mardi 31 janvier 2023 - par lephénix

Les enfants de la MegaMachine

Où nous emmène la technoscience ? Vers un futur sans avenir pour l’enfantement, avec la fabrication industrielle d’êtres humains « augmentés » ? Les enfants de ce « monde nouveau » seront-ils ceux d’un système technologique ? La revue Ecologie & Politique consacre un dossier aux biotechnologies, à la reproduction artificielle et à l’eugénisme.

La vie est née dans la biosphère il y a plus de trois milliards d’années. La technosphère apparaît avec l’Homo sapiens voilà quarante mille ans. Depuis deux siècles, celle-ci ne cesse de s’accroître et de produire une « culture machinique » qui est la contrefaçon usinée d’une nature surexploitée par une humanité prédatrice désormais précipitée dans l’ère des biotechnologies et entassée dans des cités-machines aux buildings hantés d’écrans tactiles...

Mathias Lefèvre et Jacques Luzi ouvrent le dossier exceptionnel de la revue Ecologie & Politique avec L’obsolescence du naître. Constatant qu’année après année « la distance entre ce que les humains imaginent faire et ce qu’ils parviennent à faire rétrécit  », ils rappellent que la représentation mécaniste, réductionniste et utilitariste de la nature a suscité un « programme global, par essence totalitaire », qu’ils nomment « l’industrialisme » - avec son pendant, le consumérisme : à partir d’une nature désormais considérée, « telle une machine, comme passive, inerte et manipulable de l’intérieur », les bénéficiaires de ce système d’exploitation font surgir, « par le biais d’inventions techniques efficaces, un monde nouveau, artificiel et jugé meilleur que l’antérieur, dans un souci d’ordre, d’enrichissement et de puissance  ». Ainsi, « la seconde nature des sociétés industrielles est un monde toujours plus artificiel, envahi de matières inédites et d’appareils dont le fonctionnement suppose la combustion interne de substances massivement extraites des profondeurs de la terre ».

L’achèvement de cette entreprise d’exploitation se réalise avec les technologies de reproduction articielle dont le dessein proclamé serait de « délivrer » les femmes de la « servitude de la reproduction ». Leur « émancipation » signifie-t-elle « la perte et la dépossession d’un pouvoir social universel, celui de la maternité » ?

Préférant « conserver de la nature première ce qui n’a pas encore été dévoré par les Homo industrialis, afin de mener une existence simplement humaine », Lefèvre et Luzi en appellent à « l’émancipation de l’ensemble du genre humain de la cage d’acier formée par les macrosystèmes technologiques aliénants et destructeurs ». Cela suppose notamment le « rejet du solutionnisme technologique », du déchaînement technologique qui « génère la dégradation politique et culturelle ». Et le refus d’un « bien naître » dominé par la « technocratie biomédicale qui le dissout dans le « bien fabriquer  » - celui des « enfants-machines adaptés à la société-machine ».

 

Vers un monde posthumain et postnature ?

Bertrand Louart, menuisier-ébéniste à la ferme coopérative de Longo Maï, analyse l’eugénisme libéral et la dimension idéologique des biotechnologies, « d’autant plus forte en l’occurence qu’elle touche au vivant, c’est-à-dire à notre intimité en tant qu’êtres humains  » - en rappellant l’invention du terme « transhumanisme » en 1957 par le biologiste Julian Huxley (1887-1975), le frère aîné de l’écrivain Aldous Huxley (1894-1963). Distillant la promesse d’améliorer les individus, l’eugénisme libéral les « met au service du développement de la bioéconomie sous toutes ses formes ».

La féministe Silvie Guérini constate que « les barrières éthiques tombent les unes après les autres », nous rapprochant d’une « nouvelle humanité neutre et modifiable à l’infini, au sein d’un monde posthumain et postnature ». Elle met en garde contre « le droit d’avoir un enfant, qui sert de prétexte pour rendre possible l’expropriation et l’articialisation de la reproduction, son asservissement aux plans et aux procédés des scientifiques eugénistes et transhumanistes  » Elle en appelle à des créations d’alliances contre la religion eugéniste, avant que celle-ci ne réusisse sa «  transformation de l’être humain et de l’ensemble du vivant dans un monde articiel, cybernétique et machin qui sera redéfini et donc perçu comme naturel et comme le seul monde possible et imaginable ».

