vendredi 4 septembre - par Patrice Bravo

Le tournant inattendu des législatives au Monténégro : les résultats et les perspectives

Le Monténégro entre dans une nouvelle période de son histoire politique. Pour la première fois depuis 30 ans le parti démocratique socialiste (PDS) soutenu par le président Milo Dukanovic a été battu aux législatives. Si les forces d'opposition parvenaient à constituer une coalition dirigeante, la politique nationale et étrangère du pays pourrait changer foncièrement. 

Sauf que cela nécessite non seulement un consensus entre les anciens opposants, mais également le départ du dirigeant monténégrin de longue date Milo Dukanovic, qui n'a pas l'intention d'abandonner le pouvoir en craignant pour sa prospérité financière et immunité judiciaire. 

Les législatives du 30 août se sont distinguées par un taux de participation élevé – 76,65%. Ce qui a directement résulté des manifestations antigouvernementales massives ces derniers mois dans le pays : les manifestants exigeaient la démission de la coalition au pouvoir et une amélioration des relations avec la Serbie et la Russie. Et bien que le PDS ait remporté la victoire avec 35,06% des voix, les trois mouvements d'opposition qui le suivent ont obtenu un soutien suffisant pour constituer la majorité parlementaire. La coalition Pour l'avenir du Monténégro a obtenu 32,55% des voix, la coalition La Paix est notre nation – 12,53% et l'Action réformée unie – 5,53%. Ce qui donne au score total pour l'opposition de 50,61% et 41 sur les 81 sièges au parlement. 

La prochaine présidentielle monténégrine est prévue pour 2023, mais les forces d'opposition ont l'intention de rapprocher au plus vite cet événement. A l'issue du vote de 2018 Milo Dukanovic avait remporté la victoire dès le premier tour avec plus de 50% des suffrages, mais à présent la disposition des forces a significativement changé. 

Les forces d'opposition ont activement accusé pendant la campagne le gouvernement actuel de corruption, de volonté de détruire l'espace culturel et religieux commun du Monténégro et de la Serbie, ainsi que le vecteur franchement prooccidental de la politique étrangère du pays, qui a adhéré à l'Otan et s'est joint aux sanctions antirusses de l'UE. 

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Le point clé du programme de l'opposition monténégrine c'est l'exigence que le président et le gouvernement renoncent aux sanctions antirusses. Le leader de la coalition Pour l'avenir du Monténégro Zdravko Krivokapic a déclaré que, selon lui, les sanctions de l'UE contre la Russie étaient une erreur qui a infligé un immense préjudice financier et économique au pays. (Selon les estimations, les sanctions antirusses ont coûté plus de 2 milliards d'euros à l'économie monténégrine.) 

C'est également l'avis de Milan Knezevic, représentant du Front démocratique qui fait partie de la coalition Pour l'avenir du Monténégro. D'après lui, le futur gouvernement du Monténégro, qui sera constitué par l'opposition qui a remporté la victoire, prônera l'annulation des sanctions contre la Russie. Il a souligné que même si la priorité extérieure de l'Etat des Balkans restait l'adhésion à l'UE, il est dans l'intérêt du nouveau gouvernement de développer les relations avec les alliés historiques du pays – la Serbie et la Russie. 

Cependant, la Constitution monténégrine offre à Milo Dukanovic des leviers réels afin d'empêcher la formation d'une coalition antiprésidentielle au parlement. Avant la constitution du cabinet le président doit accorder un mandat politique à la nouvelle majorité parlementaire, et, selon les informations rapportées, il songe entre autres à renoncer à cette démarche se référant à des infractions présumées pendant le processus électoral et à la majorité instable de la nouvelle coalition. Pour l'instant, elle peut compter sur 41 mandats sur les 81 sièges du parlement, autrement dit, la perte d'un seul mandat la priverait automatiquement de la majorité des voix. En même temps, le président et son entourage espèrent par le biais de leviers administratifs et autres de faire passer de leur côté les députés hésitants, ce qui bloquerait également le début d'une nouvelle saison parlementaire et permettrait à Milo Dukanovic de dissoudre le parlement pour annoncer de nouvelles législatives. La coalition d'opposition est "très fragile", d'autant que Milo Dukanovic reste président et l'opposition devra encore le vaincre à l'élection présidentielle. 

C'est pourquoi dans cette situation les forces d'opposition ne cherchent pas à mettre l'accent sur les questions politiques ou encore étrangères, mais soulignent les termes prioritaires de leur programme socioéconomique d'actualité pour la majorité de la population du Monténégro. 

Enfin, en évaluant les perspectives des relations entre la Russie et le Monténégro, il ne faut pas surestimer l'autonomie du futur gouvernement et même du nouveau président (en cas de son élection à la place de Milo Dukanovic). En étant membre de l'Otan et en aspirant activement dans l'UE Podgorica est privé de facto d'une marge de manœuvre dont dispose la Serbie voisine. 

Comme l'indique à juste titre le quotidien Le Point, le Monténégro "tente de jouer la carte russe face aux Européens et d’obtenir des investissements russes, mais sans rembourser les dettes accumulées à l’égard de la Russie", tout en cherchant en parallèle à adhérer à l'UE.

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Alexandre Lemoine

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Source : http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1937



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