mardi 9 avril - par Emile Mourey

La Joconde et ses mystères (suite). Son regard, son sourire...

Merci à Agoravox d'avoir publié et republié mon article du 6 avril malgré le petit nombre de commentaires qu'il a suscités. Car il n'est vraiment pas facile de se faire entendre. Quand je conteste la localisation du site de Bibracte, les archéologues fuient le débat ; le ministre ne répond pas ; et quand j'envoie aux experts du Louvre une étude qui me semble intéressante sur un tableau de Véronèse, ils ne me répondent pas non plus.  https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-noces-de-cana-de-veronese-mais-190016

Et pourtant, quel sujet plus passionnant pour les enfants des écoles que l'histoire de la Gaule et des Gaulois ? Et les chefs-d'oeuvres que le passé nous a légués, comment pourraient-ils ne pas les intéresser ?

Le regard de la Joconde ? Il est génial. Elle vous regarde dès votre arrivée et ne vous quitte pas des yeux quand vous vous déplacez. Vous n'échappez pas à son regard. Cela crée dans votre inconscient psychologique un étrange sentiment. Les hommes sont fascinés et les femmes s'évanouissent. Il y a un truc, un truc d'atelier, un secret que les peintres initiés ne dévoilent pas au profane. "On croit qu'elle regarde le spectateur. [...] En fait, elle regarde un tout petit peu après", note Florent Aziosmanoff, créateur de Living Joconde".... une illusion d'optique que le peintre aurait réussi à mettre dans son tableau ?

Le sourire de la Joconde ? Il est tout aussi génial.

Il ne fait pas de doute, à mon sens, que le domestique de Léonard de Vinci, Salaï, a servi de modèle comme première ébauche, mais l'imaginer jusqu'à revêtir le riche vêtement aux plis complexes d'une femme bourgeoise de l'époque, non, ce n'est pas possible. Or, Léonard pouvait compter, pour cela, sur un autre modèle : l'épouse de son ami et voisin, Francesco del Giocondo... Mona Lisa. Je fais l'hypothèse que le sourire de la Joconde est celui de Mona Lisa...

Évoquant le fameux sourire de la Joconde, Vasari écrit dans sa Vita que le Vinci s’entourait, durant les séances de pose, de musiciens, de chanteurs et de bouffons (livre de M. Branly, page 294).

Je ne sais pas de quelle Joconde parle Vasari, mais si c'est celle du Louvre, cela confirmerait que Mona Lisa a bien posé après Salai. Lorsque les musiciens jouaient un air gai, Léonard de Vinci peignait le côté gauche de son visage. Quand les musiciens jouaient un air triste ou mélancolique, il peignait le côté droit.

J'en veux pour preuve un tableau de Titien. Agé de 31 ans quand Léonard de Vinci est mort, il a subi son influence. Peint probablement au début de sa carrière, cela pourrait expliquer que ce tableau ne soit ni connu, ni répertorié.

La Joconde de Titien.

Le portrait, en demi-figure, est celui d’une femme très belle, au profond décolleté, somptueusement vêtue de couleurs chaudes et fortes. Le sourire est le point central. C’est un sourire à la fois moqueur et attirant. Il est moqueur dans la joue droite du fait de la subtile influence qu’exerce sur la bouche l’œil malicieux qui regarde en coin. En revanche, dans la joue gauche, il est pur, naïf et attirant. Les deux côtés du visage sont très différents l’un de l’autre. Le côté gauche est celui d’une jeune ingénue. Le côté droit, avec sa joue très légèrement empâtée, est celui d’une "bohémienne’’ rouée et experte dans tous les jeux de l’amour.

