vendredi 5 juin - par C’est Nabum

Le pouvoir de la persuasion

Simple parabole

Il était une époque lointaine où régnaient encore les croyances en un monde mystérieux peuplé de monstres et de sorciers aux pouvoirs maléfiques. La proximité du Berry justifie sans doute que d’étranges histoires courraient sur des rives où un brouillard épais aimait à élire domicile. Il advenait parfois qu'au détour d'un chemin creux, on découvre un corps sans vie, aux traits ravagés par l'effroi …

Dans cette boucle de la rivière à l’écart de la grande ville, un bruit circulait de proche en proche. Il y avait dans les flots, tapi dans un trou profond et sombre, un monstre aquatique. Il surgissait parfois à la surface pour engloutir une victime expiatoire. La rumeur comme toujours avait fait son œuvre funeste. Les enfants demeuraient sous bonne garde, les femmes ne sortaient plus seules tandis que les hommes ne s'aventuraient guère dehors entre chien et loup ou la nuit venue.

La vie était en suspens, frappée de stupeur dès qu'il y avait de la brume ou une nuit sans lune. Chacun retenait son souffle, évitant soigneusement de sortir seul dans les Varennes. Un personnage fort en gueule et toujours prompt à vider la chopine échappait à la psychose ambiante. Archimède en ancien pirate qu’il avait été, ne redoutait rien ni personne.

L’homme vivait d'expédients, ne se plaisait guère au travail s’il fallait supporter des ordres. Nul se serait avisé de le traiter de fainéant, il était toujours prompt à rendre service pourvu que ce fut de son plein gré. C'était un esprit libre qui se moquait de toutes les superstitions colportées par les crédules.

Il allait librement où bon lui semblait qu’importe l’heure ni le temps. Quand un pauvre diable, terrorisé, le mettait en garde, le priant d'accepter son hospitalité plutôt que d'affronter le danger du moment, Archimède riait de bon cœur jurant que Satan en personne s'enfuirait à son approche …

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C'est un soir de bordée de folle équipée que Archimède se vit confronté à la force de la persuasion. Il avait passé la soirée avec lascars de son acabit. Toute la soirée passée à boire, ses compagnons avaient raconté des sornettes à propos des abominations attribuées au monstre. Les larrons s’étaient mis en devoir de troubler l’esprit de leur compagnon, car celui-ci, pour rentrer chez lui, devrait traverser la Loire à gué.

Notre pirate repoussa les allusions, se moqua de leur naïveté, affirma que jamais lui, ne croirait à de telles fables. Plus il jouait le fier à bras plus ses compagnons noircissaient le tableau, ne cessant d’évoquer les horreurs attribuées à la bête. En fin de soirée, la tête pleine de sornettes et d’alcool, Archimède d’une démarche particulièrement chaloupée, se mit en route pour rentrer dans sa masure branlante, perchée sur la levée. C’est là que veillait Fidèle, son compagnon à quatre pattes.

Dans l’obscurité, notre ami avançait d’un pas hésitant, chantant à tue-tête pour se donner de l’entrain. Plus il s’éloignait de l'auberge, plus il s’enfonçait sur la rive déserte, plus notre homme oubliait ses fanfaronnades. Il était désormais seul sur la levée sans le moindre rayon de lune pour guider ses pas.

Il ne chantait plus maintenant. Il avait l’oreille aux aguets, débusquant le moindre bruit, épiant le plus petit mouvement. Jamais il n’aurait avoué avoir peur ! C'est pourtant bel et bien une sorte d'effroi qui l'envahissait à l’instant même où il mit les pieds dans l'eau. S’il avait prétendu à qui voulait bien l’écouter que cette histoire de monstre n'était bonne que pour les femmes les gosses ou les pleutres, il était à son tour pris par les premiers signes de la colique.

Au milieu de la rivière, de l’eau jusqu’au cuisse, son pantalon souillé en dessous de la ceinture, il chanta à tue-tête pour se donner une nouvelle ardeur afin d'aller plus loin. L'eau grondait, le vent hululait, la vie nocturne ponctuait le tout des mille et un cris inquiétants de la faune en chasse.

Archimède, au milieu du gué était comme pétrifié, incapable de faire un pas de plus. Le courant en ce lieu était violent, les cailloux au fond du lit rendaient sa posture instable. Il ressassa tout ce qu'on lui avait raconté sur la bête sournoise. Si d’ordinaire il ne donnait pas créance à ces racontars, en cette heure terrible, il ne savait plus à quel saint se vouer.

C'est alors qu’il advint ce que jamais plus il ne parviendrait à oublier. Il perçut tout d'abord un bruit lointain, une sorte de cavalcade qui se transforma bien vite en une succession d'éclaboussures de plus en plus violentes. Le vacarme se confondait désormais avec les palpitations de son cœur qui battait la breloque. Ses dents claquaient tout aussi sûrement que le monstre s'approchait de lui à grande vitesse.

L’imprudent n'avait même pas pris un bâton pour se défendre et plus sottement encore, il avait laissé son couteau, planté dans la miche de pain à l'auberge. Il allait succomber à l’assaut sans même pouvoir combattre. C'en était trop pour son pauvre cœur. Archimède s’évanouit au milieu des flots, son corps partit à la dérive, poussé par le courant.

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Au petit matin, Archimède retrouva ses esprits. Il grelottait et serait mort de froid si son fidèle chien n'avait passé la nuit à le couvrir de son corps. L'homme trempé de la tête au pied, ressentait une étrange lourdeur dans sa culotte et empestait comme jamais cela ne lui était arrivé. Il était partagé entre humiliation et incompréhension.

Pourquoi était-il ainsi allongé sur la rive ? Il chercha dans ses souvenirs, se rappela les dernières secondes de ce qui ne pouvait être qu’un cauchemar. Son brave compagnon le regardait, la langue pendante. Soudain, il comprit enfin le fin mot de l'affaire. C'était donc son chien ce fameux monstre qui lui avait fait perdre la face et toute contenance !

De ce jour, Archimède ne souffla mot de son aventure. Depuis cette fameuse nuit d'épouvante, il ne se séparait plus de Fidèle, où qu’il se rende. Ses compères avaient noté encore une modification dans son comportement. Jamais plus il ne se gaussait des histoires qui circulaient dans la contrée. Il avait appris à ses dépens que nous avons tous des monstres intérieurs et qu'il est bien imprudent de les prendre par-dessus la jambe.

Cette histoire eût pu rester à jamais ignorée. Pourtant un jeune freluquet à la prétention immense sema à son tour une terrifiante histoire de monstre. Les effets furent immédiats, la peur gagna toute la contrée, chacun se méfiant de l’autre et tremblant à la moindre alerte.

Archimède avait appris, cette fameuse nuit, que les seuls monstres que nous devons craindre sont à l'intérieur de nous. Depuis cette aventure, d’autres démons peuplent bien des consciences. Je vous invite à dominer vos craintes et surtout à ne jamais donner crédit à ceux qui se jouent de votre crédulité, ressassent sans arrêt des messages angoissants. Ils ont souvent, derrière ce discours de peur, des intentions inavouables.

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