dimanche 3 mars - par Bruno Hubacher

La soudaine illumination de la social-démocratie allemande

La nouvelle présidente socialiste, Andrea Nahles, rue dans les brancards, au grand dam de la encore chancelière Angela Merkel et son parti composite CDU/CSU. A peine un an après les élections législatives de 2017, un désastre pour les deux formations politiques, la (re)naissance de la grande coalition noire et rouge craquèle déjà. 

Andrea Nahles ose finalement thématiser ce que ses prédécesseurs, Martin Schulz et autres Sigmar Gabriel, avaient soigneusement balayé sous le tapis, la politique (anti)sociale du parti et, surtout, le serpent de mer Hartz IV, la réforme du marché du travail, mise en place par le chancelier à la gourmette dorée, Gerhard Schröder, entre 2003 et 2005.

Nommé après son père spirituel Peter Hartz, ancien chef du personnel chez Volkswagen, les réformes Schröder se donnent comme objectif principal la « responsabilisation » des chômeurs, suivant la devise « fördern und fordern » ou, plus prosaïquement, « la carotte et le bâton ». 

Ainsi, quand un travailleur tombe au chômage, il perçoit des allocations en tant qu’assuré, correspondant à 60% de son dernier salaire, pendant une année. Passé ce délai, il devient bénéficiaire d’une aide sociale de 424 EU par mois, à condition toutefois qu’il ne dispose d’aucune fortune et que son logement corresponde à son « nouveau statut social ». Compte tenu de l’objectif Hartz IV, 4,2 millions de bénéficiaires, la garantie d’un minimum vital, sont pris en charge par le même régime les chômeurs en fin de droit, les enfants, au même titre que les « travailleurs pauvres », dont les salaires sont subventionnés par l’état.

Ces derniers, dont le nombre s’élève à 1 million, sur un total de 44,8 millions d’actifs, dont 550'000 cotisent à l’assurance chômage, ne sont pas pris en compte dans la statistique de l’emploi, qui affiche un taux de chômage de 3,2%, un record en Europe, mis à part la Suisse. Par conséquent, la présidente socialiste, Andrea Nahles, propose, comme première mesure, une augmentation du salaire minimum légal de 30% à 12 EU l’heure, l’œuf de Colomb !

Ainsi, le parti préconise l’instauration d’un « droit au travail » et, par conséquent un droit à une formation professionnelle, ainsi que la transformation de la charité publique en « Bürgergeld », une notion qui s’approche du revenu inconditionnel de base.

Au grand dam de son partenaire de coalition, la nouvelle direction du SPD semble déterminée à détricoter l’œuvre de Gerhard Schröder, un bon présage, bien que, compte tenu de l’état actuel des rapports de force, guère plus qu’une colombe, qui, comme on sait, ne fait pas le printemps. Nonobstant, l’opinion publique semble lui donner raison. Après des années de traversée de désert, les sondages sont à nouveau favorables au SPD. Sondage Handelsblatt 23.02.2019 : CDU/CSU 29 %, SPD 19 %, Verts 16 %, AFD 13 %, FDP 9 %, Linke 9 %.

S’il y a une nation en Europe, à part la Suisse (*), qui a les moyens de s’offrir le luxe de ces extravagances socialistes, c’est bien l’Allemagne. En effet, Olaf Scholz, le ministre des finances et vice-chancelier, socialiste par ailleurs, vient d’annoncer, le 22 février dernier, un énième surplus des finances publics de 58 milliards EU, le plus important depuis la réunification, bien que, Dieter Kempf, le président de l’Union fédérale de l’industrie allemande ne l’entend pas de cette oreille. Le patron des patrons préconise plutôt, qui l’eût cru, une réduction de l’imposition des bénéfices des entreprises allemandes de 30% à 25 %, afin de « renforcer » la compétitivité de l’industrie allemande et de « garantir la sauvegarde » des places de travail.