Le collectif Pièces et main d’oeuvre (Grenoble) réitère sa mise en garde contre la biocratie (médecins, généticiens), la branche spécialisée de la technocratie. Celle-ci « s’affaire à éliminer les humains de la production infantile comme les ingénieurs les éliminent depuis un siècle des champs, des usines, des bureaux et des boutiques, à l’aide des machines, robots, automates et réseaux informatiques ».

Le philosophe Renaud Garcia, membre du collectif Ecran total, analyse la « fascination pour la machinisation de l’humain », le franchissement des limites par la technologie et la « vaporisation du réel » par le capitalisme technologique : « Ce que les mythes déplaçaient dans le ciel poétique, la technologie cherche à le réaliser sur terre, dans une promesse de délivrance des limites de la condition humaine (...) La délivrance illusoire d’une contrainte de notre condition humaine, la division sexuée, débouche sur une dépendance intégrale aux dispositifs techniques »... Les « responsables mais pas coupables » de la catastrophe en cours proposent juste de la « gérer » et non d’ « agir politiquement sur ce qui la produit ».

Le vivant devient irrémédiablement la proie de la biologie de synthèse qui s’affaire à le « programmer », soulignent Gaëtan Flocco et Mélanie Guyonvarch, « en lui adjoignant des fonctionnalités qui jusque là n’existaient pas à l’état de nature  ». La technolâtrie irresponsable des populations panurgiques, juste soucieuses de ne « pas se prendre la tête » et d’être délivrées de « la peine de penser » en se laissant gober par leurs écrans, se solde par un « écrasement de l’humaine nature par la puissance machinale ». Avis à ceux qui consentent d’ores et déjà à se laisser réduire en appendices de leurs gadgets de destruction massive ou en chair à tablettes : « Le réductionnisme machinal confine à une fusion du vivant avec l’informatique et le calcul »...

 

Le nihilisme actif

Jacques Luzi pose la question du maximum soutenable. Rappelant que « les temps de paix aussi longs soient-ils ne sont que les temps de préparation des prochaines guerres  », il se penche sur le sort des « surnuméraires de l’industrialisation » depuis les analyses biaisées de Malthus (1766-1834) au temps des premières fabriques jusqu’à celles de Zygmunt Bauman sur La Société liquide. Longtemps « la solution fut l’émigration »... Destructrice des économies vernaculaires, la mondialisation multiplie les « centres de surproduction des pauvres qui, inadaptés aux exigences du productivisme, ne peuvent être élevés au rang de ressources humaines ». Aujourd’hui, l’impossibilité « d’user de l’ancienne solution migratoire entraîne une pénurie des lieux vers lesquels le surplus peut être déchargé de manière expéditive, c’est-à-dire une crise aiguë de l’industrie de débarras des déchets humains ». Nos « sociétés industrielles » ont opté pour le « tout est permis » technoscientifique - et pour « la réduction de ses conséquences humaines et écologiques à des problèmes techniques ». Qu’est-ce qui empêcherait le capitalisme technologique de « transformer la Terre en une planète-laboratoire afin de substituer une vie artificielle à la vie naturelle, puisque « tout est permis  » ? Pire encore : serait-il « interdit d’imaginer une limite à l’expansionnisme industrialiste et technologique » - voire de vouloir anticiper le risque conséquent de destruction de toute vie sur Terre que cette fuite en avant perpétuelle du technocapitalisme nous fait courir ? La finalité de l’existence humaine est-elle « d’ouvrir des débouchés rentables aux capitaux excédentaires par l’élargissement continu du domaine de la marchandise » ? Et cela, par « l’abolition du gratuit, du spontané et du divers, que la technologie reconditionne rituellement en du monnayable, du programmé et de l’uniforme » ?

Ainsi, les biotechnologies (l’ingénierie génétique, la médecine régénératrice, la biologie de synthèse, la bio-impression) qui promettent de « dépasser les limites naturelles des êtres vivants, sont le moyen pour le technocapitalisme de repousser les limites de son développement en faisant du vivant une matière première indéfiniment exploitable  ». Les processus biologiques sont «  l’enjeu de la bioéconomie puisque ce n’est qu’à partir d’une décomposition, d’une manipulation et d’une transformation technoscientifique que les organismes vivants acquièrent une plus-value économique  » (Céline Lafontaine).

