jeudi 6 décembre - par roman_garev

Le vol du poulet sans tête

Par Dmitry Orlov – Le 27 novembre 2018 – Source Club Orlov

Quand j’avais cinq ans, j’ai passé l’été dans un petit village à quelques fuseaux horaires à l’est de Moscou et j’ai assisté à l’exécution d’un coq. Mon frère et moi étions allés chez un voisin chercher des œufs. Juste au moment où nous arrivions, le voisin avait attrapé le coq et lui a coupé la tête. Le coq, qui n’avait plus de tête, a alors effectué une acrobatie aérienne tout à fait étonnante. Après avoir effectué un impressionnant décollage, il s’est relevé et a rechuté à plusieurs reprises. Ayant exécuté plusieurs courses folles, il n’a pas été découragé par ce qu’il aurait perçu auparavant comme des collisions frontales. Je connaissais bien les piètres qualités aérodynamiques des oiseaux de basse-cour et j’ai été impressionné par le comportement énergétique et erratique d’un oiseau libéré de la camisole de force mentale de son cerveau. Malheureusement, le spectacle n’a duré qu’une minute environ. Pour être complet, j’ai appris plus tard qu’il est possible de prolonger le spectacle, au besoin, en chauffant la hachette de façon à cautériser le cou coupé. Plus récemment, j’ai appris que l’aérobic sans tête ne se limite pas aux poulets.

Les oiseaux figuratifs, de la variété mécanique, peuvent présenter quelque chose de similaire. Le plus grand gâchis de l’histoire de l’aviation militaire, l’avion d’attaque interarmées F-35, en est un bon exemple. Lui aussi risque de perdre la tête, dans le sens où le pilote peut subir un voile noir et s’évanouir. En plus d’être ridiculement coûteux (plus de 1 500 milliards de dollars de coûts prévus pour le projet) et d’être aux prises avec des problèmes (seulement la moitié des avions construits sont considérés comme prêts pour simplement sortir en mission et il y a plus de mille défauts connus qui n’ont pas été corrigés, dont ceux qui les rendent inutiles pour le combat air-air ou le soutien au sol). Les pilotes des F-35 se sentent souvent malades et ils ont perdu connaissance lors de nombreux incidents probablement attribuables à une panne de courant et des problèmes de circulation d’air, et ils ont perdu connaissance.

En réponse, le fabricant du jet, Lockheed Martin, dont la devise semble être « un gâchis peut en cacher un autre », a décidé d’ajouter un sous-système. Appelé Auto-GCAS (pour Ground Collision Avoidance System), il prend automatiquement le relais s’il détecte un danger de collision avec le sol et si le pilote ne réagit pas à l’alarme et ne prend pas les mesures correctives nécessaires. L’Auto-GCAS fait accélérer ensuite l’avion et le dirige vers le haut, tirant un maximum de cinq G. Qu’est-ce que cela fait à un pilote qui se sent déjà malade ou qui est inconscient ? Une fois l’altitude de sécurité atteinte, l’avion se stabilise et l’Auto-GCAS s’arrête. Si le pilote est définitivement déconnecté, le processus se répète jusqu’à ce que l’avion tombe en panne de carburant et s’écrase. J’espère que vous êtes impressionné par l’éclat du plan. Un spectacle destiné à impressionner a récemment été présenté sur un aérodrome de l’Utah, où 35 F-35 ont décollé, l’un après l’autre. Il n’a pas été vérifié de façon indépendante combien d’entre eux ont pu atterrir. Ce système Auto-GCAS devrait être prêt à être utilisé d’ici 2024, mais les planificateurs du Pentagone espèrent accélérer le processus.

Tout cela m’a amené à m’interroger sur le comportement général que l’on peut attendre de systèmes organisés hiérarchiquement et contrôlés de manière centralisée une fois qu’ils sont privés de leur module de contrôle. Cet Auto-GCAS n’est pas vraiment le pire des cas. Par exemple, il y a le système russe Perimetr, alias Dead Hand. S’il détecte que le commandement militaire russe a été neutralisé par une frappe nucléaire, il lancera une attaque nucléaire totale, détruisant l’agresseur. Cela peut sembler être un très mauvais plan, mais attaquer la Russie est aussi un très mauvais plan, et un mauvais plan en mérite un autre. Ce qui rend ce plan mauvais, c’est qu’il ne suscite pas la bonne réponse. La bonne réponse serait : « Ok, attaquer la Russie, c’est du suicide, alors ne faisons pas ça. »Mais où est l’argent pour ne pas attaquer la Russie ? C’est ainsi que l’équipe de l’opération « un gâchis en cache un autre » s’est lancée dans la construction de systèmes anti-missiles balistiques (qui ne fonctionnent pas) et d’abris souterrains profonds remplis de provisions pour des années (ce qui est du plaqué-or ; une grande tombe peu profonde où sauter le moment venu serait tout aussi utile).