Les récentes prévisions du gouvernement allemand en matière de croissance économique pour 2019, le chiffre fétiche de la croissance de l’accumulation, de 1,1% vs 1,8% pour l’année 2018, devrait tout de même faire réfléchir Monsieur Kempf. Est-ce vraiment l’impôt qui guide les décisions d’investissement ou ne serait-ce pas plutôt le niveau de la demande, en contraction, autant à l’interne, dû au faible pouvoir d’achat, que, dans un futur pas si lointain, aussi à l’externe, d’un côté à cause de la résurgence de la guerre des tarifs et de l’autre, l’effondrement prévisible de la croissance américaine, bâtie uniquement sur l’explosion de la création monétaire depuis dix ans, sans aucune réalité économique de gain de productivité. La Chine, deuxième économie mondiale et seul moteur de croissance restant, vital pour une économie exportatrice comme l’Allemagne, montre également les premiers signes de ralentissement.

Pourtant, il y aurait une issue, celle que la Chine avait choisi après le crash financier de 2008, un programme d’investissement sans précédent dans ses infrastructures, financé par l’endettement, en YUAN. L’Allemagne qui n’investit plus dans ses infrastructures depuis des décennies n’aurait même pas besoin de recourir à l’endettement. Elle pourrait ainsi servir de moteur de croissance pour l’Europe entière, en dopant son économie domestique, pour le bien de ses citoyens.

 

 

(*) La Suisse, copie collée du modèle allemand, n’a d’ailleurs rien à envier à grande sœur. Notre ministre des finances, Ueli Maurer, dont la précision de tir s’apparente à celle d’une taupe, annonce à son tour, à nouveau, un surplus « inattendu » de 2,9 milliards CHF pour l’année écoulée au lieu des 300 millions CHF prévus.

En 2017, il fallait cacher une partie du surplus un peu trop clinquant de 4,8 milliards CHF sous le poste « provisions pour impôt anticipé » pour arriver à un surplus plus acceptable de 2,8 milliards CHF « seulement », ce qui avait valu à notre ministre des finances un blâme du « Contrôle fédéral des finances ». En 2016, la Confédération enregistra un surplus de 750 millions CHF au lieu de CHF 500 millions projetés. En 2015, elle avait fait encore mieux, avec 2,3 milliards CHF de surplus au lieu de 400 millions CHF. En 2013, au lieu d’un déficit projeté de 400 millions, apparut un surplus de 1,3 milliards CHF. En 2012, un budget équilibré projeté 1 milliard CHF de surplus fut enregistré. La loi sur les finances de la Confédération oblige l’utilisation du produit de ce pactole au remboursement de la dette, ce qui a pour conséquence qu’il s’évapore dans la sphère financière au lieu de servir une utilité publique, telle que l’assainissement des œuvres sociales, par exemple, pour ne nommer qu’une parmi tant d’autres. 

Par ailleurs, la dette cumulée de la Suisse (Confédération, Etats et Communes) s’élève à peine à 200 milliards CHF ou 29,5% du BIP (produit intérieur brut). Depuis le frein à l’endettement, introduit en 2003, celle-ci a continuellement baissé depuis son pic de 48,9% du PIB en 1998. 



15 réactions


  • Pere Plexe Pere Plexe 3 mars 19:24

    Il en va de la politique comme de l’astronomie.

    Les illuminations ont lieux avec une belle régularité.

    Concernant la politique elle sont rythmées par les élections.

    Nul doute que celles ci passées tout rentrera dans l’ordre et l’orthodoxie Bruxelloise.


    • Paul Leleu 3 mars 23:38

      @Pere Plexe

      pas certain... le système capitaliste se montre capable de « lâcher » des choses lorsque les nécessités économiques (relance de la consommation, infrastructures, etc.) ou politico-sociales (votes extrêmes, émeutes, mouvements sociaux) le demandent... c’est d’ailleurs ce que nous nommons fièrement nos « conquêtes sociales »...

      il est possible qu’une partie de l’oligarchie allemande et européenne décide d’un « tournant de la relance » pour éviter une catastrophe.

