vendredi 2 août 2019 - par Desmaretz Gérard

La Minerve : un naufrage « inexpliqué »...

Le 27 janvier 1968, on apprenait que la Minerve et son équipage avaient disparu au large de Toulon. Le branle-bas fut sonné dans toute la flotte, mais les recherches restèrent infructueuses. Un sous-marin est conçu pour ne pas trahir sa présence (silence acoustique, démagnétisation, détection visuelle (gaz d'échappement relâchés sous la surface, élimination des bulles d'air, ordures lestées, etc.). Savez-vous que l'huile utilisée a une densité supérieure à l'eau de mer et miscible à celle-ci ? La Minerve était portée disparue à 21 h00. Seuls indices, une nappe de gasoil et un ébranlement sous-marin enregistré 07h59.23 par le Laboratoire de Détection et de Géophysique du CEA.

Les conditions étaient mauvaises, le bâtiment naviguait à l'immersion périscopique à une vitesse estimée à 7 nœuds par une mer de force 6 avec un vent de N.W, vitesse 50 nœuds avec rafales à 60. La zone de recherche reposait sur : les relevés goniométriques - les données du Breguet Atlantic qui participait à l'exercice de détection magnétique de lutte anti-sous-marine - le secteur (T 65) assigné au SM - et des relèvements sismiques qui délimitaient un triangle d'incertitude de 10 à 100 nautiques dans le sud du cap Sicié ! L'hydrologie et aérologie de la région, la rencontre du golfe du Lion et de la mer Ligure, étaient encore mal connues. Les conditions varient avec la saison, les courants et le régime dépressionnaire ou anticyclonique. Le 2 février « la Minerve est considérée comme perdue ». Le 8 février 1968, le général de Gaulle, la cérémonie terminée et après s'être entretenu avec les familles des disparus, embarquait à bord de l'Eurydice pour une plongée de 80 minutes. Loi des série..., l'Eurydice allait sombrer le 22 avril 1970 au large de Saint Tropez par -700 mètres ; pression 70 kg/cm² ! A cette profondeur, une voie d'eau même minime suffit à remplir le submersible en quelques secondes !

La presse avança de nombreuses hypothèses dépourvues de précisions techniques : la Minerve aurait été envoyée par le fond par un bâtiment hostile ou aurait été abordée par un bâtiment de surface, des officiers déclarèrent devant la commission d'enquête : «  lorsqu'il refait surface le sous-marin est aveugle, il peut ne pas percevoir le bruit émis par un navire en mouvement. La zone dans laquelle il détecte un navire en approche a un peu la forme d'ailes de papillon et donc il y a un angle mort. Il est possible qu'il soit heurté par l'étrave d'un navire à ce moment précis. (...) Il peut y avoir abordage sans que le bateau de surface s'en rendre compte. J'en ai hélas l'expérience (CC Dyèvre), j'étais sur le "MARSOUIN" quand il a abordé un cargo. Le cargo n'a jamais donné signe de vie et pourtant il y avait un morceau de pale d'hélice dans notre baignoire  » ! Ces propos nous évoquent l'affaire du chalutier Bugaled Breizh (15/01/2004). L'équipage du Bréguet-Atlantique confirma qu'il n'avait aperçu aucun navire dans les parages de la Minerve entre 07h55 et 08h00 et précisa que ses derniers appels UHF étaient restés infructueux !

La Minerve aurait-elle heurté une mine de la Seconde Guerre mondiale ? Peu probable vu la profondeur de la zone et l'absence de débris en surface (La France a pratiqué l'océanisation des munitions en Méditerranée dans une zone située plein sud de l'anse des Sablettes par 2000 m de profondeur jusqu'en 2002. Cette pratique n'est pas sans poser d'importants problèmes pour des projets éoliens offshore en Manche...). L'ébranlement enregistré par le Laboratoire de Géophysique n'avait rien d'une explosion (l'implosion génère une dépression, l'explosion une surpression), le laboratoire compara le son à l'implosion d'un récipient de 600 m3. Cela exclut également l'explosion d'une torpille à bord, d'ailleurs, elles avaient toutes été tirées, il n'en restait donc aucune.

On avança une erreur de navigation (gyro en panne), l'erreur humaine, le lieutenant de vaisseau André Fauve venait d'en prendre le commandement, aurait-il ordonné une manœuvre inappropriée ? A.Fauve a obtenu son Certificat d'Aptitude à la Navigation Sous-Marine en 1961 et a servi à bord des s-m : Flore, Argonaute, Narval et Minerve. La Commission releva que la moitié de l'équipage était composée de sous-mariniers fraichement émoulus... on invoqua la fatigue ou le relâchement de l'équipage, 08H00 correspondant à l'heure du changement de quart (c'est le « foutoir » dans les coursives), la procédure sera revue...