La maladie véritable dont se meurent nos sociétés n’est pas le vieillissement et la mort mais « le nihilisme technocratique intrinsèquement totalitaire  » : « D’un côté, la numérisation intégrale de l’existence favorise le renforcement de la surveillance et du conditionnement au sein de la société machine. D’un autre côté, l’organisation biomédicale des naissances, et la reprogrammation génétique potentielle des nouveaux-nés, anéantissent la faculté d’agir.  »

Hannah Arendt (190661975) écrivait : « Le totalitarisme a le devoir d’éliminer non seulement la liberté (...) mais encore la source même de la liberté que le fait de la naissance confère à l’homme et qui réside dans la capacité qu’a celui-ci d’être un nouveau commencement  ».

Telle est la finalité du «  totalitarisme technologique qui, tout en faisant miroiter la délivrance de la condition humaine, cherche à prédestiner (génétiquement) et à conditionner (numériquement) afin de se prémunir de toute imprévisibilité politique  ». Ainsi, la société industrielle est une « anti-culture qui échappe à l’anomie et à la violence uniquement par la survivance des cultures traditionnelles  » qu’elle n’a pu éradiquer. En somme, « cette société se nourrit, vis-à-vis de ces cultures, de transgressions perpétuelles et taxe d’obscurantistes, de réactionnaires et d’inefficaces les tentatives de lui imposer des limites  ».

Cette machination s’avère une bien sale affaire qui non seulement ne couvre pas ses coûts exorbitants, mais laisse une ardoise franchement impayable pour les générations à venir, d’ores et déjà dépossédées de leur peu d’avenir. Une statisque récente établit que la masse des objets construits par l’homme dépasse désormais la masse de tous les organismes vivants sur Terre. Quelle place en peau de chagrin sera-t-elle laissée aux surnuméraires et autres décrétés « mangeurs inutiles » ? De quoi réfléchir activement au slogan de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend »...

Ecologie & Politique n° 65, Les Enfants de la Machine, éditions Le Bord de l’eau, 198 pages, 20 euros



9 réactions


  • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 31 janvier 2023 10:23

    Artiicle intéressant.

     

    Mais c’est quoi, l’articialité ?

     

    ’’les technologies de reproduction articielle

    ...

    ’’ l’expropriation et l’articialisation de la reproduction ’’

    ’’l’ensemble du vivant dans un monde articiel, cybernétique et machin’’

     

    un ’’monde machin’’ ?

    Une ’’ production infantile ’’


    • lephénix lephénix 31 janvier 2023 14:59

      @Francis, agnotologue
      ça doit être le mal des écrans ils vous sortent des yeux et on finit par ne plus rien y voir, surtout avec des gros mots à rallonge pareils...tellement ils nous font toucher du doigt notre néant pour nous y précipiter...


  • jjwaDal jjwaDal 31 janvier 2023 17:02

    Vaste sujet. Nos sociétés prétendument « développées » ne voient même pas que nous avons classé progressivement la vie et l’humain dans la catégorie des antiquités « à dépasser » et le résultat qui est sous nos yeux est pourtant largement invisible.
    Les Japonais faisaient plus de 2 000 000 de bébés dans les années 1970 et à grand peine 800 000, 50 ans plus tard, du jamais vu. Ce monde merveilleux en technicolor ferait-il de moins en moins rêver ? Sans immigration massive, les USA comme les pays européens auraient fait de même, cela viendra.
    On a créé des structures économiques qui ont une horreur absolue de la gratuité et lui font une guerre sans merci, on l’a encore vu récemment avec un dédain et un déni envers le système immunitaire humain qui nous a éclairé sur les forces à l’oeuvre, pas même cachées pour qui veut chercher un peu.
    On n’a aucun recul et un grave aveuglement sur la vaste gamme d’inconvénients engendrés par notre technostructures.
    Un seul exemple : la possession individuelle de véhicules automobiles qui sont des résidences secondaires énergivores et gourmandes en métaux qui ne servent pas plus de 10% du temps, encombrent l’espace public et ont une empreinte au sol tout sauf négligeable.
    On n’a aucune idée de l’impact sur l’environnement de la possession et usage d’un smartphone par ex, mais on pourrait dire cela de bien d’autres choses.
    Nos machines nous dévorent, dévorent notre temps libre, le temps consacrée aux relations interpersonnelles, notre environnement, dévorent le travail, dévorent l’imaginaire en faisant miroiter des virtuels bien plus addictifs que tout réel raisonnable.
    Nous sommes sur une trajectoire d’impact et pas en raison de nos effectifs mais bien des besoins gigantesques de nos machines.