Et pourtant, en ce qui concerne la planification de la décapitation, Dead Hand est à la pointe de la technologie. La plupart des autres systèmes centralisés à grande échelle ne sont malheureusement pas préparés à la perte de leurs modules de commande. Par exemple, regardez le système financier. Après l’effondrement financier de 2008, il est rapidement devenu évident que personne n’était compétent ou responsable. La « solution » fut de permettre aux banques centrales de commencer à gonfler des bulles financières en réduisant les taux d’intérêts à zéro et en inondant le monde d’une nouvelle dette. Une dette qui s’accroît beaucoup plus rapidement que l’économie est une dette « pourrie », et elle a donné lieu à divers autres types de déchets : sous forme d’énergie provenant du schiste argileux et des sables bitumineux, d’argent provenant des crypto-monnaies, des programmes d’investissement immobilier, des bilans des entreprises gonflés par les dettes utilisées pour le rachat de leurs propres actions, d’une grande quantité d’oligarques qui se sont empiffrés de tous ces déchets et beaucoup plus. Les choses ont l’air bien alors que tous ces déchets sont emballés dans des bulles financières, mais une fois qu’elles éclatent (et comme tous les enfants le savent, toutes les bulles finissent par éclater), tout le monde finira enseveli sous les déchets.

Il existe également de nombreux exemples d’auto-décapitation politique. Aux États-Unis, Trump s’est rendu compte qu’il pouvait devenir président simplement en insultant tous ses concurrents (qui méritaient un tel traitement) et il l’a fait. Mais maintenant, l’esprit de ruche à Washington est profondément en désaccord avec l’esprit de bourdon de Trump, et ni l’un ni l’autre n’est considéré comme une tête pensante, sauf peut-être dans un sens strictement symbolique. Les choses ne vont pas mieux en Europe. Au Royaume-Uni, une équipe anti-Brexit est chargée de négocier le Brexit, s’efforçant de le rendre aussi anti-Brexit que possible. Ça n’a pas l’air d’être « sous contrôle ». En Allemagne, Merkel est sur le point de s’en aller, et son remplacement est une tâche peu enviable de former une coalition gouvernementale à partir de partis qui sont trop occupés à se marcher dessus les uns les autres. L’hydre bureaucratique à têtes multiples de Bruxelles n’est pas vraiment populaire auprès de qui que ce soit. Quel est le recours ? L’empereur Macron de France, peut-être ? L’Europe est-elle prête à être dirigée par un caractère diacritique ? (Un macron est une ligne horizontale que vous placez sur des voyelles pour représenter une longue voyelle : Mācron)

Il y a des systèmes qui se comportent correctement sans tête : nuées d’oiseaux, bancs de poissons, communes d’anarchistes, etc. [Mouvement des gilets jaunes en France, NdT]. Ils sont structurés de manière anarchique et les individus qui les composent assument des rôles de direction temporaires, basés sur les tâches, selon les exigences de la situation et ne peuvent s’attendre à être obéis qu’en fonction de leur compétence dans l’exécution de ces tâches. Mais la plupart des systèmes humains que nous avons sont hiérarchiquement structurés doivent être dirigés par quelqu’un. Les élections démocratiques ne sont qu’une innovation récente et des plus incertaines. Par exemple, pendant les élections de 2016 aux États-Unis, l’establishment a avancé tout un éventail d’opportunistes assoiffés de pouvoir, irréfléchis et corrompus, et Trump les a tous assommés d’une plume, non pas parce qu’il est une sorte de véritable leader, mais parce que c’était si facile.

Pour donner un exemple encore plus étonnant d’échec démocratique, regardez l’Ukraine d’aujourd’hui, l’expérience la plus récente de la démocratie occidentale. Là-bas, un président élu constitutionnellement, bien que remarquablement corrompu et indécis, a été violemment renversé en 2014 lors d’un coup d’État dirigé par les États-Unis et remplacé par un pantin américain si impopulaire qu’il a été forcé hier d’introduire la loi martiale – juste pour pouvoir annuler les élections prévues dans trois mois et rester en place de facto. Pour justifier la proclamation de la loi martiale, il a envoyé quelques petits bateaux pour une mission vraiment idiote. Les bateaux ont navigué dans une zone à fort trafic contrôlée par la Russie dans la mer Noire, ont refusé de répondre lorsqu’ils ont été interpellés et ont ensuite pointé leurs armes vers la patrouille frontalière russe. Pour cela, ils ont été dûment arrêtés et emmenés en prison, et leurs bateaux ont été confisqués. Auparavant, une guerre civile en cours déclenchée par ce même président avait fait quelque cinquante mille victimes, mais aucune loi martiale n’a jamais été jugée nécessaire. Qu’est-ce qui est différent maintenant ? Oh, les élections, bien sûr !