La liste des suppositions est longue : une mauvaise soudure, une éruption volcanique, une opération secrète, l'activation de la charge de sabordement, etc. Le secret-défense fut pointé du doigt, la France en ayant vendu à : l'Afrique du sud (3), Espagne (4), Pakistan (3), Portugal (4), le gouvernement aurait craint une calamité industrielle. A noter la concomitance des recherches avec la déclassification des documents « Confidentiel Défense » dont une partie des archives est disponible depuis le décret du 4 juin 2018 auprès du Service Historique de la Défense.

La Minerve, sous-marin d'attaque classe Daphné à propulsion diesel-électrique construit au Chantier Dubigeon (Nantes) mis à flot le 19 juin 1962 capable de plonger à 300 mètres et de filer 16 nœuds en immersion, coefficient de flottabilité de 17 % (Déplacement en plongée - Déplacement en surface). La flottabilité surface correspond à la masse d'eau contenue dans les ballasts (172 m3). La série Daphné dispose de quatre ballasts sur chaque bord (B1 à B4), une soute extérieure située entre l'AR, B2 & B3, et une soute AV entre B3 & B4 (les soutes contiennent l'eau, le gasoil, l'huile). La Minerve totalisait 10.000 heures de plongées, sa dernière Indisponibilité Périodique pour Entretien et Réparation datait du 01/01 au 01/10/1967, les blocs air HP avaient été remplacés. L'ancien Pacha de la Minerve, le CV Philippe Bouillot, déclara à Match (1968) que la Minerve passait en Grand carénage tous les trois ans (le petit carénage d'une durée de 4 semaines étant effectué après six semaines de navigation).

Plusieurs hypothèses causales viennent à l'esprit, le temps était mauvais, la Minerve devait s'alourdir de plusieurs tonnes pour se maintenir en immersion périscopique sans faire le ludion et permettre la prise de l'air nécessaire au bon fonctionnement des diesels, de charger les batteries et d'en ventiler l'intérieur. L'intérieur d'un sous-marin est un « miasme » : air vicié, odeurs de gasoil, de cuisine, des poulaines, humidité, gaz toxiques (CO2, batteries, échappement), chaleur. La fermeture et l'ouverture du clapet sont commandées par des électrodes. Clapet fermé, les diesels aspirent l'air du bord, d'où une dépression (le maxima toléré est de 220 millibars). Les sous-mariniers sont habitués à ces coups de bélier dus à la fermeture brutale du clapet, s'il se referme lentement, l'eau remplit la caisse d'eau de mer qu'il faut assécher. Si la fermeture du clapet se bloque, les gaz d'échappement se répandent et peuvent rapidement entraîner la syncope et l'asphyxie de l'équipage ! Le diamètre du tube d'air (30 cm) largement dimensionné (il faut 20 m3 d'air pour brûler un kilo de gasoil) peut être à l'origine d'une voie d'eau très importante (le tube d'air de la Minerve était dépourvu d'une grille empêchant un corps étranger de s'y loger). Le commandant peut ordonner une immersion périscopique très haute (une partie du massif émerge) pour ne plus embarquer d'eau, mais le sous-marin risque d'être repéré ce qui va à l'encontre de l'exercice... Si en temps de guerre la question ne se pose pas, en temps de paix elle se pose.

En 1961, l'Arethuse avait embarqué une dizaine de tonnes d'eau en une trentaine de secondes suite au blocage du clapet de tête, ce qui entraîna une inclinaison de 60° et le déversement des batteries suivi d'un incendie du moteur électrique ! La Vénus aurait connu un problème de clapet au mois de novembre 1969 lors d'un exercice en Atlantique... Le 19 février 1971, la Flore échappera de justesse au naufrage suite à une entrée massive d'eau par le schnorchel, les plombs de sécurité ont dû être largués pour remonter, des modifications seront apportées aux "Daphnés" et plus aucun incident ne sera rapporté.

Lors d'une navigation en surface, le massif émerge, l'officier de quart et un veilleur se tiennent dans la baignoire chacun relié par une ceinture de sécurité fixée à la paroi pour éviter d'être emporté par une lame. En cas de mer très forte, la baignoire est « noyée », l'officier doit refermer le panneau d’accès à la passerelle. Si la situation devient intenable, il ouvre le panneau par lequel se glisse le veilleur suivi de l'officier de quart qui referme le panneau derrière lui. Malgré la rapidité d'exécution, le « soum » embarque quelques tonnes d'eau !

