mercredi 24 mars - par Desmaretz Gérard

La « Cagoule » : les années trente

Le 6 février 1934, une manifestation est organisée place de la Concorde en réaction à l'affaire Stavinsky. Les ligues d’anciens combattants de la Grande guerre : les Croix-de-Feu - l’Action française - Solidarité française - Fédération des contribuables - l'Association républicaine des anciens combattants, soit plus de 30.000 manifestants qui réclament la démission du gouvernement Daladier. Vers 19 heures, quelques milliers d'entre-eux tentent de marcher sur Chambre des députés, les gardes-mobiles ouvrent le feu ! La répression a fait 15 morts et 1.500 blessés !

Le 1 février 1935 un certain François Mitterrand est photographié au sein d'une manifestation contre l'« Invasion métèque ». Le jeune homme réside à l'internat des Pères maristes 104, Rue de Vaugirard et milite aux Volontaires nationaux, une organisation proche du colonel de Laroque. Le comte de Paris caresse toujours le secret espoir de devenir roi. Le 20 août, des dissidents de l'Action française créent le Syndicalisme national des travailleurs et des épargnants, groupuscule qui va devenir le 4 février 1936, Parti National Révolutionnaire et Social. Objectif déclaré en Préfecture : « Organiser une action sociale pour le redressement économique et social du pays, et de lutter contre les influences intérieures ou extérieures ou tout groupement qui s’opposerait à la réalisation de ce programme ». Lors d'une perquisition au siège du parti le 10 juin, la police découvre des plans portant l'indication des emplacements de ministères, d'ambassades, de casernes de pompier, de postes de police de Paris. Les quelques militants présents sont arrêtés.

Les ligues sont dissoutes le 18 juin sur proposition du ministre de l’intérieur Roger Salengro. Les cadres du PNR prononcent sa dissolution et rejoignent l’Organisation Secrète d’Action Révolutionnaire Nationale (abrégée ou erreur de transcription ? elle devient Organisation Spéciale Active de Réserve, puis Comité Secret d’Action Révolutionnaire). A sa tête un monarchiste maurassien, Eugène Deloncle, son frère Henri, Jacques Corrèze, Jean Filliol et Gabriel Jeantet. La façade légale de l’OSARN est représentée par L’Union des Comités d’Action Défensive créée au mois de novembre sous la direction d'Edmond Duseigneur assisté du duc Pozzo di Borgo... Le général Duseigneur, héro de 14-18 mène une politique de noyautage de l’armée au travers de l'UCAD pour la : «  défense contre un putsch communiste et suppler aux forces armées qui pourraient se révéler insuffisantes ». Beaucoup d'officiers supérieurs et généraux républicains seront sympathisants du Comité sans pour autant y adhérer. Vers la fin 1936, Loustaunau-Lacau, un officier détaché à l'état-major de Pétain, organise les réseaux Corvignolles ou cercles bleu blanc rouge au sein des armées (150 à 200 cellules auraient été démantelées en 18 mois). Pétain semble être informé sur le mouvement Cagoulard par le capitaine Bonhomme.

Les impétrants parainnés et désireux de rejoindre l'organisation sont conduits nuitamment dans un appartement privé ou une cave. Le bras droit levé (certains portent un loup), ils prêtent serment : « Je jure sur l'honneur fidélité, obéissance, discipline à l'organisation. Je jure de garder le secret et de ne jamais chercher à connaître l'identité des chefs. Ad majorem Galliae gloriam » (pour la gloire de la France). La cellule niçoise des Chevaliers du glaive dirigée par Joseph Darnand (un artisan qui dispose d'une entreprise de transport et déménagement) et François Durand de Grossouvre (s'est suicidé dans son bureau de l’Élysée le 7 avril 1994) a adopté un rituel inspiré de la Franc-maçonnerie. Les candidats prêtent serment au dessus d'une table couverte d’un drapeau tricolore sur lequel sont posés des flambeaux et un glaive. Le chef porte une tenue inspirée de celles pénitents, ce qui vaudra au CSAR le sobriquet de « La Cagoule » par le journaliste royaliste Maurice Pujo.

Les cellules sont hiérarchisées et cloisonnées, ses membres adoptent un pseudonyme et ignorent tout des autres cellules. Le colonel de La Rocque qui avait refusé de marcher sur l'Assemblée lors de la manifestation de février, a mis en garde contre une infiltration par les agents de l’étranger (Italie, Allemagne, Espagne, URSS). Les militants parisiens se fixent rendez-vous dans une station de métro, mot de passe « Il faut ce qu'il faut », signe de reconnaissance une pièce d'une tune (cinq francs).

