mercredi 26 juin 2013 - par de Lima

Le baccalauréat : La Tartufferie, ou l’imposture

Affirmer que le bac n’a plus de valeur, que le niveau s’est effondré, à coups de notations généreuses, de mécanismes d’options et de largesses au rattrapage, est devenu un lieu commun. D’ailleurs les écoles les plus prestigieuses ne s’y trompent pas et lorsque Sciences Po proposait l’admission sur mention très bien au bac, il s’agissait de candidats ayant obtenu plus de 18/20. Zola, qui a raté deux fois le bac à cause du français rirait de la tartufferie qu’est devenu cet examen.

Celle-ci est révélée dans l’objectif énoncé par Jean-Pierre Chevènement en 1985 d’amener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Cet objectif a été atteint, 27 ans plus tard, en 2012, où 85% d'une génération se pressait aux portes du bachot. Voilà qui est bel et bon, mais quel est l’objectif ? Dans la situation actuelle, on envoie, obstinément, les jeunes vers le bac général, devenue voie sacrée, qui exige la poursuite d’études dans le supérieur.

Presque 90% des candidats de 2012 ont d’ailleurs passé l’examen bradé avec succès. Certains d’entre eux entrent directement sur le marché du travail avec un "bac+ rien", qui ne les mène que dans une impasse, le bac général seul n’étant absolument plus gage de réussite professionnelle future. Les plus conscients des besoins du marché du travail auront choisi un bac pro qui mène, selon le Centre d’études et de recherche sur les qualifications, 80 % du temps à un emploi dès la fin du lycée

Parmi ceux qui choisissent d’aller peupler les bancs de la fac de médecine ou de droit, pour les plus courageux, d’histoire de l’art ou de psychologie, pour les plus inconscient en termes de perspectives d’avenir, l’observatoire national de la vie étudiante notait en 2010 que seuls 47,5 % passent avec succès en deuxième année tandis que 30 % redoublent, 16,5 % changent de filière et 6 % abandonnent leurs études. Le niveau des étudiants de première année n’y est clairement pas et les étudiants en sont les premières victimes. Eux qui n’ont pas le niveau, contrairement à ce qu’on leur a fait croire avec le bac, perdent leur temps, les autres, souffrent d’amphis bondés et de classes surchargées.

Si l’objectif social de Jean-Pierre Chevènement de garantir à tous, ou presque, l’accès à l’éducation pour permettre l’égalité des chances est légitime et louable, on s’aperçoit qu’il est mort-né, car la sélection social subsiste mais de manière plus hypocrite qu’auparavant. La dure réalité de la sélection sociale a simplement été repoussée du bac vers le supérieur. D’ailleurs, le bac lui-même reste discriminant malgré le gonflement du taux de réussite globale. Le bac général, notamment scientifique, reste très fréquenté par les enfants de cadres tandis que les filières technologique et professionnelle le sont par les enfants de milieux plus populaires. On croit entendre le Tartuffe de Molière « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, / Et ce n’est pas pécher que pécher en silence, » comme ce n’est pas tromper que tromper en silence.

Oui, ce nivellement par le bas, volontairement organisé, est une tromperie. Il cherche à faire croire aux étudiants, aux parents et à la société elle-même que si le nombre de bacheliers gonfle, d’année en année, c’est que le niveau monte, alors que c’est tout le contraire. C’est parce que les critères d’exigence dans la notation sont abattus que le nombre de bacheliers explose. Et chacun joue son rôle de faux candide, cherchant à se convaincre lui-même d’une illusion d’optique. Quelle déception, le jour où le rideau se ferme, où la comédie a assez duré et où celui qui n’a simplement pas le niveau se retrouve, par la force des choses, en échec. Comble du désastre, tout ce gâchis coûte très cher. Le seul redoublement d’environ 200 000 étudiants dans le supérieur coûte la bagatelle d’un milliard d’euros par an tandis que le bac lui-même coûte 1,5 milliard d’euros annuellement.

Ces coûts pour l’éducation nationale, donc l’Etat et donc le contribuable sont simples à calculés, mais ceux de la société elle-même, en terme de non-croissance économique et de non-création de richesse l’est plus difficilement. Que d’occasions manquées pour des start-up qui veulent embaucher dans les métiers du numérique pour se développer et peut être doubler la concurrente américaine, que de pertes de temps, d’énergie et de budget pour l’administration locale qui cherche à éviter la désertification rurale en remplaçant le boucher-charcutier du village, sans trouver de candidats, que d’abus de la part de plombiers, de menuisiers, de garagistes ou d’électriciens, en situation d’oligopole, ne craignant pas de profiter de la faible concurrence pour faire monter artificiellement ses tarifs.