    • lephénix lephénix 31 janvier 2023 21:05

      @jjwaDal
      comme vous le résumez : les machines nous dévorent, dévorent notre temps de vie, nous asservissent à leur fonctionnement en appendice de plus en plus dispensable voire inutile et leur fonctionnement dévoreur de ressources est impayable : elles ou nous ? les luddites l’avaient compris en leur temps...
      mais justement les atrophiés du bulbe techno-zombifiés adorent dans tous les sens du terme les « technologies » ou autres « applis » qui les dispensent de la peine de penser pardon : de « se prendre la tête » et les délivrent même de la peine d’anticiper quelque peu leur survie... ça fait bien longtemps que le « capitalisme » est un technocapitalisme qui investit dans l’effacement de l’humain et du vivant, passés de « ressource » et « matière première » à « déchet »...


  • chat maigre chat maigre 31 janvier 2023 21:46
    chat maigre 31 janvier 21:25

    @Astrolabe

    tu n’as pas aimé que je te dise d’aller jouer au poker si tu aimes tant mentir du coup tu efface tous mes commentaires de la soirée

    toi pour faire le menage tu es efficace !!
    je te donne 15 euros de l’heure pour venir faire le ménage chez moi 2 ou 3 fois par semaine si tu veux


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 1er février 2023 07:35

    Le Péni a raison (mais il a l’habtude que je plssoe ses articles.). J conseille la lecture de Jefrey Herf sur la technologie en tant que système totalitaire et nazi. Titre : 

    LE MODERNISME RÉACTIONNAIRE : HAINE DE LA RAISON ET CULTE DE LA TECHNOLOGIE AUX SOURCES DU NAZISME
    Jeffrey Herf
    l’Echappée | septembre 2018. Je citerai une autre expérience, celle du psychologue René Spitz et l’enfant fil de fer. Son étude consista à confier l’allaitement de deux bébés singes a deux « mères » différentes. La première normale. Le bebé singe es devenu est beau petit animal. Le second fut allaité pat une mère singe en fil de fer. Il ne fallu pas deux ou trois mois pour que le singe déperisse. Tombe en un état léthargique de dépression, et d’apathie. C’est bince quies entain de se psse. Même l’acteur Fabrice Luchini qui n’est pas SDF et a tout pour être heureux est obligé de prendre des anti-dépresseurs pour tenir le coup. IL dort mal et est anxieux..... C’est ce qui nous pend au nez à tous. Oui, les avancées technologiques sont un nazisme qui ne dit pas son nom...

  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 1er février 2023 07:36

    Je m’excuse pour le « lapsus » calami. Le phénix et non le péni. Eh oui car un jour, lui aussi se résumera à un sextoy rempli de sperme...


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 1er février 2023 07:41

    Ne nourrissons pas le léviathan : correction : 

    Le Phénix a raison (mais il a l’habtude que je plussoe ses articles.). Je conseille la lecture de Jeffrey Herf sur la technologie en tant que système totalitaire et nazi. Titre : 

    LE MODERNISME RÉACTIONNAIRE : HAINE DE LA RAISON ET CULTE DE LA TECHNOLOGIE AUX SOURCES DU NAZISME
    Jeffrey Herf
    l’Echappée | septembre 2018. Je citerai une autre expérience, celle du psychologue René Spitz et l’enfant fil de fer. Son étude consista à confier l’allaitement de deux bébés singes a deux « mères » différentes. La première normale. Le bébé singe est devenu un beau petit animal. Le second fut allaité pat une mère singe en fil de fer. Il ne fallut pas deux ou trois mois pour que le singe déperisse. Tombe en un état léthargique de dépression, et d’apathie. C’est bien ce risques est en train de se passer. Même l’acteur Fabrice Luchini (journal : La libre) qui n’est pas SDF et a tout pour être heureux est obligé de prendre des anti-dépresseurs pour tenir le coup. IL dort mal et est anxieux..... C’est ce qui nous pend au nez à tous. Oui, les avancées technologiques sont un nazisme qui ne dit pas son nom...

    • lephénix lephénix 1er février 2023 11:34

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      merci pour ces références !
      c’est bien le cancer qui dévore la planète et le vivant : le nihilisme technocratique, le parasitisme technocratique qui ne tolère aucune limite (« no limit » !) à son expansion mortifère, qu’on l’appelle « nazisme » ou « technocapitalisme », etc, il n’en change pas moins notre demeure terrestre en déchetterie et mouroir à ciel ouvert (et bien couvert...) en désert et en préfiguration de nos soeurs célestes, mars et vénus...


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