mercredi 9 janvier - par Le Vautre Oméga

Le Terriblement insolent d’Instagram

D'où vient que nous haïssons Macron et pas (au hasard) Guillaume Canet ou Marion Cotillard ? Cette aberration relèverait-elle de questions de pouvoir ? Or on sait que le pouvoir (médiatique) existe indépendamment du pouvoir (politique). Donc qu'on ne dise pas qu'on déteste Macron pour son pouvoir, alors que de toute évidence on aime les célébrités malgré leur pouvoir. Au contraire : les célébrités semblent d'ailleurs moins intellectuellement qualifiées, par conséquent facilement sujettes à la haine.

  • Le selfie par lequel le malheur arrive

 

Instagram, ou la petite mise en scène fascisante (pour ne pas dire nécrosante).

Il est drôle que, lorsqu'on demande au badaud les causes du malheur, il réponde aussitôt l'Union Européenne ou tel et tel énarques... Or en aucun cas il ne répondra les réseaux sociaux !

Mais les réseaux sociaux, d'un point de vue girardien, sont l'antre de la fabrication des tiers, c'est-à-dire des intermédiaires entre le sujet et l'objet désiré. 

Facebook ou (plus encore) Instagram, c'est la monstrueuse fabrication de la myriade des tiers attisant les appétences. 

On ne saurait reprocher aux énarques d'être comme ils sont, car ils sont à tout prendre un moindre mal : ils constituent en effet une classe restreinte et fixe dont la fixité empêche l'anarchie des désirs, tandis qu'avec Instagram chacun est devenu sujet à devenir un modèle improvisé universel. Un modèle au sens strict et au sens large. Non seulement le sujet devient « modèle » donc individu devant lesquels les badauds sont ébahis et cherchent, par conséquent, à imiter, mais aussi « modèle » au sens propre – les femmes instagrameuses devenant aisément des sous-équivalents d'égéries.

C'est ce pourquoi on a bien tort d'accuser les énarques.

Les responsables (s'il doit y en avoir) sont les Instagrameurs, lesquels excitent le désir à une échelle autrefois irréalisable. D'où vient, d'ailleurs, les révolutions, non pas le produit d'une noblesse avachie, mais fabrication surtout de la multiplication des bourgeois devenus autant de modèles à imiter et qui, dans l'esprit des paysans, ne laissaient pas de permettre l'espoir qu'un jour, ils pourraient devenir comme eux (des bourgeois). 

Le peu de modèles et le trop-plein de modèles ont des avantages et des inconvénients.

Le peu de modèles permet une société stable, or sans émulation, sans vie peut-être.

En revanche, le trop-plein de modèles tue dans l’œuf toutes les tentatives de révolution. Car, en effet, comment se rebeller contre les modèles lors même que le modèle, c'est tout le monde ?

Instagram, ou le Terriblement insolent, attisant la haine du sujet contre le modèle supposé possesseur. 

Comment expliquer la substitution d'autres modèles (énarques, etc.) aux vrais modèles, et l'ignorance que nous avons du gros danger des modèles fragmentés ?

Encore faudrait-il prendre conscience qu'il existe plusieurs types de modèles, les uns nous sustentant positivement les autres nous sustentant négativement. Les modèles n'y sont en eux-mêmes pour rien, et l'esprit met qui au premier qui au deuxième types ceci selon des affinités subjectives. Autrement dit : la volonté de puissance individuelle fait admirer le premier modèle et détester les second à des fins quasi claniques ; la haine de l'un et l'amour de l'autre, parfois interchangeables, étant ce par quoi se structure l'individu lambda. Les raisons de tels choix sont donc souvent impénétrables.

Où est l'amour ? Où commence la volonté de puissance ?