L’effet est très curieux car lorsqu’on croise son regard, même si la bouche paraît gourmande, on hésite, suivant qu’on fixe un oeil plutôt que l’autre, entre une grande courtisane et une jouvencelle. Du côté ‘’jouvencelle’’, l’accroche-cœur de l’abondante chevelure reste discret ; du côté ‘’péripatéticienne’’, il se prolonge par une tresse insidieuse qui caresse l’épaule dénudée, puis suit la dentelle du décolleté jusque vers le creux de la gorge. Le bras, du côté gauche, dans un geste élégant et discret, présente ostensiblement dans sa main ouverte la couronne en fleurs d’oranger des vierges. Du côté droit, le bras droit, nu, à l’image de la gorge déshabillée de tout collier, émerge de l’ample vêtement mordoré. Avec nonchalance, la séductrice l’appuie mollement sur un voluptueux coussin brodé dont la couleur rouge vibre au contact du velours vert de la cape et dont les deux coins sont ornés de glands. L’un de ses glands se devine dans l’ombre, dans la main qui l’enserre ; l’autre pend sur le bord de la table... un gland décoré de passementerie fine.

Derrière, à l’arrière-plan, le spectateur se demande ce que l’Amour veut lui faire comprendre par son index tendu. De toute évidence, si l’on tient compte des lois de l’optique, ce n’est pas l’enfant qui se reflète dans la glace, mais le lecteur ou la lectrice qui lit ma prose. Ces yeux concupiscents de l’Amour, cette bouche sensuelle à demi ouverte, ces joues en feu, c’est votre désir. Vous tendez la main vers l'épaule gauche de la belle pour vous emparer du merveilleux médaillon rond à la chaude couleur rouge pourpre aux huit facettes qui ne demande qu’à s’ouvrir et d’où goutte une perle mais j'interviens et vous dis : "Holà ! On ne touche pas !"

Nous sommes toujours à Florence. Titien, c'est la génération qui suit celle de Léonard de Vinci, un maître toujours admiré. Ce tableau est-il la Joconde de Titien ? Oui !

Nous sommes dans l'univers de l'illusion, dans l'univers magique des grands maîtres de la peinture.

Un long processus d'élaboration.

Vu la rareté de ses oeuvres, on devine que le génie de Léonard de Vinci n'était probablement pas dans sa rapidité d'exécution mais dans le soin qu'il apportait à sa réalisation jusqu'à l'oeuvre aboutie, ce qui explique, par ailleurs, le temps qu'il lui fallait pour honorer ses commandes. Ce long processus d'élaboration apparaît clairement pour la "Vierge à l'enfant" de mon précédent article. Voyez son modello ci-dessous (à gauche). Rien à voir avec Salaï, ou avec Mona Lisa.

Dans cette ébauche que j'ai agrandie par rapport à l'oeuvre aboutie, Léonard a dressé dans l’embrasure de la fenêtre une colonne très rigide aux contours très nets, mais dans son tableau final, il s'est rendu compte que cela ralentissait le mouvement de l’âme vers l’infini et ne l’a pas représentée. Dans son souci d’aller à l’essentiel en supprimant le superflu, il a accentué les effets de lumière sur la Vierge et l’enfant et mis de l’obscurité tout autour, y compris sur la cape jusqu’à la rendre invisible.
C’est ainsi qu'il a fait revivre son rêve sur la toile jusqu’à l’idéal. Tout en peignant, il regardait son ébauche dans le reflet flou que lui renvoyait un miroir - ce qui explique que les deux images soient inversées. Cela lui permettait d’imaginer une scène plus expressive et plus belle.

Pourquoi cette Joconde bleue ?

J'ai traité le sujet dans un manuscrit intitulé "la Joconde bleue"... refusé par les maisons d'édition, comme d'habitude. Je l'ai évoqué dans un article Agoravox du 13/11/2011, mais en ne pouvant croire que le domestique Salaï ait servi comme modèle à l'origine, erreur que j'ai, depuis, corrigée.

Vu la qualité du tableau de la Joconde et sa célébrité, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait été copié de nombreuses fois, mais pourquoi en couleurs froides comme pour celui que j'ai représenté ci-dessous, à côté. Pourquoi cette absence de reflets dorés sur les manches, sur les montagnes et sur les chairs, tels qu'ils existent dans le tableau du Louvre ? C'est comme si cette Joconde bleue avait été peinte avant le lever du soleil, alors qu'aucun de ses rayons ne vient éclairer une terre pour ainsi dire morte. Mais voici que le soleil se lève. Voici que ses premiers rayons parviennent jusqu'à nous. Les replis des manches de la Joconde se dorent, sa peau retrouve progressivent son teint de chair. Les montagnes brunissent, les eaux des lacs verdissent ainsi que le fond de l'air. Non ! le soleil ne s'est pas encore levé. Il va se lever, et ô miracle, tout s'éclaire. Génie du peintre qui, en partant de couleurs froides, comme mortes, les réchauffent de jaune solaire.