L'hypothèse d'une avarie des barres de plongée qui déterminent l'assiette (inclinaison longitudinale du submersible) fut envisagée. La MN se pencha sur la disparition du sous-marin nucléaire américain Thresher (1963) pour un retour d'expérience (RETEX). Une fuite d'eau sur un tuyau traversant le local électricité avait entraîné la vaporisation de l'eau sous pression et l’arrêt des pompes primaires du réacteur et la mise à l'arrêt de la propulsion. Le bâtiment en perte de la vitesse ne répondait plus aux commandes des barres de plongée, mal pesé, il avait commencé à sombrer. L'ordre : « Surface, chassez partout » resta inopérant. L'air n'arrivait pas aux ballasts, la détente de l’air ayant provoqué des bouchons de glace dans les tuyaux, le submersible sombra avant d'imploser à 600 m. La Commission fit modifier la construction du Redoutable et décida que « les relèves de quart se feraient poste par poste, ordonnées par un officier de quart et seraient échelonnées dans le temps ».

La manœuvre de la barre avant vers le bas a pour effet de déplacer le centre de gravité et d'alourdir la proue du sous-marin qui prend une pointe négative, cette action combinée avec la barre arrière permet au sous-marin de descendre en position horizontale (assiette zéro). Cette manœuvre sert principalement pour un changement d'immersion à faible profondeur. Le centre de gravité du navire varie constamment : déplacement de l'équipage (repas, avarie), consommation du carburant, des vivres, torpilles tirées (variations négatives), embarquement d'eau de mer (variation positive). Le barreur doit maintenir l'assiette zéro en effectuant la « pesée » (stabilité) à l'aide de caisses de réglage (régleurs, caisses d'assiette, compensateur). Les caisses d'assiette remplies d'eau sont situées aux extrémités du sous-marin, il suffit d'en transférer une partie pour déplacer le centre de gravité.

Pour une plongée d'urgence du bâtiment en immersion périscopique (seuls les aériens émergent), le barreur agit sur la barre avant pour donner une pointe négative au submersible, puis sur la barre arrière afin de le redresser parvenu à l'immersion désirée. Une plongée rapide nécessite une pointe négative importante (assiette négative), manœuvre qui doit être réalisée par un barreur aguerri, ordonnée par l'officier de quart et annoncée à l'équipage afin qu'il puisse conserver son équilibre (une main pour le navire, une main pour le marin). La série des Daphnés est capable de passer de l'immersion périscopique à - 300 m en 2 minutes avec une pointe de 30° ! Avec une telle inclinaison, les sous-mariniers se déplacent difficilement, imaginez avec la pointe d'un navire qui sombre à la vitesse de plusieurs nœuds, ils sont tout simplement incapables de rejoindre un poste ou de combattre l'avarie !

Un rapport fait mention d'une déficience propre à ce type de sous-marin : « la chasse HP est insuffisante à grande immersion pour contrer seule l'effet d'un alourdissement important ou d'une forte pointe à vitesse moyenne ou élevée » (site d'Hervé Fauve). Ajoutez l'alourdissement dû à la pression hydrostatique s'exerçant sur la coque épaisse (environ 500 kg par tranche de 100 mètres pour la Minerve) ! Les plombs de sécurité (8 tonnes) doivent être largués (à partir du Poste Central) pour rétablir une flottabilité positive, manœuvre possible de 0 à 45° de gîte, au-delà et par grand fond ?

Au mois de février 2019, la Marine nationale, le SHOM et l'Ifremer reprirent les calculs avec l'aide du CEA afin d'affiner et de réduire la zone probable du naufrage. L'épave fut localisée le 21 juillet 2019 à 17 h 10 par un drone d'Ocean Infinity et après 60 heures d'exploration à 25 nautiques du cap Sicié par 2.232 mètres de profondeur. La Minerve repose en trois parties éparpillées dans un rayon de 300 mètres. La tranche avant et la tranche arrière semblent intactes, tandis que la tranche centrale qui abritait : le centre opération - le poste central - les auxiliaires - le sas - les logements des officiers - la cambuse - les douches et toilettes - les aériens et les 160 batteries semble très endommagée (Le 22 octobre 1983, une explosion dans le compartiment batterie de la Doris III au large de Sète avait fait deux victimes).

La coque épaisse résistante d'un sous-marin est percée de plusieurs centaines d'ouvertures pour permettre le passage du personnel, l'embarquement du matériel, des armes, des sas (LT, VO, lance leurres, WC), des tuyauteries (air, fluides, eau, combustible, gaz), des câbles, des aériens, etc. En navigation surface, certains aériens (le schnorchel - les antennes - le périscope de veille et d'attaque - le détecteur de radar- le radar) sont érigés, et affalés en plongée. Les positions des barres de plongée, du safran, des panneaux et déformation des pales (deux hélices à trois pales) peuvent apporter des informations sur la cause du naufrage. Une autre piste est possible, la Minerve libérée de l'exercice, son commandant a-t-il fait procéder à des tests d'étanchéité et d'élasticité de la coque ? Tests justifiés après un grand carénage. Une chaîne d'incidents s'est-elle produite ?

