lundi 25 janvier - par Opposition contrôlée

La diplomatie française au Liban - Rappels historiques (1/3)

L'implication française dans cette région remonte aux croisades, une opération économique sous prétexte religieux, les états européens cherchant à s'exonérer des taxes et marges des intermédiaires arabes sur les marchandises venues d'Asie. Le contournement par bateau, à partir du XVIéme siècle, résoudra le problème. L’intérêt stratégique de la région décroît. Elle connaîtra cependant des troubles, dus aux rivalités des puissances régionales, empire ottoman, Egypte, etc. Ces rivalités seront funestes pour la cohésion des communautés de la région, chaque puissance cherchant à acheter la collaboration d'une communauté en lui donnant des avantages prélevés sur les autres communautés. Dans la région du mont Liban, cœur géographique et historique du Liban, ces machinations entraîneront une exacerbation des antagonismes entre les deux principales communautés qui y vivent : druzes et chrétiens maronites.

Au XIXème siècle, la principale puissance régionale, l'empire ottoman, est en voie de décomposition. Les puissances européennes, qui s'affirment comme puissances mondiales, grignotent l'empire. Le développement et l'extension des échanges commerciaux rendra à la région libanaise un intérêt stratégique, du fait de ses ports, Tyr, Sidon, Tripoli, et maintenant Beyrouth, qui se développe considérablement au cours du siècle. Ceci réduit aussi l'autonomie de la région, conséquence et tactique classique des empires : l'économie est entièrement tournée vers l'exportation, en l’occurrence de la soie, ainsi le mont Liban ne se livre presque exclusivement qu'à la culture du mûrier du ver à soie, et n'a pas de cultures vivrières. Une part croissante de ces exportations ira vers la France, puissance impérialiste majeure en méditerranée.

Les Européens profitent des luttes régionales, interviennent de plus en plus fréquemment. En 1840 une coalition européenne (sans la France) attaque les troupes égyptiennes qui viennent de reprendre la région aux Ottomans. Cela provoquera une flambée de violence entre druzes et maronites. En 1860, les manigances des Ottomans provoqueront de terribles massacres de la part des druzes contre les chrétiens, mis en position de faiblesse. La France envoie un corps expéditionnaire pour protéger les chrétiens, mais ne tente pas de s'installer, essentiellement pour ne pas froisser ses concurrents européens.

Mais ces massacres seront bien peu meurtriers face aux conséquences de la première guerre mondiale. Les Ottomans étant alliés aux Allemands, France et Royaume-Unis organisent le blocus de l'empire. Sans les revenus des exportations, sans cultures vivrières, et sans assistance ottomane, le mont Liban est plongé dans la famine. Plusieurs centaines de milliers de personnes meurent. Les « grandes familles » de la bourgeoisie spéculent sur la nourriture et font des fortunes considérables, témoignant que la solidarité confessionnelle ne protège pas des conflits de classes.

La guerre mondiale aura une autre conséquence pour la région : elle a accéléré le développement du moteur à explosion, composante centrale des nouvelles armes, avions et chars, faisant du pétrole une ressource stratégique indispensable. Les moteurs à hydrocarbure rendent obsolètes les navires de guerre à charbon, encore en usage jusqu'ici. La domination des puissances maritimes, par le contrôle des échanges commerciaux et les capacités de projection militaires, devient dépendante de cette ressource, abondante au moyen-orient, qui devient la proie la plus convoitée des impérialistes.

La fin de la guerre est aussi la fin de l'empire ottoman. Les accords de Sykes-Picot partagent le moyen orient entre Français et Britanniques, trahissant les arabes, auxquels, durant la guerre, ils avaient promis l'indépendance pour les inciter à combattre les Ottomans. Le nationalisme est le projet politique majoritaire chez les intellectuels de la région, déjà longuement mûri —et réprimé— du temps de l'occupation ottomane. Il en existe plusieurs déclinaisons, syrien ou arabe, mais toutes ont en commun le désir d'émancipation des tutelles étrangères, sont non confessionnelles, la nation étant un dénominateur plus large, et prônent la modernisation de la société. En 1920, plusieurs proclamations d'indépendance sont opposées aux décisions occidentales, mais l'armée coloniale française écrase les soulèvements. Une faible armée syrienne, équipée des rebuts ottomans, quitte Damas. Elle est facilement défaite par l'armée française du Levant, parfaitement dotée en chars, en avions et en artillerie.