Et cela signifie que la Joconde bleue que j'ai représentée ci-dessous devrait, vraisemblablement, être de la main du maître, tout en s'inscrivant dans le processus d'élaboration dont j'ai parlé pour la Vierge à l'enfant, et cela, avant l'exécution du tableau abouti.

Et, en effet, Léonard de Vinci n'a-t-il pas, en passant de l'un à l'autre, fait d'ultimes corrections ? N'a-t-il pas corrigé un avant-bras droit trop raide en baissant le coude pour le rendre plus souple, écarté davantage l'index, miniaturisé un peu plus le pont pour prolonger la perspective ? Peut-être ? Je laisse à d'autres que moi la responsabilité de le dire.

Mais j'en veux pour preuve les deux célèbres tableaux de la "Vierge aux rochers", qui me semblent, de même, l'un éclairé un peu avant le lever du soleil, en couleurs froides, l'autre à son lever, en couleurs plus chaudes. Ne le voyez-vous donc pas, dans la trouée ?... le soleil ! Il embrase le ciel et l'arbre en pinceau devient visible en se profilant sur l'infini.

"Regarde la lumière et admire sa beauté. Ferme l’œil et observe. Ce que tu as vu d’abord n’est plus et ce que tu verras ensuite n’est pas encore" (carnets de Léonard de Vinci)

Emile Mourey, photos Wikipédia et de l'auteur, 8 avril 2019.

 



12 réactions


  • Chantecler super ranger 9 avril 09:14

    la Joconde est un travesti florentin


  • Giordano Bruno 9 avril 09:38

    Elle vous regarde dès votre arrivée et ne vous quitte pas des yeux quand vous vous déplacez.



    Cette propriété n’est pas spécifique à la Joconde. Elle existe avec tous les tableaux et toutes les photos lorsque le modèle regarde le peintre ou le photographe.


  • Fergus Fergus 9 avril 09:40

    Bonjour, Emile

    Passionné de peinture et amateur de grands musées, je ne comprends toujours pas l’engouement que suscite cette toile que j’ai vue sans ressentir la moindre émotion, au contraire de nombreux autres tableaux.

    Il existe des milliers de chefs d’oeuvre infiniment plus intéressants dans leur sujet, leur composition ou leur facture que la Joconde. Cette fascination me dépasse !


    • Emile Mourey Emile Mourey 9 avril 13:04

      @Fergus

      Bonjour,

      D"abord, je dirai que c’est une chance que ce tableau nous soit parvenu car il aurait dû, normalement, être brûlé sur le bûcher de l’inquisition. Dans ce tableau, Léonard de Vinci nous dit l’essentiel de sa pensée. Il est un peu comme Hubert Reeves, aujourd’hui, qui, calmement, admire la beauté et la complexité de l’univers. De même, Léonard de Vinci admire la beauté de la nature et du monde. Et son miracle à lui, c’est de voir une terre de la nuit, triste et sans vie, s’éclairer à la beauté au sens propre et au figuré en recevant la lumière.

      Si je dis que c’est génial, c’est parce que j’ai l’impression que Léonard de Vinci avait déjà réfléchi sur les textes des évangiles, bien avant nos exégètes, et qu’en lisant notamment l’historien Flavius Josèphe, il avait compris que le véritable fondateur du christianisme était un Jean, surnommé Jean-Baptiste... et donc, qu’il fallait réfléchir autrement.

      Voilà pourquoi il se refusait de peindre Jean-Baptiste à la deuxième place, ce qui lui a été reproché.


  • bob de lyon 9 avril 11:18

    Daniel Arasse spécialiste de la peinture de la Renaissance italienne est l’auteur d’un livre sur Léonard de Vinci ; dans un ouvrage consacré à la peinture du quattrocento, en quatre pages*étayées — et c’est suffisant – il analyse cette mystérieuse Joconde.