Voilà la drôle d'anarchie pour ceux qui l'appelaient de leurs vœux. Accroissement des modèles écrasant l'humanité sous le joug d'un terrible impondérable, puisqu'on ne saisit pas le vent avec les mains. Car on ne saurait aussi détruire ce qui, par sa structure, se répand partout de façon vipérine. Or la masse gigantesque occulte de toute évidence le Terriblement insolent d'Instagram puisque, les modèles étant répandus, il n'y a plus ni d'endroits où concentrer sa fureur ni de points de mire opportuns.

On ne peut détruire l'indestructible. Instagram s'étend et fait de nous nos propres exécuteurs des hautes œuvres... Le malheur qui est le nôtre ne réside pas dans l'éloignement des modèles mais dans leur rapprochement, lesquels sont d'ordinaire deux mouvements incontrôlables. Or plus les modèles sont rapprochés plus les risques de conflit (d'un genre anarchique mais non-révolutionnaire) augmentent. Mais le tour de passe-passe ci-devant mentionné nous empêche de voir le risque comme nous avons besoin de modèles à adorer et à détester. 

Il faut le taire, ou ne pas le comprendre (de préférence).

Sinon tout s'écroule. Laissons mûrir.



11 réactions


  • gaijin gaijin 9 janvier 13:34

    " Or on sait que le pouvoir (médiatique) existe indépendamment du pouvoir (politique).

    "

    a bon on sait ça ? dans quel univers parallèle ?


    • JL JL 9 janvier 13:42

      Le pouvoir médiatique est aux mains, soit du pouvoir politique, soit du pouvoir économique ; mais comme le pouvoir politique est aux mains du pouvoir économique de sorte que, sans les réseaux sociaux mais pour combien de temps encore, le pouvoir médiatique est sans contre pouvoir.


  • JL JL 9 janvier 13:37

    ’’les célébrités semblent d’ailleurs moins intellectuellement qualifiées, par conséquent facilement sujettes à la haine.

    ’’

     

    Diable ! deux affirmations qui interpellent dans seulement une phrase.

     


    • V_Parlier V_Parlier 9 janvier 22:08

      @JL
      Avec les célébrités c’est beaucoup plus passionnel et irrationnel : Certains se suicideraient pour rencontrer leurs idoles alors que d’autres voueraient une haine tout aussi irrationnelle envers ces mêmes célébrités.

      Pour les politiques, nous n’en étions pas encore arrivés à ce niveau (ce qui était normal) jusqu’à Macron : Les médias l’ont vendu comme une jeune star porteuse de rêves puis tout le monde découvre que ce n’est qu’un homme politique. Une jeune star branchée qui veut avoir l’autorité d’un vieux président, qui veut nous diriger ? (sur la même voie tracée que celle de ses prédecesseurs). Aïe aïe c’est insupportable, c’est Justin Bieber qui veut d’un seul coup jouer au parent ! Catastrophe et détestation alors que... finalement c’est la politique Hollande/GOPE en continuation, rien de plus.


  • Taverne Taverne 9 janvier 15:50

    Personnellement, je n’ai pas de haine pour Macron. Mais il m’exaspère au plus haut point parce qu’il n’évolue pas. M... ! A 40 ans on peut encore changer, non ? Si on veut bien faire un effort...

    La haine est une colère qui a de la mémoire (la colère - ou la rage - est originellement animale et sans mémoire à long terme). La haine se nourrit elle-même par rumination (le ressentiment grandit en ressassant des pensées obsédantes). Enfin, la haine a besoin de se fixer un objet pour se consumer.


  • Taverne Taverne 9 janvier 16:14

    Dans Othello de Shakespeare, on trouve cette phrase : "La jalousie ! C’est le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit  !" On peut appliquer cette formule à la haine.


  • @ l’auteur

     merci de votre article passionnant qui m’incite à relire la comtesse de Segur


  • Ruut Ruut 10 janvier 07:43

    Au lieu de mimer la vie des autres, il faut vivre et apprécier sa vie et toujours être bienveillant.

    Se comparer aux autres, c’est devenir l’esclave du faux semblant tout en sombrant dans une tristesse et un manque infini.


  • In Bruges In Bruges 11 janvier 11:28

    Article pertinent.


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