      Ce serait un bon signe, car quoi qu’en pensent les révolutionnaires en herbe, nous n’avons aucune garantie quant au résultat d’un clash généralisé... On peut rêver de lendemains qui chantent, mais ces rêves n’engagent que ceux qui y croient. On peut voir ce que sont devenues l’Ukraine ou l’Algérie après leur indépendance. Ou l’Iran ou la Turquie après l’effondrement de leur empire.

      On verra ce que le vent de l’Histoire nous apporte... mais gardons nous d’être idéalistes... le dernier grand effondrement en date fut celui de l’URSS, et chacun a vu ce que ça a donné en 30 ans...


    • Jean Keim Jean Keim 4 mars 09:34

      @Paul Leleu

      L’histoire ne connaît que le changement dans la continuité, avec comme moteur le profit indissociable de la compétition, une minorité, par la terreur et par la propagande, asservit le restant de l’humanité.

      L’humanité dans l’histoire n’a jamais connu une mutation des consciences.


    • Paul Leleu 4 mars 23:11

      @Jean Keim

      « L’humanité dans l’histoire n’a jamais connu une mutation des consciences »...

      peut-être pas à titre collectif... mais les individus peuvent s’élever spirituellement, ce qui constitue une véritable libération dans ce monde.

      je pense que la participation des masses à leur propre aliénation va plus loin que la simple manipulation et terreur des dominants... hélas, la nature humaine est plus complexe...


    • Jean Keim Jean Keim 5 mars 12:10

      @Paul Leleu

      Il est probable que le seuil critique de gens « réveillés » succeptibles d’influencer la conscience collective n’a en fait jamais été atteint.


    • Alren Alren 5 mars 17:43

      @Jean Keim
      « Il est probable que le seuil critique de gens « réveillés » susceptibles d’influencer la conscience collective n’a en fait jamais été atteint. »

      C’est LA question centrale. Tout en dépend. Il n’a jamais été atteint mais cela ne veut pas dire qu’il soit inaccessible.
      L’élévation du niveau d’éducation (quoi qu’en disent des non-informés) avec la généralisation de l’enseignement secondaire et la massification de l’enseignement supérieur ainsi que les échanges sur internet, comme sur ce précieux Agoravox, vont en tout cas dans le bon sens.

      Il est clair qu’en France, une majorité refuse le système économique et politique que les ultrariches, l’UE et Macron veulent imposer.
      Fut un temps où les sbires des parasites sociaux réussissaient à faire croire que la taxation des fortunes et la lutte contre les paradis fiscaux et la fraude fiscale ne changeraient presque rien pour la masse des Français. Selon un de Closets avec son ouvrage promu par la presse pro-capitaliste, « Toujours plus », la cause des difficultés étaient due à la voracité des ... fonctionnaires, pourtant déjà à la portion congrue !

      Tout le monde sait maintenant qu’il n’en est rien et que la justice économique rendrait le budget national excédentaire.
      Sur le plan politique l’exigence quasi universelle du RIC est également un signe que les esprits appréhendent mieux les causes des difficultés de la vie.
      La ténacité imprévue des gilets jaunes est également un bon signe que le « seuil critique approche ».

      Il est clair qu’un phénomène apparenté apparaît en Allemagne qui a pourtant bien profité de l’euro pour s’enrichir sur le dos des autres pays européens.
      L’espoir est dans notre camp !


    • Jean Keim Jean Keim 6 mars 12:03

      @Alren

      Waitit ans see.


    • Jean Keim Jean Keim 6 mars 17:46

      @Jean Keim

       ??? Je n’ai jamais écrit cela...


  • jorflim 3 mars 19:24

    Jour,

    Merci pour ces nouvelles de l’opposition théâtrale/institutionnelle, outre-Rhin .

    Merci pour ces informations « ifop-like », et le ratio chiffre/prose digeste.

