mardi 21 mars 2006 - par Itapetininga

Le Brésil, champion du monde... des péages !

La polémique a fait rage en France ce trimestre sur la privatisation des autoroutes métropolitaines par voie réglementaire. La privatisation des autoroutes françaises a fait couler beaucoup d’encre en métropole, les opposants - comme les partisans d’ailleurs - au processus donnent le Brésil en exemple : « Il faudrait suivre l’exemple du Brésil, qui a fait inscrire dans la constitution que les recettes de privatisation ne peuvent être affectées qu’au remboursement de la dette ».

Jolie vision idyllique de la terre promise. Dans de nombreux guides de voyage et de nombreux blogs sur le Brésil, les auteurs vantent régulièrement les mérites des autoroutes brésiliennes, notamment dans les États économiquement viables de Sao Paulo, Rio de Janeiro.

Belle vision touristique que voilà !

C’est voir le Brésil avec des yeux de métropolitains, sans aller regarder de plus près comment cela se passe. En attendant de remporter le trophée footballistique tant convoité, le Brésil a déjà reçu celui de champion du monde des péages.

Pas une semaine sans que la presse brésilienne ne publie un article sur ce sujet hautement polémique que constituent les pedagios.

En France, l’autoroute est le plus souvent une alternative à la route nationale classique, elle permet moyennant finance aux automobilistes pressés de rejoindre plus rapidement leur destination, elle permet aussi le contournement d’agglomérations en éliminant le flux de transit et en préservant ainsi les routes locales, empruntées par ceux qui en paient l’entretien via leurs impôts.

Petit voyage au pays de la différence :

  • Au Brésil, rien de tout cela, la plupart du temps il n’existe pas de routes alternatives, c’est l’autoroute ou les chemins de terre, autant dire tout ou rien.
  • L’implantation erratique des autoroutes et l’absence d’autres voies de communication engendre de multiples aberrations ou situations ubuesques ; ainsi il est fréquent d’apercevoir, de nuit comme de jour, des piétons traversant l’autoroute, familles entières, enfants revenant de l’école, paysans vélo en main et cargaison sur le porte-bagage, fêtards imbibés, charrette à cheval, chiens errants ou autres bovidés transhumants.
  • Les ponts et passages souterrains transversaux n’existent pas, ou sont très rares car très coûteux, tant pour une municipalité que pour les sociétés d’autoroutes (augmentation des coûts d’exploitation, pourtant bien faibles au vu des bénéfices).

Péages ou barrages :

  • Les péages autoroutiers brésiliens sont plus des barrages autoroutiers, directement implantés sur la voie, et non comme en France sur les bretelles de sorties
  • Le nombre de ces péages obligatoires est également impressionnant : jusqu’à plus de 10 sur certaines portions de 150 km

Donc inutile de battre des records de vitesse, le jeu, arrivé au péage, consistant à fouiller le porte-gobelet ou la boîte à gants à la recherche de la monnaie nécessaire à votre délivrance ! (oubliez la carte bleue, trop long et souvent impossible).

L’implantation péagère est également très particulière, parfois à l’entrée d’une ville, entre la cité et le bassin d’emploi ; aussi, impossible de se rendre à son travail sans mettre la main au porte-monnaie, même quand il n’y a - absurdité - que 2 km à parcourir.

Imaginez un péage obligatoire de ce type entre Paris et La Défense. Il y aurait plus de Français sur le macadam que de manifestants anti-CPE.

Si, approchant d’un péage autoroutier et à l’approche d’une ville, vous vous apercevez que le flux de véhicules diminue brusquement, ne soyez pas inquiet, ce n’est pas un cul-de-sac, c’est simplement que les locaux ont pris un petit chemin de terre sur quelques kilomètres pour éviter d’être rançonné. Seulement connu des locaux, et malheureusement de plus en plus rare.