D’années en années, les bras ballants, on ne fait que constater ces besoins de l’économie française qui restent les mêmes. En faisant du bac général, notamment scientifique, un graal et de la fac une fin en soi, on accentue les difficultés de recrutement dans des secteurs clés de l’économie française comme l’hôtellerie-restauration et des dizaines de milliers d’emplois restent indéfiniment à pourvoir dans les métiers de bouche, de la boulangerie à la boucherie. Le mépris social pour ce qu’on a pu appeler à tort des « sous-métiers » est passé par là. Nous avons oublié le génie qu’il y a dans le savoir parfaitement maitrisé de l’artisan chaudronnier, dont la rémunération est supérieure à celle qu’un professeur des écoles ou dans l’art quotidiennement renouvelé du métier de cuisinier, dont le recrutement est difficile dans 64% des cas selon une étude réalisée par Pôle Emploi en 2012.

80% d’une classe d’âge au bac et 50% de celle-ci à la licence, pour quoi faire ? Cessons de promouvoir un modèle qui produit à tour de bras des historiens de l’art à bac+5, dont l’éducation hors de prix ne leur sert souvent, et malheureusement, qu’à rêver à Dali ou Matisse, entre deux chipolata grillées à mi-temps, sur la plage en pleine saison.

Nous avons besoin d’un bac avec un véritable niveau, d’un primaire et d’un collège exigeants qui cherchent, comme le faisait l’école de Jules Ferry à former de jeunes républicains, cultivés et patriotes, en un mot des citoyens, qui puissent apprendre ensuite un métier dans des formations adaptées et spécifiques, répondant effectivement aux besoins du marché du travail. C’est cela la véritable égalité des chances. Assumons donc le fait que le bac est un examen d’entrée vers l’enseignement supérieur, qui ne peut pas concerner toute une génération, et mettons en lumière la richesse des parcours professionnalisant, mettons en lumière la diversité des humains !

Enfin, mettons fin à la politique de l’autruche, qui veut que, d’années en années, les ministres de l’éducation nationale voguent de record de réussite au bac en record de fréquentation des bancs de la fac par une classe d’âge, alors que le niveau s’effondre. Gardons à l’esprit la leçon du Tartuffe de Molière ; « l'hypocrisie est dans l'Etat, un vice bien plus dangereux que tous les autres ».

 

Pascal de Lima et Gwenaël Le Sausse



8 réactions


  • Karol Karol 26 juin 2013 09:06

    Merci pour votre article. Le taux de réussite au bac ne sert qu’à faire la une des journaux. Dommage que la formidable banque de données des résultats matière par matière de cet examen ne puisse pas être utilisée pour l’orientation car ces résultats arrivent trop tard dans la chaine de la sélection de admission post bac.
    Il y a quelques jours j’avais fait un papier à ce sujet sur A.V.

    mon très cher bac : un vrai gachis


  • aviso aviso 26 juin 2013 13:29

    L’Education Nationale est une machine à fabriquer de l’exclusion, car sa seule et unique mission était de nous bichonner des élites de demain, pour les grands corps, pour qu’il se comporte en caste détendeur de tous les pouvoirs et garants de la survie du système Capitalo-Libéral Débridé.

    La formation de citoyen responsable, détendeur des moyens d’exercer son libre arbitre n’était de toute façon pas au programme, avoir des gens qui pensent et qui puissent émettre des opinions est trop dangereux pour le système.

    En 2013 des lycéens majeurs sont encore considérés comme des collégiens irresponsables, tout juste capables d’inventer des moyens de tricherie pour bénéficier du système, mais bonne fille, l’institution a promus de bons prussiens capables de parer à tous les mauvais coups.

    Quand l’école de la république va-t-il montrer les bienfaits de la démocratie ? en l’appliquant dans ces murs.

    Depuis que je suis en âge de raisonner, j’ai entendu dans toutes les langues, des enseignants de toutes latitudes, le leitmotiv suivant : » le niveau baisse » « on leur donne le bac, de mon temps » etc..

    Il faut dire que les notions d’économie de nos chers enseignants sont particulièrement restreintes, et que leur connaissance des mécanismes de l’économie de marché est égale à zéro, ils participent du système, mais ne veulent surtout pas en connaître les mécanismes un peu ragoûtants et sordides qui briseraient leur plaisir de consommateurs très exigeants.

    Le niveau ne baisse pas, on ne donne pas le bac, car si c’était le cas, les résultats suivants seraient catastrophiques, le nombre de diplômés chuterait et le pays s’en ressentirait par une crise qui affecterait l’ensemble de la nation.

    Toute baisse de niveau engendrerait une baisse du niveau de vie de tous nos concitoyens.

    Heureusement pour nous, les mauvais augures se sont fourvoyés, ce pays se porte pas si mal dans le contexte de crise, et le reste du monde ne va pas mieux .