    Vous avez la assez pour comprendre pourquoi, je n’en tiendrais pas compte.

    ++


  • jorflim 4 mars 10:09

    Aspartam détecte, fichage de l’auteur, unité d’organisation a déterminer.


  • toma 4 mars 22:13

    Juste une information, je vis en Allemagne, nos salaires nets augmentent pas abandon de principes de crise comme le découplage de l’assurance maladie, établi a 14,5% + son % ajouté, de 1,3% à 1,7%. Les 14.5% étaient a charge de l’employé et employeur a part égale, le zusatzbeitrag a charge unique de l’employé. Depuis le 1er janvier vu les surplus des caisses de maladie (14 milliards !) le taux supplémentaire est désormais reparti a part égal, moi ça me fait 15€.

    Les allocations familiales augmentent de 10€ mensuel, 15€ en 2020 et encore 15€ en 2021.

    La coalition discute de supprimer la taxe de réunification, ou de la baisser. C’est 1.5% du montant des impôts que nous payons. Ça pourrait encore faire une vingtaine d’€ mensuel net pour un salaire médian.

    Le salaire minimum était de 8,50€ y a 4 ans, là il va atteindre presque 10€.

    Reste que je suis d’accord, les surplus sont énormes, surtout que l’Allemagne emprunte a taux très bas, les infrastructures ont besoin d’argent, tout vieilli bien trop.

    Après on ne demandera pas qui ne veut surtout pas de budget et de solidarité européenne.

    Je rappellerai aussi que ce n’est pas que l’Allemagne, mais tout son hinterland aussi qui surchauffe. Autriche, Tchéquie, Autriche, Pologne, Danemark, Pays-Bas et dans une certaine mesure Belgique, Hongrie et Slovaquie qui se portent relativement bien économiquement.

    Tout le centre de l’Europe est en quasi pleine emploi.

    Tchéquie 2.1% Allemagne 3.3% Pologne 3.5% Pays-Bas 3.6% Hongrie 3.7% Autriche 4.7% Danemark 5.1% Belgique 5.5% (avec une grosse disparité nord sud certes) Slovaquie 6.1% (ils viennent de 10%)

    Les élèves problématiques sont au sud, Espagne, Italie, Grèce, Chypre et au nord, pays baltes atteignent de bons résultats mais avec une politique sociale très court termiste. La France dans le ventre mou. Son problème reste des déficits. A l’entrée dans l’Euro, la France était a 65% de dettes/PIB, la Belgique 120%. Les deux pays sont a 100% actuellement...

    Donc la politique allemande ne dérange pas tout le monde.


    • Eric F Eric F 5 mars 21:10

      @toma
      ça fait quand même pas mal de pays dont la croissance et l’emploi sont en meilleure situation que la nôtre, et la simple idée qu’un budget puisse être excédentaire nous parait aussi mystérieux que la pierre philosophale....
      On a en France un taux d’emploi des personnes en âge de travailler de même niveau que le Luxembourg ou la Pologne ...mais en Suisse il est 15% supérieur. Il y a peut-être un aspect démographique


    • leypanou 6 mars 08:44

      @toma
      le type de commentaire utile, contrairement à d’autres qui n’apportent rien.
      Merci à vous de nous avoir parlé de ce qui se passe en Allemagne.


    • foufouille foufouille 6 mars 09:30

      @toma
      il faut aussi parler du reste : mini jobs, étranger sous payé, etc.


  • toma 4 mars 22:17

    J’ai aussi lu que l’Allemagne devait décider vite, car il est très mauvais de garder l’argent entièrement dans le coffre, la conjoncture se retourne d’autant plus violemment si on ne fait rien de cet argent.

    Et tout utiliser pour rembourser sa dette, on finit comme en Russie, libre des marchés mais avec une consommation interne qui stagne et un pouvoir d’achat dans la cave.

    Après, c’est cela faire de la politique, que faire de ce pognon... On verra


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