Les milliers de photographies devraient permettre de confirmer ou d'infirmer les hypothèses envisagées, voire en soulever de nouvelles. La MN a une classification stricte même parfois pour l'insignifiant. J'imagine un "fourrier" apposant à la chaîne le tampon Confidentiel Défense à l'encre rouge sur les photographies recueillies par les drones. La Royale semble peu diserte, son porte-parole a précisé tour à tour : « Si nous retrouvons La Minerve, je ne suis pas certain que nous progresserons dans l'identification des causes du naufrage (13/02/19). Ce navire est désormais une sépulture. Seul objectif : donner aux familles une localisation précise afin qu'elles puissent enfin faire leur deuil. Nous sommes loin de la déclaration du commandant Cousteau : « Il faut retrouver cette épave et savoir pourquoi elle a coulé. Il le faut  ». Près de deux cents sous-mariniers français sont morts en service depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale !

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14 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 2 août 2019 08:15

    « La Royale semble peu diserte,  »

    Après 1870, les officiers de l’Armée n’avaient pas accès au vote, en raison de la méfiance des Républicains à leurs égards. C’est là l’origine de l’expression « la grande muette » qui a été généralisée ensuite à l’ensemble de l’armée qui entretient une tradition de silence qui peut s’expliquer pour des raisons de sécurité, mais aussi parce que ce qui est mystérieux détient un pouvoir… au moins dans la tête de ceux qui entretiennent ces mystères et se gargarisent de leur statut d’exception.


  • rhea 1481971 2 août 2019 10:17
    • Les breguet Atlantic ont volé dans la marine à partir de 1970.
    • En 1968 c’était encore des Neptune s P2V6 ou V7, vous faites
    • voler un avion qui n’est pas encore construit.

    • Desmaretz Gérard Desmaretz Gérard 2 août 2019 12:15

      @rhea 1481971
      bjr, le premier Breguet Atlantic fut livré en 1965, il sera suivi d’une quarantaine d’appareils. Cordialement.


    • Desmaretz Gérard Desmaretz Gérard 2 août 2019 12:23

      @rhea 1481971
      le premier Breguet Atlantic fut livré en 1965  !


    • rhea 1481971 2 août 2019 15:42

      @Desmaretz Gérard

      • Le sous marin Eurydice c’est un exercice de plongée rapide
        • avec un breguet Atlantic, le sous marin Minerve c’est
        • aussi un exercice de plongée rapide avec un
        • Neptune P2V6 ou 7. Cherchez dans las archives 
        • de Var matin.

  • illiadegun illiadegun 2 août 2019 13:10

    Et l’ Eurydice ? Sous marin disparu de la même faon..On en parle ??


  • Alain Melon Jean Guillot 2 août 2019 13:46

    Bonjour , ayant été dans l’armée de l’air , j’adresse ici à mes compagnons d’arme toutes mes condoléances


  • zygzornifle zygzornifle 2 août 2019 13:50

    Le capitaine avait oublié sa minerve .....


  • zygzornifle zygzornifle 2 août 2019 13:52

    La descendance du homard qui avait assisté au naufrage a fini dans l’assiette a De Rugy ....


  • SATURNE SATURNE 2 août 2019 16:58

    Bref, l’auteur nous dit que tout est possible et qu’on ne sait rien, mais nous le dit longuement....


  • air pur air pur 4 août 2019 18:32

    article bien documenté, mais ce qui me trouble c’est que pour avoir participé à l’époque aux recherches rien n’a été retrouvé en surface hors si un sous marin se coupe en trois il doit bien y avoir des objets qui remontent en surface, un point positif nos copains sont morts rapidement et c’est un soulagement car on pensait à l’époque à l’asphyxie lente.


    • Desmaretz Gérard Desmaretz Gérard 4 août 2019 19:57

      @air pur
      Bjr, si les parties AV et AR s’étaient plantées verticalement, cela pourrait expliquer cela, les objets auraient pu s’y amasser, mais pour la partie centrale ouverte ? Le même mystère demeure pour le vol MH 370...
      Un petit espoir technologique, la réalisation d’un drone suffisamment petit pour en explorer l’intereiur. 


    • Ruut Ruut 5 août 2019 09:53

      @Desmaretz Gérard
      Comme quoi si nous avions une industrie militaire d’état nous aurions depuis longtemps les outils pour ce genre de recherche.


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