Cette absurdité quotidienne a d’autres conséquences, plus globales et discriminantes :

  • L’augmentation de fait des prix des produits de base par les seuls coûts du transport et de fret
  • La restriction de mouvement, voire l’exclusion d’une partie importante de la population brésilienne, puisque certains péages peuvent coûter jusqu’à 65 reals pour 200 km (salaire mensuel de base : 350 reals)
  • Une restriction du commerce et de la mobilité sur le marché de l’emploi
  • Le développement des ventes de deux roues, le péage ne s’applique pas aux motos (Quelques sociétés autoroutières ont bien essayé de les taxer, mais il a suffi d’un jour de blocage des péages pour qu’elles y renoncent). Le comportement accidentogène des conducteurs de deux roues n’est pas sans influence sur les taux de mortalité routière au Brésil

Et, vous me direz, en bons vieux Français, les Brésiliens ne disent rien ! Ne manifestent pas ?

Si, bien sûr, à chaque nouvelle implantation péagère ou tronçonnage par 10 km, les riverains des barrages autoroutiers ne manquent pas de manifester, la réponse des autorités est invariablement identique, envoi de la force publique avec gaz lacrymo et balles de caoutchouc à profusion.

Le sujet est très sensible, au Brésil : diatribe et affrontement politique quasi-quotidien, aux niveaux local, étatique ou fédéral, actes de violence et de sabotage (incendie et mitraillage de cabine de péage, etc.).

Et justement, les politiques, dans tout cela ?

Certains, pour ne pas dire beaucoup, ont choisi : les sociétés autoroutières sont l’équivalent du secteur du bâtiment en France, une inépuisable source de revenus illégaux.

Enfin, il ne faut pas croire que seules les sociétés privées de gestion des autoroutes soient en cause ; en effet, les autorités n’hésitent pas, elles non plus, à créer des péages pour renflouer les caisses publiques.

Un droit de péage est autrement facile à recouvrer que l’augmentation des taxes ou la création d’un nouvel impôt.

Là encore, les détournements de fonds publics sont légion, et autrement plus efficaces, car difficilement contrôlables, allez donc compter le nombre de voitures/jour passant par un péage.

Voici donc la version des droits de péage et des fermiers généraux version XXIe siècle.

Ceci étant dit, vous vous apercevrez rapidement que sous l’orage, l’autoroute est préférable à toute autre voie de communication, surtout en terre, et au Brésil on dit qu’il pleut au moins une fois par jour.

Le Brésil est aussi le champion du monde des impacts d’éclairs (e verdade !)

Bonne route...

Chers métropolitains, avant de citer le Brésil en exemple pour tout et pour rien, prenez bien soin de regarder les deux côtés de la pièce. Il y toujours deux côtés à une pièce, si, si, je vous assure, regardez bien, regardez mieux, regardez autrement, décollez lentement la pièce de la table ; ce n’est pas mieux !

Une prochaine fois, je parlerai des biocarburants au Brésil , encore une fois cités par la presse française en exemple, et là aussi, deux côtés à une même pièce.

Un blog militant sur les péages (en portugais) http://pedagio.blogspot.compedagio.blogspot.com/

Et pour mesurer l’importance du sujet dans la presse brésilienne, voyez donc Google actualités version brésilienne :
http://news.google.com.brnews.google.com...



1 réactions


  • Francis (---.---.140.182) 21 mars 2006 19:55

    Luc, vivant comme toi au Brésil, je partage pour une large part ton analyse. Une remarque toutefois sur le coût des péages : cela n’a guère de sens de comparer avec le salaire minimum car parmi les propriétaires de véhicule, très rares sont les « smicards » et nombreux ceux qui gagnent 10 fois, 20 fois ou plus ce « salaire minimum ». Quant au titre de champion du monde, je connais un candidat sérieux, la Grèce, où les autoroutes à péage s’arrêtent parfois au milieu des champs ou de la rocaille...


Réagir