Les soulèvements nationalistes matés, en cette même année 1920 l'occupant français met en oeuvre le projet du patriarcat maronite, par l'établissement d'un état du Grand-Liban. Le projet délimite un territoire centré sur le mont Liban, et lui adjoignant des provinces au Nord, au Sud et à l'Est, afin de garantir sa viabilité, en particulier des terres arables. Un grand nombre de confessions différentes se retrouvent agglomérées dans cet état, mais celui-ci est calculé pour permettre aux maronites d'être la « minorité majoritaire ». Pendant qu'a Paris, le pouvoir joue aux « bouffeurs de curés », pour le reste de l'empire, la laïcité n'est pas à l'ordre du jour, bien au contraire. À ceux qui gobent, encore aujourd'hui, la chansonnette des bonnes intentions de la république laïque et de son universalisme, l'Histoire leur oppose une réalité bien différente. « La laïcité n'est pas un produit d'exportation » avait dit Gambetta, au jeu du diviser pour régner, la carte religieuse est un joker.

En rouge, la région du mont Liban, en crème, le Liban actuel.

L'intérêt des Français pour le Liban est triple : renforcer le contrôle de la Méditerranée, les ports du Levant sont idéalement situés, avoir un pied au moyen-orient, près des ressources de pétrole, et enfin refourguer de la camelote française à un client captif. Ce dernier aspect, souvent ignoré, est ce qui a principalement motivé la politique coloniale française. La célèbre phrase de Jules Ferry, sur le « devoir des races supérieures » d'aller porter la civilisation, n'est que très rarement citée en entier : il s'agit d'aller porter la civilisation « aux races inférieures », et surtout « de trouver des débouchés aux capitaux ». C'est pourquoi, au-delà du soutient aux maronites, les français renforcent aussi et surtout la bourgeoisie, toutes confessions confondues. Ceux-ci, généralement issus des familles nobles du régime féodal précédent, sont les gérants des capitaux étrangers et des institutions locales, économiques, politiques, culturelles. La bourgeoisie est enthousiaste, escompte une modernisation des structures favorisant la croissance économique, et également son emprise sur l'économie. Pour les autres, la création du Liban est perçue comme une amputation de la Syrie, la création d'un état croupion à visée impérialiste. C'est le cas des nationalistes syriens et nationalistes arabes.

Primauté des maronites, altération des structures sociales traditionnelles et tutelle étrangère poussent les druzes à la révolte en 1925. Ils mettent en déroute un temps l'armée d'occupation, mais celle-ci reçoit des renforts et rétablit « l'ordre ».

En 1926, la République libanaise est proclamée. Elle dispose de ses propres structures, un président, un gouvernement et un parlement, mais reste sous mandat français, qui exerce une sorte d'autorité paternelle sur un enfant... Les siège de députés sont distribués selon un quota confessionnel, tant pour les chrétiens, et tant pour les musulmans (le quota sera révisé plusieurs fois), reflétant la démographie d'alors. Les chrétiens ont donc une majorité de sièges. L'indépendance sera le grand sujet des années qui suivent. La France ne lâche pas son mandat, mais il devient certain que ses jours sont comptés. C'est la seconde guerre mondiale qui l'achèvera. Des combats ont lieu au Liban, entre les Français de Vichy et ceux de Londres. Ce spectacle ne contribue pas à renforcer la crédibilité de l'empire, dont la métropole est sous occupation étrangère. Le moment est idéal pour s'en détacher.

En novembre 1943, le gouvernement libanais décide de supprimer tous les articles relatifs au mandat français. L'autorité française, alors à Alger, s'oppose à cette décision. S'en suit l'emprisonnement des responsables politiques libanais, ce qui provoque des manifestations massives. Chrétiens comme musulmans réclament la fin du mandat. Finalement, Alger cède quelques semaines plus tard, et le pays reconnu indépendant début 1944. Le doute subsiste sur la réalité de ces événements : non pas qu'ils ne se soient pas déroulés, mais le refus puis revirement français était-il calculé ? Le Liban avait besoin de se libérer par lui-même, que son indépendance fut gagnée par un large mouvement populaire... 

C'est à cette époque qu'est conclu « le pacte national » entre les différents représentants des communautés, accord fondateur du Liban indépendant. C'est un accord non écrit, un compromis sur la répartition du pouvoir et le maintien de la cohésion du pays.