L'organigramme de l'OSAR est calqué sur le modèle militaire (l'OAS commettra la même erreur). Le premier bureau échoie à Eugène Deloncle assisté de Jacques Corrèze (son fils adoptif) - le deuxième bureau (2B) : renseignements et action (groupes Z) est dévolue au Dr Martin - troisième bureau : instruction des recrues et préparation du plan d’insurrection au lieutenant-colonel de réserve Georges Cachier - quatrième bureau : transport, matériel, ravitaillement, service de santé est dirigé par Jean Moreau. Le maréchal Franchet d'Esperey, 80 ans, se porte caution morale auprès des grands industriels : Michelin, Renault, Lesieur, L’Oréal, de Gibbs, de Byrrh, Ciments Lafarge, Lefranc, etc., qui versent leur obole. Edouard Daladier a lancé une phrase mythique le 28 octobre 1934 : « 200 familles sont maîtresses de l'économie française et, en fait de la politique française » !

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Deloncle estime ses forces à 12.000 hommes (chiffre surestimé selon les historiens) dont 5.000 combattants prêts à quadriller la capitale. L’organisation est structurée en unités paramilitaires : cellule légère 7 h (pistolets, fusils de guerre ou de chasse) - lourde 9 h (un FM 24/29 et chaque homme porte son arme individuelle et transporte 250 munitions collectives) - trois cellules forment une unité et trois unités un bataillon - trois bataillons un régiment - trois régiments une brigade - trois brigades une division. Six brigades couvrent Paris, la septième, la banlieue. Les hommes sont prêts au combat et les unités disposent de nombreuses caches d’armes. Le jour « J », il a été prévu que les groupes « Z » passeront par les souterrains ou les catacombes pour occuper : l’Élysée, le Sénat, la Chambre des députés et les appartements des hautes personnalités !

le 19 janvier 1937, un journal franquiste annonce la disparition de Jean Baptiste membre de bandera Jeanne d'Arc. Son corps ne sera jamais retrouvé. Son ami et complice, Juif, est découvert égorgé près de San-Remo. Ces deux trafiquants d'armes, anciens camelots du roi surfacturaient les armes destinées à la Cagoule, et attiraient l'attention avec leur train dispendieux et leurs frasques sentimentales. Dimitri Navachine, l'ancien directeur de la Banque commerciale pour l'Europe du Nord et agent soviétique est tué le 23 janvier 1937 près du bois de Boulogne. Les frères Rosselli, deux antifascistes réfugiés en France, sont assassinés le 9 juin près de Bagnoles-de-l'Orne pour le compte de l'OVRA (SR italien) en échange de 100 fusils Beretta. Début août, un incendie ravage un hangar de l'aérodrome de Toussus-le-Noble. Les avions transportaient des armes américaines destinées aux républicains espagnols. Le 11 septembre, vers 22 h, deux explosions soufflent la Confédération Générale du Patronat Français et l'Union des Industries et Métiers de la Métallurgie (Paris). Deux gardiens de la paix sont tués. Une prime est offerte pour toute information...

Eugène Deloncle se décide de jouer son va-tout avant la rentrée parlementaire de novembre 1937. Le 15, il persuade le général Duseigneur que les communistes vont se soulever et qu'il faut en avertir le général Gamelin, chef d'état-major des armées. Dans la nuit du 15 au 16 novembre, Deloncle a placé ses hommes en état d'alerte et a fait venir un colonel de l’état-major dans un appartement parisien qui s'entend dire : « L’heure est tragique. La révolution va éclater. À 1 heure 30, cette nuit, après l’arrêt des transports publics, les troupes communistes se mettront en route par les couloirs du métropolitain. Ils progresseront ainsi vers les centres vitaux, en même temps que les unités de surface. Voilà colonel. Il est moins une. Votre devoir est d’aller à deux pas d’ici, au ministère de la Guerre, avertir Daladier que la révolution a éclaté  ». L'officier exige des preuves avant d'agir, de conclure : « L’aube se lève, Paris est parfaitement tranquille. Je quitte ces messieurs sur ces mots : «  J’ai bien compris, toute votre histoire de putsch était une épouvantable comédie  ».

Le plan reposait sur trois vagues d'attaque : du Bois de Boulogne vers l'est - du Bois de Vincennes vers l'ouest - de la banlieue sud vers le nord. Les cibles : l'occupation des centraux téléphoniques et télégraphiques, la destruction de ceux qui ne pouvaient être contrôlés, le gouverneur militaire de Paris, le ministère de la Guerre et de l'intérieur, l’Élysée, de s'emparer de taxis dans leur dépôt pour patrouiller et en transformer certains en « auto-mitrailleuses ».

Le 19 novembre, la police met la main sur un dépôt d’armes. La tentative du complot visant à renverser la république est révélée par le ministre socialiste de l’Intérieur, Marx Dormoy : « A chaque brigade correspondait un dépôt d’armes sans compter les trois dépôts centraux. A Paris, on a découvert au total 7.740 grenades, 34 mitrailleuses, 195 fusils Schmeisser, 85 fusils Beretta, 148 fusils de chasse, 300.938 cartouches, 166 kilos d’explosifs. La plupart de ces armes étaient entreposées dans des caves où des maçonneries secrètes avaient été pratiquées. Au 37 de la rue Ribera par exemple, sous une pension de famille, un déclic faisait pivoter une paroi pour découvrir un poste de commandement capitonné de carton insonore, muni d’un téléphone clandestin. (...) En dehors des armes classiques, la Cagoule disposait d’engins explosifs à retardement et de portemines lançant des liquides aveuglants. Ces armes provenaient de cambriolages dans les casernes, de Suisse, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et de Belgique ».