Si ce sont là les fruits de la démocratie, les Ukrainiens devraient peut-être envisager de revenir à une monarchie. La succession dynastique a fonctionné beaucoup mieux et pendant des périodes beaucoup plus longues. Par exemple, au moment de son annexion par la Russie en 1783, la Crimée était dirigée par Shahin Giray, descendant de Gengis Khan, né vers 1155. Cette dynastie, qui s’étend sur 628 ans, a régné sur le plus grand empire qui ait jamais existé. À un moment donné, la Chine, la Russie, la Corée, la Perse, l’Inde et la plupart des autres pays de la région, ainsi que de nombreux pays entre les deux, en ont fait partie. Gengis avait décrété qu’aucune partie de l’empire mongol ne pouvait être gouvernée par quelqu’un qui n’était pas un de ses descendants directs, et ce fut fait. L’Empire mongol prit fin pacifiquement, Shahin Giray abdiquant son trône et acceptant la protection de Catherine la Grande. C’est peut-être le plan, alors : installer un empereur ukrainien et lui faire immédiatement abdiquer son trône et accepter la protection de Poutine le Grand. Ensuite, Poutine remettra le chauffage et l’eau chaude en marche, les voyous armés seront emmenés dans un endroit sûr pour être désarmés et dé-radicalisés, et les centrales nucléaires cesseront d’être un danger.

Comme nous semblons nous diriger vers des temps instables et perturbés, il convient de souligner que si la démocratie peut être très agréable quand tout se déroule comme prévu, elle n’est pas particulièrement résistante face à de graves perturbations. Et quel est le plan actuel – aux États-Unis ou dans l’UE (ou que restera-t-il de ce plan) ? Nous avons des exemples vraiment épouvantables des fruits de la démocratie sous la forme de la République de Weimar en Allemagne ou du gouvernement provisoire entre février et octobre 1917 en Russie. Si vous n’avez pas envie d’être gouverné par des poulets sans tête, songez à choisir un chef en utilisant n’importe quelle procédure ad hoc qui fonctionne. L’idée est d’éviter d’autres règnes Robespierristes de Terreur, des incendies comme celui du Reichstag ou des révolutions d’Octobre – parce que nous savons déjà ce que cela donne.

Dmitry Orlov



6 réactions


  • Julien S 6 décembre 10:43

     C’est une idée : nous mettre au niveau de démocratie et de développement russes afin de ne plus être soumis aux affres de trop de liberté et d’aisance matérielle. 


    • roman_garev 6 décembre 10:55

      @Julien S
      C’est une mauvaise idée, d’ailleurs n’appartenant qu’à vous-même en personne.
      Les USA vous ont déjà mis où vous vous trouvez actuellement.
      C’est à vous de vous « mettre » où vous voulez ou continuer votre vie, sans doute libre et riche.
      Ce n’est pas le thème de cet article, cher Monsieur.


    • xana 6 décembre 11:02

      @Julien S

      Tu as raison, la liberté d’exploiter les autres et la richesse insolente sont deux catastrophes sociales.
      Personnellement je suis plutôt partisan de pendre ceux qui les prônent.

      Jean Xana


  • Decouz 6 décembre 10:58

    Le peuple peut aussi suivre une tête qu’il croit encore vivante alors qu’elle est morte comme les djinns de Salomon.


  • Pierre Pierre 6 décembre 13:05

    Bonjour roman_garev,

    Je lis toujours Dmitry Orlov avec intérêt. J’avais déjà lu cet article sur un autre site et je l’avais bien apprécié. Pourquoi ?

    Cela fait des années qu’on peut prédire que les systèmes politique et économique que nous connaissons vont s’effondrer. Ils ont encore des soubresauts mais de plus en plus incohérents. Je me suis toujours demandé comment la chute finale se passera.

    Dmitry Orlov a trouvé et décrit très justement cette fin avec cette allégorie du poulet décapité. C’est vraiment ce qu’on peut voir de nos yeux pour le moment. 

    J’adore sa vision du solutionnement de la crise ukrainienne parce que j’ai toujours vu une issue à peu près pareille. Je ne sais comment, mais les débiles qui gouvernent ce pays vont d’une façon ou d’une autre se faire éjecter : effondrement, coup d’Etat, révolution, victoire par les urnes, petit coup de pouce du grand frère russe etc.

    Il ne restera ensuite aux Ukrainiens qu’à répudier la dette vis-à-vis du FMI et des « généreux donateurs » occidentaux et à se tourner vers Moscou sans bien-sûr adhérer à la Fédération. On parque ensuite les nostalgiques de Bandera en Galicie qu’on offre à la Pologne et on les empêche de revenir avec un mur à la Trump.

    On laisse les Occidentaux hurler et les Russes aident les Ukrainiens reconstruire leur pays.

    Je sais, je déconne mais quand-même...


  • Julien S 6 décembre 13:47

    Le système automatique russe destiné à anéantir l’agresseur si le pouvoir russe est décapité après une attaque nucléaire, c’est la faute de Stanley Kubrik qui l’a inventé dans Folamour. 

    .

    De toute façon c’est insuffisant. Il faut anéantir en pareil cas le monde entier. Quelle envie de vivre restera-t-il aux Argentins, aux Congolais, aux Canaques, dans un monde sans Russie ? 


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