  • L'identité du Liban est arabe.
  • Les postes clefs du gouvernement seront partagés équitablement entre les communautés, en particulier les trois principaux seront partagés entre les communautés majoritaires : le président de la république sera chrétien maronite, le premier ministre musulman sunnite, et le président du parlement musulman chiite.
  • Les chrétiens renoncent à faire appel aux puissances étrangères, les musulmans renoncent au rattachement à la Syrie.
  • La justice est exercée dans le cadre communautaire. Ceci implique que personne ne peut vivre en dehors d'une communauté, d'où une double dénomination de chaque citoyen libanais qui est aussi obligatoirement membre d'une communauté.

A cette époque, les chrétiens sont toujours majoritaires dans le pays, et disposent donc d'une majorité de sièges au parlement. Cependant, le dernier recensement a été effectué en 1932, et il n'y en aura plus jamais, ce sujet étant extrêmement sensible, puisqu'il est la base de la répartition du pouvoir dans l'état. Au point de vue économique et social, la bourgeoisie maronite s'est beaucoup développée durant le mandat français, et a dépassé la bourgeoisie sunnite, qui jusqu'alors dominait. Les chiites restent marginalisés économiquement. Les inégalités sociales sont élevés dans toutes les communautés, les « grandes familles » captent la majeur partie des revenues, contrôlent l'économie et les partis politiques. La population est ethniquement homogène (arabo-phéniciennes), et le développement des centres intellectuels, remarquable depuis la fin du XIXème, attestent du développement d'une culture spécifiquement libanaise. S'ouvre une période célébrée par certains comme un âge d'or, qui pourtant s'achèvera dans le sang.

Dans le prochain article, nous verrons comment l'âge de « la Suisse du moyen orient » conduira à la guerre civile, et comment les interventions étrangères rallongeront le conflit, faisant du confetti libanais le terrain d’affrontement de toutes les puissances régionales et internationales.



5 réactions


  • Passante Passante 25 janvier 17:16

    à cette étape, quelques minces oublis :

    les mûriers couvrant toute la plaine blanche de Beyrouth, vus par Nerval en 43.

    et en ce début des années 40, la chute de l’Emirat du Liban,

    très important ça, la clef de tout,

    bien avant l’installation, cent ans plus tard, du gnome-clone actuel.

    autre oubli ? ces dates...

    22 novembre 1943 indépendance, qu’on dit ?

    que se passe-t-il à Alger ?

    c’est l’anniversaire des 53 ans du Général De Gaulle.

    et que se passera-t-il à Dallas le 22 novembre 63 ?..

    et puis attends, on est en 43, au cœur du cœur de La Guerre,

    y’a pas un aut’ pays né comme ça, de la guerre, dans la guerre,

    comme un programme de guerre froide


    • adeline 25 janvier 17:32

      @Passante
      on dirait du panda ou du pallas, je ne comprends pas votre commentaire.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 25 janvier 17:49

      @Passante

      en ce début des années 40, la chute de l’Emirat du Liban, très important ça, la clef de tout

      Bof, l’Emirat était une limite administrative ottomane plus qu’un état. Et sa chute a été conduite par l’intervention des égyptiens, ce qui cité dans l’article.

      « parfum de guerre froide » c’est anticiper sur les faits, c’est surtout avec Nasser que la guerre froide s’installera dans la région.


  • Abou Antoun Abou Antoun 26 janvier 11:52

    Pendant qu’a Paris, le pouvoir joue aux « bouffeurs de curés », pour le reste de l’empire, la laïcité n’est pas à l’ordre du jour, bien au contraire.

    Exact ! La République utilise alors des ’Associations’ pour ne pas traiter directement avec des organisations cléricales (Compagnie de Jésus) et favoriser l’enseignement confessionnel de langue française (Université Saint Joseph pour le supérieur). Cette politique sera poursuivie jusqu’à nos jours pendant la 4° et la °5° république.

    Votre article, bien documenté, est un rappel salutaire de l’histoire compliquée de la région. Lorsqu’on voit Macron, qui croit que la Guyane est une île, débarquer avec ses sabots on ne peut que sourire.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 26 janvier 19:15

      @Abou Antoun

      Votre article, bien documenté, est un rappel salutaire de l’histoire compliquée de la région.

      Merci, mais en me relisant (j’ai écrit cela il y a bien longtemps) je ne suis pas très satisfait de moi. Je regrette presque de l’avoir publié, mais à vrai dire ce n’est que le préambule de la partie intéressante, à savoir : guerre civile et Liban contemporain. Je ferai un effort de rédaction pour la suite.



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