mercredi 22 avril - par Dr. salem alketbi

L’ordre mondial a-t-il perdu son équilibre ?

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A l’Est comme à l’Ouest, les décideurs et les chercheurs se montrent soucieux des conséquences stratégiques de la pandémie du coronavirus sur l’ordre mondial. C’est aussi le cas dans le monde arabe. Il existe un quasi-consensus que l’ordre mondial actuel subira des changements structurels radicaux qui réorganiseront l’hégémonie et l’influence. La plupart des analyses et des rapports font appel à deux variables clés.

Premièrement, on trouve les implications du déclenchement du virus sur les économies et la réaction des États à ces répercussions pour les atténuer. Deuxièmement, il y a la façon dont les grandes puissances s’engagent dans leurs relations internationales dans le contexte de la pandémie et comment la crise pèse sur leurs politiques étrangères.

Par exemple, selon plusieurs, la Chine a réussi à contenir la crise du coronavirus, à réduire les coûts humains et économiques et à revenir peu à peu à une vie normale, même dans les villes et les régions qui sont les foyers de l’épidémie au niveau local et mondial.

La Chine a coopéré avec des tas de pays pour contrer le virus et a fourni une assistance médicale à l’Europe et partout dans le monde. Par contre, les États-Unis ont rechigné à apporter leur aide et ont abandonné leur rôle traditionnel depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ils ont même annoncé un gel du financement de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le motif invoqué est que l’OMS prenait le parti de la Chine dans la crise et aidait à cacher la propagation de l’infection en début de crise.

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Cette fois ci, les Etats-Unis ont manqué l’initiative de prêter assistance au monde. Rien d’étonnant à cela, étant donné les politiques isolationnistes de l’administration Trump qui partent du principe de «  l’Amerique d’abord  !  » Le protectionnisme a semé pas mal de zizanie dans les relations internationales au cours des dernières années.

En revanche, la Chine a fourni une assistance médicale à plusieurs pays européens qui avaient un besoin urgent de masques, respirateurs et d’appareils de détection rapide des infections à coronavirus (COVID-19). Des pays arabes ont également reçu des kits médicaux spécialisés pour contrecarrer la diffusion de ce virus.

Cette situation, qu’elle ait ou non des incidences sur l’ordre mondial, aura des conséquences politiques. Un expert américain bien connu en relations internationales, Richard Haass, a fait une remarque qui m’a interpellé.

Dans un récent article paru dans Foreign Affairs, Haass affirme «  Nous traversons ce qui, à tous les égards, est une grande crise.  » Il est donc naturel de penser qu’il s’agit peut-être d’un tournant dans l’histoire moderne. L’auteur cite la controverse des spécialistes et des chercheurs sur les implications de cette crise. «  Mais il est peu probable que le monde qui suit la pandémie soit radicalement différent de celui qui l’a précédée. COVID-19 ne changera pas tant la direction de base de l’histoire mondiale que l’accélérera.  »

C’est vrai qu’avec la crise du coronavirus, les dysfonctionnements de l’ordre mondial ont fait surface. Ses problématiques complexes, telles que la faiblesse des mécanismes de coopération internationale existants et des structures organisationnelles et institutionnelles, se sont fait sentir bien fort.

Les organismes internationaux ont carrément manqué le coche. Le paysage était dominé par des politiques isolées qui mettaient de côté les discours de mondialisation et de coopération internationale qu’on entendait dans les conférences et les plateaux politiques à travers le monde.

Mais avant de discuter de l’idée de restructurer l’ordre mondial, il importe de souligner que l’idée n’est pas née aujourd’hui. Des chercheurs américains ont abordé ce thème il y a de cela bien des années, dans le cadre de thèses étendues qui traitent de la fin de l’ère américaine. Pour certains d’entre eux, le début de la fin de l’empire américain serait dû à l’essor rapide de la Chine. D’autres ont cité les problèmes structurels de la direction américaine de l’ordre mondial.

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Depuis plus de deux décennies, la thèse de la fin de l’ère américaine voyage entre les lignes, faisant figure dans le panorama analytique chaque fois qu’une crise éclate. Ce point a d’abord été soulevé à plusieurs reprises, y compris lors de la guerre en Irak et de la crise financière de 2008. Puis, Trump a pris le pouvoir et a refusé de respecter les responsabilités internationales de son pays envers ses partenaires stratégiques, qu’il s’agisse de l’otan ou d’autres organisations, et l’idée a refait surface.

Il y a une dizaine d’années, on avait même jugé que les États-Unis étaient au bord de la faillite économique, en fonction de la difficulté de gérer le budget américain pour les dépenses liées à la présence militaire en Afghanistan. Les États-Unis auraient ainsi pu perdre leur leadership dans le monde.

Des dizaines de recherches ont été publiées dans les États-Unis et ailleurs sur les hypothèses de poursuite ou de fin de la domination américaine sur l’ordre mondial actuel, le visage du monde post-américain, les alternatives, les remplacements potentiels, les capacités, et les modes de domination.

Sans entrer dans les détails, on doit prêter attention à plusieurs choses qui peuvent orienter la boussole de ce débat théorique stimulant. Parmi eux, l’hégémonie américaine sur l’ordre mondial repose sur plusieurs données, qui ne se limitent pas aux dépenses de défense et aux capacités militaires globales. Le modèle américain est aussi unique, malgré plusieurs revers au cours des dernières années.

Mais les Etats-Unis conservent encore une grande partie de leur rayonnement et peuvent renouer avec la tradition. Ceci n’est pas un parti pris. C’est simplement la conclusion atteinte par la communauté des chercheurs au cours des deux dernières décennies. Les capacités globales des États-Unis sur les plans économique, culturel, industriel, scientifique et militaire leur fournissent toujours une bonne partie des ingrédients du leadership mondial.

Ce leadership ait été influé par le renoncement de l’administration Trump à l’aide humanitaire et sanitaire et par le refus de financer l’OMS et par ses positions hostiles aux réfugiés et autres pratiques controversées. Cela dit, il est trop tôt pour dire que le leadership des États-Unis dans le monde vit ses derniers instants.

En résumé, la crise de la pandémie de coronavirus a, à mon avis, fait perdre au monde une parenthèse de son équilibre. Mais il est trop tôt pour faire des conclusions définitives sur la structure du leadership mondial de l’après-crise.



3 réactions


  • Gabriel Gabriel 22 avril 18:00

    La question est :« Le désordre mondial a t-il seulement une fois voulu l’équilibre »


  • Florian LeBaroudeur Florian LeBaroudeur 22 avril 18:25

    L’ordre mondial a t-il perdu son équilibre ?

    Si les puissants n’ont pas encore rejoint leur bunker personnel et luxueux construit et financé à la hâte depuis 10 ans pour se prémunir d’un imprévu dommageable ou d’un raté catastrophique de leur agenda, c’est qu’ils ont encore la main 


    • Gabriel Gabriel 23 avril 08:20

      @Florian LeBaroudeur
      Réflexion pleine de bon sens d’un observateur averti à laquelle j’adhère totalement...


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