jeudi 20 août 2015 - par Armelle Barguillet Hauteloire

La grande santé de Frédéric Badré

Comment oser se plaindre ou parler de ses petits bobos lorsque l’on vient de refermer le livre de Frédéric Badré, peintre, dessinateur et écrivain, tout juste âgé de 50 ans, sur qui vient de s’abattre la plus effroyable épreuve qui se puisse imaginer, celle de la perte progressive de la mobilité et de la parole. Oui, quelle épreuve plus effrayante que d’être atteint de la SLA, sclérose latérale amyotrophique, plus connue sous le nom de maladie de Charcot dont est également atteint le célèbre astro-physicien Stephen Hawking. « Une maladie sans cause lance un défi à la raison. La SLA est sans cause, elle est donc sans solution. » A l’exception de celle que l'auteur va tenter de trouver en soi. Car comment faire face à cette atrophie progressive de tous les muscles qui, semaine après semaine, mois après mois, le prive de son autonomie physique, sinon en cherchant cette « Grande santé  » dans ses ressources intérieures, dans l'art qui exprime sa part spirituelle ?

« Avec la maladie, j’ai pénétré un nouveau royaume. Tout un cérémonial s’est mis en place pour éviter que je me retrouve simple spectateur de la vie des autres. Les difficultés d’élocution privent la conversation de la vivacité indispensable à sa saveur. Le trait d’esprit, l’allusion rapide, l’incidence fugace ne supportent aucune lenteur. Dans mon cas, il faudrait plutôt parler de pesanteur. »

Oui, comment faire face aux autres lorsque la machine corporelle se disloque et comment se faire face à soi-même ? Cette interrogation aimante ce récit bouleversant et admirable, écrit sans la moindre faiblesse affective, avec une lucidité et un courage où l’humour sait être à sa place, véritable leçon de vie pour nous qui jouissons encore de nos facultés motrices et n’avons pas à faire face à ces infinis détails de la vie quotidienne que la maladie ne cesse d’accumuler dans le quotidien du patient.

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Dessin de Frédéric Badré

De quelle manière le supporter quand la main du peintre et dessinateur refuse d’obéir et comment établir une relation convenable entre un corps qui se soustrait à tout et un esprit qui garde sa formidable vélocité mentale ? Je pense donc je suis, mais suis-je à partir de l’instant où je ne peux plus transmettre ce que je pense ? La question se pose à cet homme brillant, artiste, sportif, dont l’intelligence n’a jamais manqué d’être au diapason du monde. Comment exister hors des statuts habituels de l’homo sapiens ? Comment vivre en marge de la vie des autres ? Ce récit trace le parcours d’un homme qui regarde son corps se suicider. Effrayant, si une métamorphose intérieure ne se produit pas. Et c’est à cela que Frédéric Badré nous invite. Si mon corps se mutile, mon esprit demeure et veille. L’homme est d’abord esprit. Sa métamorphose ne sera pas celle de Gregor Samsa, le personnage de Kafka que le destin a changé en scarabée, elle sera celle d’un être qui entend se sauver par l’intelligence et l'espérance.

 «  Mon corps peut bien vieillir, et Dieu sait qu’il vieillit en accéléré, j’obéis à cette loi impérieuse de la nature. Je continue, dans la mesure du possible, à me livrer au cours ordinaire des choses. Dans mon cas, la musique, la lecture et la peinture. Seul un dieu peut me sauver – dit Heidegger dans son testament sans plus de précision. J’en accepte l’augure. Après tout, opposer Raison triomphante à cette simple phrase, quel défi plein de noblesse. Mes neurones sont activés par des phrases musicales. Je tire de ma bibliothèque la force de vivre. »

Oui, l’art aide à vivre, il lui arrive parfois de sauver grâce à ses « échos de lumière  ». L’avenir peut soudain devenir passé sans pour autant se renoncer. N’est-ce pas notre Venise intérieure ? « La Pietà du Titien est l’alchimie divine, l’insondable mystère, la logique impénétrable  » - écrit Frédéric Badré qui nous interpelle au cœur de notre plus grande misère, car « ce tableau » - ajoute-t-il - « combine la raison et le mystiqueLa colère de Marie-Madeleine qui y est représentée sous-tend la science, la connaissance, la volonté de dominer la nature. Elle refuse violemment la mort. De ce refus naîtra, au fil du temps, le progrès scientifique et donc ceux de la médecine. Je place mes espoirs dans la vieille colère de Marie-Madeleine. Elle résoudra peut-être l’énigme de la SLA. Sans doute même. »

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La pietà du Titien à Venise

 

C’est ainsi, avec ce personnage placé à ses côtés, que Frédéric Badré se voit lui-même, contemporain à jamais de cette Pietà. Bien qu’il ne puisse plus tenir un crayon, il continue à dessiner dans sa tête. Son destin, le nôtre, est enclos dans le silence et le mystère puisque nous sommes tous, comme Frédéric, notre frère, notre ami, en attente de « la Grande Santé ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 



2 réactions


  • sara sara 20 août 2015 20:55

    «  Les vases d’argile s’éprouvent dans le fourneau, et les hommes justes dans l’affliction. »

    Merci, ça donne envie...

  • christophe nicolas christophe nicolas 21 août 2015 09:30

    Il y a confusion, Marie-Madeleine ne se révolte pas directement contre la mort mais contre l’injustice faite à Jésus. La suite de sa vie la montrera comme une preuve vivante de la foi en Jésus puisqu’elle sera contemplative et retiré du monde en rupture avec sa vie passée, sereine parce qu’elle sait que Jésus a vaincu la mort.


    Je ne sais pas si la science guérira la maladie de Charcot mais sachez que toute la science de Hawking s’oppose au progrès de la science dans un autre domaine qui pourrait éventuellement donner des solutions pour sa maladie. Il est le chantre de la physique qui bloque une autre branche de la physique qui ne perce pas car cela remettrait en cause ses théories. En conclusion, entre ses théories et sa santé, il a choisi ses théories. 

    A sa place, j’aurais fait le choix inverse et ceux qui l’ont fait ont eu un mal moral plus important que lui qui a été moralement récompensé pour ses travaux qui finiront par partir en fumée.

    Regardez, cet homme, outre les prodiges de tordre des barres de métal, il montre des dons de guérisseur exceptionnels. Il a interpellé la science qui, et c’est un des rares cas, a répondu présent. Pour cet autre homme du Royaume-uni dont la machine a également des effets thérapeutiques, la science l’a ignoré malgré le fait qu’il ait tout tenté auprès des autorités compétentes de son pays. Le principe guérisseur est pourtant le même dans les deux cas, ça ne peut pas être un hasard.

    La physique n’a pas progressé sur cette voie et la médecine a pris 50 ans de retard pour les malades. La faute à qui ? Je ne sais pas mais je constate que l’homme qui est sur la chaire de Newton s’appelle Hawking. Les personnes qui tiennent en main le système scientifique sont âgées, parfois malades, elles devraient réfléchir sur ce qui sert leur propre bien, certainement pas les surgénérateurs.

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