    En accord d’autre-part, avec votre regard sur « les habits neufs » qui nous tiennent lieu de « réalité ». Le « singe nu » s’est ainsi vêtu de fictions au fil de ses élaborations culturelles. Ainsi masqué, il a pu aventurer sa terrible sauvagerie magnifiée dans le staccato historique de l’épique (et des têtes au bout) !


  • Jason Jason 16 janvier 15:23
    « le singe nu vêtu de fictions ». Mais celles-ci nous semblent nécessaires. L’espérance n’est-elle pas une fiction, un récit que l’on se fait sur le futur ? Dante ne s’y était pas trompé qui décrivait l’enfer comme un monde sans espérance : « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza ».

    Ce qu’il y a d’embêtant dans les fictions, présentes, passées et futures, c’est le tri qu’il faut faire.

  • LUNATIC LUNATIC 18 janvier 09:34

    Jason,

    Les fictions nécessaires ? Elles le sont effectivement pour fonder la plateforme de lancement critique, c’est-à-dire une « réalité », la réalité autoréférentielle (tautologique) qui nous suscite aux limites du langage. Nous errons ainsi, faute d’un métalangage, dans l’indicible infernal de nos déterminations de fer. L’espérance n’a point de lieu, elle se cogne aux limites cognitives de notre forme de vie, ainsi qu’à l’imprévisibilité des processus darwiniens tissés de « transitions de phases » systémiques. 

    La notion de tri quant à elle, réactive la question initiale du libre-arbitre.


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