  • pyjahman pyjahman 26 juin 2013 16:36

    Certaines diraient « Mais allô quoi » :

    qui puissent apprendre ensuite un métier dans des formations adaptées et spécifiques, répondant effectivement aux besoins du marché du travail

    Vision capitaliste de base de l’instruction et de l’éducation. Je ne dis pas que vous ayez tord loin de là, mais c’est au travail de s’adapter aux besoins et non l’inverse ! Et avoir une connaissance qui n’est pas directement lucrative ne veut pas dire qu’elle est inutile. J’en tiens pour preuve le latin qui est de plus en plus éliminé car vu comme inutile alors qu’il aide fondamentalement à la compréhension du français et au développement de la pensée. Alors vous préférez quoi ?
    Des abrutis qui bossent ou des penseurs qui chôment ?
    là est un choix et non une vérité, pour ma part j’obterai pour le deuxième, car être au chômage ne veut pas dire être inutile et ne rien faire pour la société et pour les autres.
    Voir le cas des retraités qui produisent de la valeur et touchent un salaire (la retraite) détaché de l’emploi.

    Bien à vous tous


    • gaijin gaijin 27 juin 2013 08:35

      « Des abrutis qui bossent ou des penseurs qui chôment ? »
      et des penseurs qui bossent ?
      défois ça pourrait servir a faire des trucs non ?
      y a pas moyen ???

      on n’est toujours pas sortis des préjugés moyenageux sur les métiers manuels, indignes des nobles ........


    • pyjahman pyjahman 27 juin 2013 13:29

      Cher gaijin, il y a autant d’imbécile chez les métiers manuels que dans les métiers de services ou même dits ’intellectuels’. Je ne dénigre pas du tout le métier manuel (d’ailleurs je le préfère personnellement), seulement si faire un métier manuel c’est arrêter d’apprendre à 15 ans ben moi je ne suis pas d’accord car ça profite toujours aux mêmes.


    • pyjahman pyjahman 28 juin 2013 15:39

      Voilà ce qu’écrivait Gramsci :

      « Dans l’école actuelle, la crise profonde de la tradition culturelle, de la conception de la vie et de l’homme entraîne un processus de dégénérescence progressive : les écoles de type professionnel, c’est-à-dire préoccupées de satisfaire des intérêts pratiques immédiats, prennent l’avantage sur l’école formatrice, immédiatement désintéressée. L’aspect le plus paradoxal, c’est que ce nouveau type d’école paraît démocratique et est prôné comme tel, alors qu’elle est au contraire destinée non seulement à perpétuer les différences sociales, mais à les cristalliser (...) L’école traditionnelle a été oligarchique parce que destinée à la nouvelle génération des groupes dirigeants, destinée à son tour à devenir dirigeante : mais elle n’était pas oligarchique par son mode d’enseignement. Ce n’est pas l’acquisition de capacités directives, ce n’est pas la tendance à former des hommes supérieurs qui donne son empreinte sociale à un type d’école. L’empreinte sociale est donnée par le fait que chaque groupe social a son propre type d’école, destiné à perpétuer dans ces couches une fonction traditionnelle déterminée, de direction ou d’exécution. Si l’on veut mettre en pièces cette trame, il convient donc ne de pas multiplier et graduer les types d’écoles professionnelles, mais de créer un type unique d’école préparatoire (élémentaire-moyenne) qui conduise le jeune homme jusqu’au seuil du choix professionnel, et le forme entre temps comme personne capable de penser, d’étudier, de diriger, ou de contrôler ceux qui dirigent »


  • Axel de Saint Mauxe Axel de Saint Mauxe 26 juin 2013 22:34

    80% d’une classe d’âge au bac, ou la plus grande connerie de Chevènement. 


    La France manque de maçons (des francs-maçons en revanche elle en regorge), de cordonniers, de plombiers, de carreleurs, d’électriciens, de cuisiniers, de maîtres d’hôtel, de menuisiers, pendant que des contingents entiers issus du bac général ou des filières-voies de garage de l’université vont s’échouer dans les allocations chômage entre deux jobs non qualifiés.

    Oh vieille raclure réac que je suis... le travail des mains n’est pas salissant et il existe une aristocratie de l’artisanat, du savoir faire, indispensable à la vie de tous.

    Mais les macaques usurpateurs du pouvoir n’en n’ont aucune idée.

  • Laurent Deregnaucourt 27 juin 2013 07:36

    Le soucis du BAC en effet, c’est qu’il est tellement donné à tout le monde que l’on est forcé de continuer des études supérieures pour espèrer avoir un boulot par la suite. Un autre problème découle de cette sur-réussite au BAC est l’attribution des bourses universitaires.

    En 1ere année, environ 40% des étudiants s’inscrivent juste pour toucher les fameuses bourses. Ce sont souvent des familles dites « défavorisées ». Les étudiants de la classe moyenne n’ont pas la chance d’avoir ces bourses ou alors très peu et la durée d’attribution est de 3 ans maximum avec conditions de crédits ETCS pour tout le monde.

    Donc si l’on refusait un peu plus de monde à l’entrée des fac, on aurait certainement beaucoup plus d’argent pour ceux qui veulent vraiment réussir et mettre leur projet universitaire à bien.


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