    C’est une commande de Francesco del Giocondo, un Florentin fortuné ; il désire un portrait de sa femme exécuté par le plus grand peintre de son temps. Cette jeune femme de vingt-trois ans, aimée, lui a donné deux beaux enfants mâles ; c’est donc un cadeau offert, un acte d’amour ; pourtant le portrait, commandé en 1503, ne sera jamais livré puisque Léonard le gardera pour lui ; il n’avait plus besoin d’argent mais il mettra quand même cinq ans à le terminer.

    Arasse se replace dans l’époque. Cette peinture représente une étape dans l’art occidental : c’est le premier sourire** digne de ce nom. Ce sourire s’adresse au mari de Mona Lisa.

    Pourquoi ne fut-il jamais livré ? C’est l’arrière-plan et quelques détails dans le portrait qui auraient gêné le commanditaire ; à cette époque une image souriante est incorrecte, ensuite les sourcils et les cheveux, en quelques endroits, paraissent épilés – dans ce siècle seule les femmes de mauvaise vie s’épilent. Ensuite le décor, rien de bucolique, mais une réflexion imagée de la conception de Léonard qu’un tableau est cosa mentale : le décor de l’arrière-plan n’a rien de bucolique ni de poétique, c’est une allégorie du temps qui passe et il donne à penser que le sourire et la beauté sont éphémères, d’où un probable refus.

    Quant au regard, l’application d’un léger strabisme convergent fait croire que le tableau vous suit des yeux ; cela fait partie du bagage ‘savoir-faire’ de tout bon portraitiste.

     

    *Histoires de peintures – France culture/Denoël.

    ** Antonello de Messine a produit un Homme qui rit mais il est de profil et c’est un rictus – visible à Cefalũ/Sicile.


    • Fergus Fergus 9 avril 11:52

      Bonjour, bob de lyon

      Personnellement, je suis beaucoup plus impressionné par ce tableau : Sofonisba Anguissola : « La partie d’échecs »


    • Emile Mourey Emile Mourey 9 avril 13:12

      @bob de lyon

      Oui, c’est l’opinion courante, une explication simpliste que je conteste, que je justifie dans mes deux articles, argumentation à l’appui. Où sont vos contre-arguments ? Quels sont-ils ?


    • bob de lyon 9 avril 13:52

      @Emile Mourey

      Léonard était un fervent lecteur d’Ovide ; son livre de chevet — j’ose — était les Métamorphoses ;  du temps où il œuvrait sur cette toile, son leitmotiv, la phrase d’Hélène : « Aujourd’hui je suis belle mais que serai-je dans quelque temps ».



  • Pierre 9 avril 13:22

    Merci pour cet article, moi qui ai un oeil atrophié et une oreille en meilleur état, regrettant aussi qu’il n’en soit fait autant avec la musique, domaine abordé par tout le monde, y compris sous la douche, mais finalement tellement ignoré !


  • ETTORE ETTORE 9 avril 14:53

    Peut être, que seul « le maître » avait la totalité de son oeuvre « à la suite » dans sa tête.

    Une forme de patchwork qui dans son regard global livrerait un message.

    J’ai toujours été épaté par les artifices de la communication sensible.

    Ex : quand un candidat aux présidentielles américaines monte sur scène, montre du doigt et salue quelqu’un dans la foule....

    J’ai toujours eu ce sentiment d’un tout petit geste, qui lie le regard et la gestuelle dans une direction bien précise, et pourtant, s’adresse à une multitude.

    C’est ce ratio de sensation qu’on l’on ressent, devant Mona Lisa.

    Tout doit être dans l’unité comme dans son ensemble.


  • sylviadandrieux 10 avril 15:15

    Dommage que l’on ne puisse remonter le temps. 

    Nous ne faisons que palabrer sans fin sur ce qui a été créé il y a des siècles.

    Est-ce si important de vouloir sonder l’âme de ces fameux artistes des siècles passés, alors que ce que nous créons aujourd’hui ne vaudra pas tripette dans quelques siècles, car fait avec des matériaux si pauvres ils aurons disparu. 

    Où sont les Léonard de Vinci de notre temps ? 


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