jeudi 7 mai 2020 - par Lucchesi Jacques

La nation, ultime refuge

 

Si l'Union Européenne, en tant qu'institution, survivra certainement à la pandémie que nous subissons, restera-t-elle encore un idéal crédible sans une politique sanitaire commune ?

 Parmi les victimes immatérielles de cette crise sanitaire, il y a certainement l'idée de l'Europe telle qu'on nous la vend depuis trois décennies. Elle devait, dans la bouche de ses thuriféraires, fédérer les vieilles nations, par là faire taire les sanglants conflits ataviques. L'Europe devait être notre famille commune. En supprimant les frontières entre les états membres, en élargissant la conscience de chacun aux dimensions d'un continent, c'est une nouvelle fraternité qui devait jaillir et nous embrasser tous ; tant pis si, le plus souvent, nous n'avions pas les mots nécessaires pour communiquer avec ces frères lointains. L'euro devait pallier à l'absence de références culturelles communes, quand bien même chacun trimballait ses inégalités d'origine quand il sortait son porte-monnaie. C'était sans compter avec les états récalcitrants qui conserveraient leur monnaie nationale pour les échanges intérieurs, n'usant de l'euro que pour les échanges internationaux.

Avec l'arrivée du Covid-19 sur notre continent, nous avons pu rapidement juger du manque effarant de solidarité à l'échelon européen. L'Italie, premier pays durement touché par la pandémie, a été regardée par les autres nations comme une pestiférée. Et tandis qu'elle croulait sous le poids de ses morts, tandis qu'elle s'étouffait économiquement, les seuls gestes de secours lui venaient de la Chine et de Cuba. Pire ! Un état européen, d'ailleurs très peu touché par le virus, - la République Tchèque – osait détourner à son profit une cargaison de masques sanitaires destinés à sa sœur latine. De tous côtés, les frontières se sont fermées pour tenter, non sans raison, de contenir la pandémie, mais sans politique sanitaire commune. Si certains pays ont misé sur le confinement (la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne), d'autres, comme la Hollande et la Suède, ont choisi de laisser le Covid-19 se propager dans leurs populations, afin de ne pas mettre en berne leur activité économique. Quant à la recherche médicale, stimulée par l'urgence d'apporter des réponses fiables à ce nouveau virus, elle n'est pas moins désunie et concurrentielle, malgré un début d'essai clinique européen.

Au final, c'est à chaque état membre qu'est revenue l'entière responsabilité de gérer, avec ses moyens propres, la crise sanitaire sur son territoire. C'est vers monsieur Macron, et non pas vers madame Van Der Leyen (présidente de la commission européenne) que sont montés les récriminations et les demandes de nos concitoyens. Malgré un déblocage exceptionnel de 500 milliards d'euros pour aider l'ensemble des pays fédérés à mieux supporter cette crise, c'est quand même l'état français qui paiera avec ses deniers les douze millions de salariés mis en chômage partiel. C'est l'état français qui indemnisera les commerçants et les entreprises sur le carreau. C'est encore lui qui va devoir supporter un déficit de croissance de 7% et une augmentation de la dette publique française (portée à 110%). Même si la consommation des ménages repart à la hausse au cours des mois prochains, on voit mal comment la situation économique pourrait complètement se redresser sans une incidence sur nos impôts.

Publicité

Les guerres modernes, nous le savons, n'ont plus grand-chose à voir avec celles que nous avons subies au cours des deux derniers siècles. Pourtant c'est le même vocabulaire martial, c'est la même rhétorique patriotique qui ressurgissent à chaque fois. Aussi surprenante qu'elle soit, celle que nous menons aujourd'hui contre cet ennemi invisible n'y a pas échappé, non plus. Mais sont-ce là de simples figures de style ? N'y a-t-il pas à l'oeuvre un réflexe archaïque dans ce retour collectif à l'idée de nation ? Quel que soit le sens qu'on lui donne, elle implique toujours une réalité plus charnelle que les institutions complexes et lointaines qui sont censées l'orienter. Elle reste le dernier refuge de chacun en période de tempête. C'est ce que démontre, si besoin était, cette crise sanitaire. Avec elle, c'est l'échec de l'Europe à être notre maison commune qui est acté.

 

Jacques LUCCHESI




Réagir