Eugène Deloncle est abasourdi. Il ignore que la maîtresse d'un des hommes du bureau politique de la Cagoule informe la Sûreté ! Le 23 novembre, près de 120 personnes sont inculpées pour complot contre la sûreté de l’État. Le ministre de l’Intérieur déclare : « C’est un véritable complot contre les institutions républicaines qui a été découvert. […] Le plan des factieux était minutieusement préparé. Au cours des perquisitions on a découvert notamment […] : le plan précis des égouts de Paris, avec des itinéraires tracés aboutissant aux ministères et à la Chambre des députés ». la Cagoule est en partie démantelée. Eugène Deloncle est arrêté le 26 novembre, le lendemain c'est le duc Pozzo di Borgo qui est interpellé. Le 16 décembre : 150 kilos de mélinite, 650 grenades, 745 uniformes (chemises bleue, culottes de cheval, bérets, gants, cravates, ceinturons, bottes de cuir) sont découverts dans un garage.

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Le 11 janvier 1938, Marx Dormoy annonce l’arrestation des auteurs des attentats du 11 septembre. Le 6 juillet 1939, le juge Béteille « boucle » le rapport ouvert contre la Cagoule... Deloncle ignore tout du CSAR..., il appartient à une organisation d'autodéfense non armée : « Lorsqu'un gouvernement abandonne ses prérogatives essentielles, le maintien de l'ordre et le respect de la loi, le droit naturel et primitif des sociétés autorise chacun à se défendre et surtout défendre son foyer et sa famille  ».

Chronologie succincte : 1930 : le projet de la Ligne Maginot est adopté - 1931 : crise économique, montée du chômage - 1933 : Hitler est nommé chancelier, l'Allemagne sort de la SDN - 1934 : parution de Mein kampf en français : l'« ennemi de notre pays est la France », rencontre Hitler Mussolini, la Reichswerh passe de 7 à 21 divisions, la Banque de France a perdu plus de huit milliards - 1932/34 : cinq gouvernements se sont succédés - 1935 : l'Allemagne rétablie le service militaire obligatoire, se réarme, lois antisémites de Nuremberg - 1936 : Léon Blum devient chef du gouvernement, avènement du Front populaire (Accords de Matignon), le Parti communiste fait 12,45 % des voix, coup d’état en Espagne, axe Rome-Berlin, la B.F a perdu 16 milliards (somme équivalente au déficit du budget pour le réarmement) - 1937 : fuite des capitaux - 1938 : accord de Munich, Nuit de cristal, annexions Autriche, Sudètes, Tchécoslovaquie - 1939 : Pacte germano-soviétique, l'Allemagne envahie la Pologne, Pacte d'acier et union militaire italo-allemande, la mobilisation générale est décrétée (1 septembre). La France et l'Angleterre déclarent la Guerre à l'Allemagne. L'offensive de la Sarre à lieu le 7 septembre 1939, en dix jours, nous perdons 3.000 hommes, les Boches dix fois moins !

La « Drôle de guerre » (Rolland Dorgelès) s'installe. La pièce de Cocteau Les Parents terribles considérée décadente, attire la vindicte des nationalistes.

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4 réactions


    • chantecler chantecler 25 mars 10:10

      @Séraphin Lampion
      Comme si l’engagement d’un individu n’est pas lié au contexte historique ni à son âge ...
      En 1930 le débat c’était quoi ?


  • Eric F Eric F 25 mars 17:17

    On connait en effet les évènements du 6 Février 34 -à cette époque les forces de l’ordre tiraient à balles réelles- avec l’hésitation du colonel de la Roque de donner l’ordre d’insurrection ; on connait parfois le nom du mouvement « la cagoule » mais sans connaitre les évènements décrits dans l’article.

    Une partie de cette mouvance nationaliste a sombré plus tard dans la collaboration (dont Deloncle), mais d’autres ont participé à la Résistance (terme que de la Roque avait employé dès le ...16 Juin 40)


  •  C BARRATIER C BARRATIER 25 mars 18:44

    Je découvre...j’ignorais tout cela. Nous avions donc des terroristes armés et organisés sans attendre les intégristes musulmans. Mitterrand maurassien...il a ensuite viré sa cuti, il était victime de ses parents qui l’avaient mis dans une école catholique.

    Ils n’ont pas gagné, ces Croix de feu et autres anti républicains...on les retrouvera en 1940, collabos pétainistes préférant l’occupant allemand au Front populaire en 1936. Une trahison. Et ce n’est pas fini !

    Voir en table alphabétique des news :

    République : CIvitas, ligueur fasciste suventionné contre la liberté de conscience http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=236


    • Bombe Bombe 27 mars 03:41

      @C BARRATIER
      C’est et votre république s’étant instituée par le sang qui êtes des terroristes.
      Si seulement on avait la même extrême-droite aujourd’hui...


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